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John C. ECCLES. (Prix Nobel de médecine). « Comment la conscience contrôle le cerveau. »

12 décembre 2010 Laisser un commentaire

Chers récalcitrant(e)s éclairé(e)s,

Voilà un livre que nous pourrions comparer à « Introduction à la psychanalyse » de Sigmund Freud, non pour situer les deux personnages sur le même plan (on a refusé quatorze fois le Prix Nobel à Freud, et on a eu raison…), mais pour mettre en exergue un fossé, un univers tout entier entre eux.

Le premier, inscrit, dès le départ, toutes les étapes de sa démarche scientifique, dans une tradition, (celle du dualisme interactionnisme) qu’il fait remonter aux grecs anciens tels Alcméon de Crotone, Hippocrate et Platon. Le second, s’isole, justifie de s’isoler, et d’exclure les témoins. Eccles, bien que critique vis-à-vis des positions matérialistes sur la problématique corps-esprit, reprendra, scrupuleusement, en les décrivant, et en les critiquant, chacune des approches concurrentes de la scienne, en en montrant, de façon tout à fait objective et claire, les forces et les faiblesses. Freud, passera son temps, soit à dénigrer, soit à ignorer complètement les travaux de ses prédécesseurs…

Pourtant, il existe une sorte de point commun entre Eccles et Freud, c’est que tous les deux, croient en une supériorité de l’âme, ou de l’Esprit sur la matière, l’organique (le cerveau, ou le « corps », dans la tradition scientifique d’Eccles). Freud rêvait sans doute d’une victoire du « Moi », Eccles, lui d’une victoire de « l’être spirituel ». Leurs objets de recherche respectif étaient donc, pratiquement aussi difficiles et complexes l’un par rapport à l’autre.

Mais, l’énorme différence, c’est l’attitude des hommes. Leurs convictions profondes par rapport à la Science, la recherche de la vérité, et l’honnêteté intellectuelle, et s’ils considèrent qu’ils ont ou non un devoir moral envers les hommes.

En somme, vous l’avez compris, citer ici Eccles, est bien plus un prétexte pour montrer encore à quel point Freud s’écarta tout à fait volontairement, et du fait de ses motivations personnelles, de la « voie de la Science », ce qui justifie à nos yeux, comme à ceux de nos plus illustres récalcitrant(e)s éclairé(e)s, les qualificatifs de « charlatan », « menteur », pour lui-même, et de « pseudo-science », « idéologie », « pensée close et magique », pour sa psychanalyse.

*    *    *

« Le titre quelque peu provoquant cet ouvrage se réfère à une hypothèse audacieuse que j’ai élaborée au cours des différentes étapes de mes recherches scientifiques, décrites dans le chapitre 4 à 10.

Il est fort regrettable que la plupart des chercheurs qui travaillent sur le cerveau pratiquent toujours la seule induction et croient que  la science consiste à accumuler des faits observables par expérience, d’où émanerait la vérité scientifique. La littérature consacrée au cerveau est révélatrice à cet égard d’une immense collecte de fait sur le sens desquels nul ne s’interroge à la lumière d’hypothèses scientifiques. Popper a montré dans The Logic of Scientific Discovery (1958) que l’induction n’était pas une méthode scientifique fiable. Les avancées de la science viennent idéalement du raisonnement hypothético-déductif, qui consiste à formuler une hypothèse relative à une situation, puis à l’éprouver au moyen de connaissances pertinentes et de sa capacité d’explication.

Tel est le procédé que je me suis efforcé d’appliquer pendant toutes ces années d’études du problème des relations entre l’esprit et le cerveau, comme je le décris dans les premiers chapitres du présent ouvrage. Les chapitres 9 et 10 exposent une hypothèse qui, je crois, mérite ce titre audacieux. Cependant, selon la méthode d’investigation scientifique de Popper, ce n’est encore là qu’une hypothèse. Notons néanmoins que pour la première fois une hypothèse traitant des relations esprit-cerveau a pu être construite dans le respect du détail scientifique et qu’elle n’enfreint pas les lois physiques de la conservation de l’énergie.

Les courants philosophiques des premières décennies de notre siècle nous ont plongé dans les longs méandres obscurs du béhaviorisme, entre autres ryléanisme, positivisme logique, skinnérisme, etc. Je me range à l’avis de Roger Sperry, que je cite au chapitre 3. Depuis les années 1950, Sperry et moi-même n’avons cessé de contester l’interprétation matérialiste des neurosciences, mais notre message est resté sans écho. Les matérialistes occupent toujours le devant de la scène, car il croit en un système dogmatique qui verrouille leurs positions à la manière d’une orthodoxie quasi religieuse, comme on le perçoit dans la métaphysique matérialiste d’Edelman au chapitre 3.

