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Mathias GIREL. Sur le mythe du donné des sens, et sur le mythe du « sembler ».

30 septembre 2011 Laisser un commentaire

« Le mythe du donné des sens ».

« Les historiens de la philosophie ont trouvé des références évidentes aux propos de Sellars sur le « donné ». C.I. Lewis et H. Price sont les références les plus évidentes. Un texte de Sellars de 1949 contient une reductio intéressante de l’argument philosophique du donné, à travers un discours imaginaire entre Russell et un « Cambridgien », à propos de la distinction entre connaissance par familiarité et connaissance par description, discours qui est intéressant car il exprime quelque chose qui ressemble bien à la doxa sur le positivisme logique ainsi qu’un trait important du vérificationnisme :

Pour l’épistémologie, la clé de la question de l’entreprise de la connaissance est le concept de donné. De quelque manière que l’on puisse dire que la connaissance étende son périmètre au-delà du donné, l’être donné est le monde fondamental, sinon de la connaissance elle-même, du moins du fait d’être à l’intérieur du domaine ou des limites de la connaissance. (…) Le langage est par sa nature même datum-centrique. C’est dans le donné qu’il trouve la valeur au comptant de la vaste structure d’habitudes et d’événements humains qui sont étudiés de tant de manières par les diverses sciences de l’homme.

Sellars vise l’idée « selon laquelle la connaissance empirique repose sur un « fondement » de connaissance non inférentielle de questions de fait ». Il avance de plus que cette idée serait celle qui préside à l’introduction des sense-data. La critique de la notion de sense-data s’opère en ramenant cette notion philosophique à sa fonction :

Nous pouvons bien (…) éprouver un sentiment de surprise à noter que selon les théoriciens des données des sens, ce sont les particuliers qui sont l’objet de la perception sensorielle. Car ce qui est connu, même la connaissance non inférentielle, ce sont des faits plutôt que des particuliers, de entités ayant la forme de quelque chose étant tel ou tel ou de quelque chose soutenant une certaine relation avec quelque chose d’autre. Il semblerait alors que percevoir sensoriellement des contenus sensibles ne puisse pas constituer une connaissance, inférentielle ou non inférentielle, si bien qu’il est permis de se demander quelle lumière le concept de donnée des sens peut bien jeter sur les « fondements de la connaissance empirique » ?

Les donnéistes veulent jouer sur deux tableaux : ils veulent quelque chose qui serait plus élémentaire que toutes les constructions conceptuelles (ils aboutissent à des particuliers), et qui cependant appartiendrait au registre de la connaissance et de la prétention à la vérité (ils voudraient des « faits »). Bien que l’on ne puisse citer ce passage sur le même plan que les sources publiées, les Notre Dame Lectures de Sellars contiennent une définition lapidaire du Mythe du donné qui mérite d’être citée ici : c’est « l’idée d’une impression sensorielle qui serait une sorte de connaissance de base authentique qui est symbolique. Et c’est ce que je nomme Mythe du donné, l’idée qu’il y a une certaine strate de l’expérience qui émet en quelque sorte une prétention à la vérité et qui est en quelque sorte plus élémentaire que tout système conceptuel acquis. »

Le mythe du « sembler ».

Une porte de sortie des « donnéistes » consisterait à dire qu’ils n’ont pas à entrer dans le dilemme évoqué plus haut et qu’ils ne parlent en fait que de ce qui apparaît, de ce qui semble, et que la connaissance est un cas particulier de cette modalité plus générale de l’apparaître, qui serait le cœur de la catégorie philosophique du donné. Or Sellars pense, comme Wittgenstein, que le langage de l’apparaître est logiquement second par rapport à celui de l’être. « Ceci est rouge » est plus élémentaire que « Ceci semble rouge », si bien que l’on ne peut utiliser le second type d’énoncés pour se donner un fondement indépendant et efficace épistémiquement moins certain. Si l’on demande quelle est la différence entre les deux énoncés, la réponse de Sellars est qu’il s’agit d’une différence d’attitude du locuteur, qui prend à son compte l’affirmation dans le premier cas, et qui hésite à l’endosser dans le second. Brandom a poussé cette intuition dans ses dernières conséquences dans Making in Explicit et nous lui emprunterons cette explicitation. Il distingue :

Il semble qu’il y ait un arbre là-devant.

Il y a quelque chose qui semble être un arbre là-devant.

Il y un arbre là-devant.

La principale différence entre ces trois phases tient à l’engagement du locuteur :

Dans le premier cas, on ne prend aucun engagement et on exprime simplement la disposition non inférentielle à appliquer des concepts que, dans le cas précis, on préfère cependant refuser d’appliquer. Dans le deuxième, on accepte l’engagement que comporte le fait d’asserter qu’il y a là quelque chose, et l’on exprime la tentation que l’on a de l’appeler un arbre, tout en refusant d’endosser cette caractérisation. Dans le troisième enfin, on accepte les deux engagements.

Les réticences sont secondes par rapport aux deux engagements. La grammaire de « semble » n’exprime pas une attitude commune à toutes les représentations mais en fait une série de retraits par rapport au risque que prend le locuteur dans le cadre du dernier double engagement :

L’incorrigibilité même qui recommandait les énoncés en « semble » comme une base dans les termes de laquelle pouvait être compris tout ce qui est épistémiquement moins certain se révèle être l’expression d’une relation parasitaire que ces retraits de l’endossement ont avec les pratiques risquées de l’endossement dont elles dérivent leur significations, en contraste avec lesquelles elles manifestent leur statut spécial. Quel que puisse être leur rôle dans l’ordre de la justification, dans l’ordre de la compréhension « semble rouge » présuppose « est rouge ».

Les phrases en « semble » ne fournissent pas davantage de matériaux indépendants et efficaces épistémiquement que les sense-data évoqués plus haut. »

(In : Mathias GIREL. « Lecture de philosophie analytique ». Sous la direction de Sandra LAUGIER et Sabine PLAUD. Editions Ellipses, Paris, 2011, pages : 532 – 535).

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