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Archive for août 2011

Karl POPPER : « Pensée scientifique contre mysticisme et irrationalisme. »

Karl POPPER. Pensée scientifique contre mysticisme et irrationalisme.

« Quelques mots sur les rapports entre rationalisme et imagination. On a tendance à croire que l’imagination relève des émotions et, par conséquent, de l’irrationalisme. A supposer que cette opinion soit psychologiquement fondée, ce dont je doute, je crois que, du point de vue institutionnel et méthodologique, c’est le rationalisme qui stimule l’imagination, parce qu’il a besoin d’elle, et, au contraire, l’irrationalisme qui la décourage. Le premier, étant critique, fait appel à l’imagination ; l’autre, en refusant toute discussion, tend au dogmatisme. De même, la recherche scientifique et technique, comme aussi l’invention, ne peut pas progresser sans un recours massif à l’imagination ; laquelle, aussi, est importante dans l’application pratique des notions d’égalité et d’impartialité. Admettre qu’on peut se tromper et que l’autre peut avoir raison est à la base du rationalisme ; mais sa mise en pratique exige de notre part, surtout quand des conflits humains sont en cause, un réel effort d’imagination.

En résumé, rationalisme et humanisme sont très proches, en ce sens que l’attitude rationaliste se combine habituellement avec une vision égalitaire et humaniste. L’irrationalisme, au contraire, s’associe plus souvent avec l’antiégalitarisme, bien qu’il soit parfois, lui aussi, associé à l’humanisme. Mon opinion est qu’en tout état de cause cette dernière combinaison est fort suspecte.

Ces considérations renforcent ma conviction que la seule attitude moralement justifiée est de nous considérer comme des êtres rationnels. Ainsi envisagée, mon attaque contre l’irrationalisme a bien un caractère moral. A mon avis, l’intellectuel qui, trouvant le rationalisme trop fade, lui préfère un ésotérisme à la mode d’aujourd’hui, comme, par exemple, le mysticisme médiéval, manque à son devoir envers l’homme. Il se croit très au-dessus de notre siècle de matérialisme et de mécanisation à outrance, ce qui prouve surtout qu’il est incapable de comprendre l’importance des forces morales que recèle la science moderne. Le passage suivant, extrait d’un ouvrage contemporain, illustre cette attitude de manière frappante : « Il me semble, dit l’auteur, que nous entrons dans une ère nouvelle où l’âme humaine retrouve ses facultés mystiques et religieuses, où, en signe de protestation contre la mécanisation de l’existence, elle invente de nouveaux mythes. Enfermé dans des besognes techniques, l’esprit se réveille poète ou prophète, obéissant ainsi à des rêves tout aussi sages et combien plus inspirés que des programmes scientifiques […]. » On notera au passage le ton historiciste et le futurisme moral de cette citation ; mais on se demandera surtout quelle part de vérité elle contient. Est-il vrai que l’âme se rebelle contre la « mécanisation » de l’existence et préfère habiter le corps d’un esclave plutôt que celui d’un « technicien » ? Et, puisque ce terme englobe sans doute inventeurs et savants, comment douter, au contraire, que leurs travaux sont pour eux une source de joie et qu’ils sont, à leur manière, aussi aventureux que les mystiques. Méfions-nous de ces faux prophètes, de ces nostalgiques de l’ancienne unité tribale et de ces victimes du malaise de la civilisation déjà décrit au chapitre X.

Au demeurant, les fidèles de cette mystique se dérobent généralement à toute discussion, en faisant, par exemple, valoir l’absence d’un langage commun entre les initiés, c’est-à-dire eux-mêmes, et les non-initiés, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas eu la chance de recouvrer leur facultés mystiques. Ils ressemblent au psychanalyste qui met ses adversaires en déroute sans répondre à leurs arguments, en déclarant que leurs refoulements ferment la porte à la psychanalyse. Ils ressemblent aussi au socioanalyste pour qui l’idéologie totale de ses contradicteurs leur interdit l’accès à la sociologie de la connaissance. J’ai déjà fait remarquer que, si ces méthodes sont divertissantes pour ceux qui les pratiquent, elles tendent inévitablement à séparer les hommes en deux catégories : ceux qui nous sont proches et…tous les autres ! Cette séparation se retrouve dans toutes les religions, mais elle n’est guère nocive chez les chrétiens, les musulmans et ou les rationalistes, pour qui tout homme est un converti en puissance, ou même pour le psychanalyste, qui voit un patient possible chez celui qui des moyens de lui régler ses honoraires ! La distinction est beaucoup moins inoffensive s’agissant de la sociologie de la connaissance. Pour le socioanalyste, seule un élite intellectuelle est capable de se débarrasser de son idéologie totale et peut arriver à ne pas « penser avec sa classe ». Ce faisant, il rejette toute responsabilité d’une unité rationnelle de l’humanité et se livre corps et âme à l’irrationalisme. Cette attitude est encore plus grave sous sa forme biologique ou naturaliste, selon laquelle nous « pensons » avec notre race ou notre sang. Elle est tout aussi dangereuse, parce que plus subtile, quand elle revêt les apparences d’un mysticisme religieux, celui de l’intellectuel hégélien croyant tenir de la grâce divine des facultés « mystiques et religieuses », refusées à tous les autres. Cette insupportable prétention me paraît d’autant plus blasphématoire qu’elle tente de se parer de d’humilité et de piété chrétiennes.

A l’opposé de ce mysticisme irresponsable et nébuleux, ou de ce verbiage prophétique, la science moderne nous impose la discipline du contrôle expérimental. Contrairement aux faux prophètes, l’homme de science est responsable de ce qu’il affirme. Ainsi que l’a dit J. Macmurray, un philosophe chrétien, dont par ailleurs je récuse les thèses historicistes, (…) « dans ce qui est son domaine propre de recherche, la science applique une méthode qui rétablit le lien rompu entre la théorie et la pratique […]. La science est jusqu’à présent l’expression la plus parfaite du christianisme […] Son aptitude à rechercher le progrès dans la coopération, abstraction faite de toute considération de race, de nationalité ou de sexe, comme aussi  son aptitude à prévoir et à contrôler sont la manifestation la plus typiquement chrétienne que l’Europe ait connue ». Je partage cette opinion sans aucune réserve. La civilisation occidentale doit, en effet, sont fondement rationaliste, sa croyance en l’unité rationnelle de l’homme au sein d’une société ouverte, et plus spécialement son attitude scientifique, à l’antique foi socratique et chrétienne. »

(In : Karl POPPER. « La société ouverte et ses ennemis ». Tome 2 : « Hegel et Marx ». Editions du Seuil, Paris, 1979, pages : 162 – 164).

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