Mais à présent, voilà qu’un rayon de lumière vient trouer les ténèbres envahissantes. L’expérience humaine de la conscience suscite un intérêt inattendu comme en témoigne au chapitre 3 les larges extraits d’œuvres aussi diverses que celles de Changeux, Crick et Koch, Dennett, Edelman, Hodgson, Penrose, Searle, Sperry et Stapp.

Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer les monistes matérialistes. Feigl (1967) et d’autres chercheurs ont élaboré une étrange croyance en la théorie de l’identité, selon laquelle les événements mentaux de la conscience sont en quelque sorte « identiques » aux événements cérébraux (chapitre 1). Ainsi, en vertu de cette dogmatique identité, les états mentaux ne seraient pas autre chose que des événements cérébraux ! Or, la plupart des nouveaux scientifiques se sont convertis au monisme matérialiste. Ce matérialisme dominant accorde au cerveau une totale supériorité sur l’esprit, même au regard de l’expérience de la conscience.

Le présent ouvrage a pour objectif de défier et de nier le matérialisme afin de réaffirmer la domination de l’être  spirituel sur le cerveau. Nous avons tous la certitude, sans nécessairement la formuler de façon expresse, que notre conscience siège au centre de notre être comme décrit par Sherrington comme décrit au chapitre 1. La grande question qui se pose à nous concerne la manière dont la conscience est liée au cerveau. Sur cette question se penchait déjà les philosophes grecs Alcméon de Crotone et Hippocrate, puis Platon, et ainsi de suite jusqu’à Descartes. La philosophie du cerveau conçue par William James il y a près d’un siècle continue aujourd’hui à être appréciées des philosophes et des neuroscientifiques, même si, comme James ne l’ignorait pas, la compréhension du cerveau était alors des plus rudimentaires.

Je fus élève de Sherrington et dès lors je dédiai l’étude de toute une vie à cette question. Car c’est un bien long périple que j’entreprenais. Il ne mena jusqu’à cette hypothèse cruciale autant qu’audacieuse que Beck et moi-même proposâmes et que j’expose au chapitre 9.

Il est de concepts admirables, la conscience et le cerveau, qui figure dans les titres de trois ouvrages : La Conscience et son cerveau (Popper et Eccles,1977), sur l’idée de Karl Popper ; Evolution du cerveau et création de la conscience (Eccles, 1989) ; et Comment la conscience contrôle le cerveau.

Ce dernier titre n’a pas été choisi au hasard. L’hypothèse selon laquelle la conscience peut effectivement contrôler le cerveau pour ce qui concerne l’intention et l’attention ouvre la voie à ce que chacun de nous sait depuis l’âge tendre et jusqu’à l’âge d’homme, à savoir la domination du cerveau par la conscience. Et pourtant c’est cela même que  s’évertuent à nier les philosophes matérialistes.

Ce livre lance donc un défi que les matérialistes auront pour tâche de relever. Sont-ils à même d’affirmer que la conscience ne contrôle pas le cerveau et d’étayer cette affirmation par des preuves scientifiques sur le néocortex humain dans toute sa complexité ? On pourrait s’attendre à ce que les matérialistes soient à la pointe des recherches sur le néocortex ; en réalité, il s’appuie sur les complexités des circuits neuraux, y compris au sujet de l’origine de la conscience, comme décrit par Changeux, Denett et Edelman au chapitre 3.

Plus important : tout en s’appuyant sur les études minutieuses relatives à la structure et à la fonction de microsites clés du cortex cérébral (par Akert, Fleischauer, Peters, Redman et leurs équipes), l’hypothèse sur l’interaction de l’esprit et du cerveau telle que l’expose Beck se fonde sur la physique quantique sans jamais enfreindre les lois de conservation de l’énergie (chapitre 9).

Il me paraît fondamental d’avoir pu formuler cette hypothèse sous forme de diagrammes (figures 9.5 et 10.2). Ces figures représentent le point culminant de l’ouvrage, mais pour y parvenir il m’a fallu passer par de multiples épisodes et découvertes, de sorte que l’histoire de Comment la conscience contrôle le cerveau réunit tous les aspects d’un roman le roman de ma vie. »

(In : John C. ECCLES. « Comment la conscience contrôle le cerveau ». Edition Fayard, le temps des sciences, 1997, préface).



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