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Archive for février 2010

« Connaissance des faits et science ». De Friedrich Von Hayek (Prix Nobel d’économie en 1974). Tiré de son livre « Droit, législation et liberté ».

10 février 2010 Laisser un commentaire

 

Quelques passages de cette œuvre, où l’auteur nous livre des idées fondamentales sur les pouvoirs réels de toute science (et, en particulier les sciences sociales), lesquelles permettent de corriger beaucoup de préjugés encore très vivaces, notamment chez la gent freudienne.

 (…)

C’est une erreur de croire que la science est une méthode pour obtenir la certitude de faits individuels et que le progrès de ses techniques nous permettra d’identifier et de manipuler tous les événements particuliers à notre guise.

(…) 

En un certain sens, c’est une banalité de dire que notre civilisation consiste à faire reculer l’ignorance. Mais précisément parce que l’idée nous est familière, elle tend à nous dissimuler ce qu’elle contient de plus important : à savoir que la civilisation repose sur le fait que nous bénéficions tous de connaissances que nous n’avons pas. Et l’une des façons qu’a la civilisation de nous aider à tourner l’obstacle de la limitation de nos connaissances personnelles consiste à vaincre l’ignorance, non parce que nous acquérons plus de savoir, mais parce que nous mettons à profit un savoir qui est et reste émietté parmi les individus. La limitation des connaissances qui nous occupe n’est donc pas une limitation que la science puisse surmonter. Contrairement à ce qu’on croit généralement, la science n’est pas connaissance de faits particuliers ; et dans le cas des phénomènes très complexes, les pouvoirs de la science sont en outre restreints par l’impossibilité pratique d’identifier et mesurer tous les faits particuliers qu’il nous faudrait prendre en compte pour que ses théories nous permettent de prévoir des événements spécifiques. L’étude des phénomènes relativement simples du monde physique nous a parfois permis d’énoncer les relations déterminantes comme fonctions d’un petit nombre de variables faciles à mesurer ; en conséquence, le progrès étourdissant des disciplines qui se consacrent à ces phénomènes a créé l’illusion qu’il en sera bientôt de même vis-à-vis de phénomènes plus complexes. Mais ni la science, ni aucune des techniques connues, ne nous débarrasse du fait qu’il n’y a pas d’esprit capable de prendre en compte, et donc d’utiliser pour une action délibérément dirigée, tous les faits particuliers qui sont connus par certains individus mais dont la totalité n’est connue par aucun.

 (…)

A vrai dire, la science, qui s’efforce d’expliquer et de prédire des événements déterminés et réussit si bien à le faire dans le cas de phénomènes relativement simples (ou lorsqu’elle peut au moins isoler des « systèmes clos » relativement simples), la science rencontre la même barrière d’ignorance des faits lorsqu’elle en vient à appliquer ses théories qui jettent une lumière très pénétrante sur le caractère général de certains phénomènes, mais ne fourniront jamais de prédiction sur le événements particuliers, ni même leur explication complète – simplement parce qu’il n’est jamais possible d’avoir toutes les données spéciales qu’il nous faudrait posséder, selon ces théories, pour parvenir à de telles conclusions concrètes. Le meilleur exemple en est la théorie darwinienne (ou néo-darwinienne) de l’évolution des organismes biologiques. S’il était possible d’identifier les faits particuliers qui dans le passé ont contribué à la sélection des formes distinctes qui sont apparues, cela nous fournirait une explication complète de la structure des organismes existants ; semblablement, s’il était possible d’être certain de tous les faits particuliers qui agiront sur eux pendant une période déterminée, nous devrions être capable d’en prédire les développements. Mais, bien entendu, nous ne serons jamais en mesure de faire ni l’un ni l’autre, parce que la science n’a aucun moyen de s’assurer la connaissance de tous les faits particuliers qui lui serait nécessaire pour réaliser une telle prouesse.

 (…) L’idée fausse que la science est simplement compilation de faits observés a conduit à cantonner la recherche dans le constat de ce qui est. Alors que la valeur principale de toute science est de nous dire quelles conséquences découleraient de situations en partie différentes de ce qu’elles sont.

Une science sociale féconde doit être largement une étude de ce qui n’est pas : une construction de modèles hypothétiques, pour des mondes qui seraient possibles si certaines conditions modifiables se trouvaient changées. Nous avons besoin d’une théorie scientifique principalement pour nous dire ce que seraient les effets d’une situation où certaines conditions seraient ce qu’elles n’ont jamais été jusqu’à présent. Toute connaissance scientifique est connaissance non pas de faits particuliers, mais d’hypothèses qui jusqu’à nouvel ordre ont résisté à tous les essais systématiques de réfutation. »

Catégories :Karl POPPER.