Archive

Archive for janvier 2012

Karl POPPER. Sciences sociales ; expérimentation et nouveauté.

« Expérimentation. »

« La physique emploie la méthode d’expérimentation ; c’est-à-dire qu’elle introduit des contrôles et isolements artificiels, et par là assure la reproduction de conditions semblables et la production subséquente de certains effets. Cette méthode est évidemment fondée sur l’idée que là où les circonstances sont semblables, des événements semblables se produiront. L’historiciste prétend qu’une telle méthode n’est ni applicable ni utile en sociologie.

Elle ne serait pas utile même si elle était applicable, parce que des conditions semblables ne se produisent que dans les limites d’une seule période, de telle sorte que le résultat d’une expérimentation quelconque n’aurait pour cette raison qu’une signification très limitée. Bien plus, l’isolement artificiel éliminerait précisément les facteurs qui en sociologie sont les plus importants. Robinson Crusoé avec son économie individuelle isolée ne peut en aucun cas être un modèle valable pour une économie dont les problèmes naissent précisément des relations entre individus et groupes.

On avance encore qu’aucune expérimentation réellement valable n’est possible. Les expérimentations sur une grande échelle en sociologie ne sont jamais des expérimentations au sens physique. Elles ne sont pas entreprises pour faire avancer la connaissance en elle-même, mais pour obtenir des résultats politiques. Elles ne sont pas exécutées dans un laboratoire séparé du monde extérieur ; bien plutôt, leur réalisation même change les conditions de la société. Elles ne peuvent jamais être répétées dans des conditions exactement semblables, puisque les conditions ont été changées par leur première exécution.

Nouveauté.

L’argument que nous venons de mentionner mérite d’être élaboré. L’historicisme, je l’ai dit, nie qu’il soit possible de répéter des expérimentations sociales sur une large échelle dans des conditions exactement semblables ; en effet, les conditions de la seconde exécution sont nécessairement influencées par le fait que l’expérimentation a déjà été effectuée auparavant. Cet argument repose sur l’idée que la société, de même qu’un organisme, possède une sorte de mémoire de ce que nous avons coutume d’appeler son histoire.

En biologie, nous pouvons parler de l’histoire vitale d’un organisme, puisque cet organisme est partiellement conditionné par les événements passés. Si des événements de ce genre se répètent, ils perdent, pour l’organisme qui les éprouve, leur caractère de nouveauté, et prennent les couleurs de l’habitude. Or c’est précisément pourquoi l’expérience de l’événement répété n’est pas la même que l’expérience de l’événement originel – et pourquoi l’expérience d’une répétition est nouvelle. La répétition d’événements observés peut donc correspondre à l’apparition d’expériences nouvelles pour un observateur. Puisqu’elle forme de nouvelles habitudes, la répétition produit des conditions nouvelles, habituelles. La somme totale des conditions – internes et externes – dans lesquelles nous répétons une certaine expérimentation sur un seul et même organisme, ne peut pour cette raison être suffisamment semblable pour que nous puissions parler d’une répétition authentique, puisqu’une répétition même exacte des conditions du milieu serait associée à de nouvelles conditions internes de l’organisme : l’organisme apprend par son expérience.

Tout ceci, l’historicisme y insiste, est vrai pour la société, puisque la société elle aussi fait des expériences ; elle aussi a son histoire. Elle ne peut s’instruire que lentement aux répétitions (partielles) de son histoire, mais on ne peut douter qu’elle ne s’instruise, dans la mesure où elle est partiellement conditionnée par son passé. Les traditions, les fidélités et les ressentiments traditionnels, la confiance et la méfiance, ne pourraient sans cela jouer leur rôle important dans la vie sociale. Une répétition réelle doit donc être impossible dans l’histoire sociale ; et ceci signifie que l’on doit s’attendre à l’émergence d’événements d’un caractère intrinsèquement nouveau. L’histoire peut se répéter elle-même, mais ce n’est jamais au même niveau, particulièrement si les événements en question sont d’une grande importance historique, et s’ils exercent une influence durable sur la société.

Dans le monde décrit par la physique, rien d’intrinsèquement nouveau ne peut jamais réellement arriver. Une nouvelle machine peut bien être inventée, mais nous pouvons toujours l’analyser comme un ré-arrangement d’éléments qui  ne sont rien moins que nouveaux. La nouveauté en physique est simplement celle d’arrangements ou de combinaisons. Au contraire, la nouveauté sociale, comme la nouveauté biologique, selon l’historicisme, est une sorte intrinsèque de nouveauté. C’est une nouveauté réelle, irréductible à une nouveauté d’arrangement. En effet, dans la vie sociale les mêmes anciens facteurs introduits dans un nouvel arrangement ne sont jamais réellement les mêmes anciens facteurs. Là où rien ne peut se répéter exactement, une nouveauté réelle doit toujours apparaître. Cela devient significatif si l’on considère le développement de nouvelles étapes ou périodes de l’histoire, dont chacune diffère intrinsèquement de toutes les autres.

L’historicisme soutient que rien n’est plus important que l’apparition d’une période réellement nouvelle. Cet aspect capital de la vie sociale ne peut être étudié selon les lignes que nous avons coutume de suivre quand nous expliquons des nouveautés dans le domaine de la physique, en les considérant comme des ré-arrangements d’éléments bien connus. Même si les méthodes ordinaires de la physique étaient applicables à la société, elles ne le seraient jamais à ses traits les plus importants : sa division en périodes, et l’émergence de la nouveauté. Dès que nous saisissons la signification de la nouveauté sociale, nous sommes forcés d’abandonner l’idée que l’application des méthodes ordinaires de la physique aux problèmes de la sociologie peut nous aider à pénétrer les problèmes de l’évolution sociale.

La nouveauté sociale présente encore un autre aspect. Nous avons vu que chaque événement social particulier, chaque-événement unique dans la vie sociale, peut en un certain sens être dit nouveau. Il peut bien être classé avec d’autres événements, il peut leur ressembler par certains traits, néanmoins il sera toujours unique d’une façon bien déterminée. Ceci conduit à une situation qui, pour autant qu’elle concerne l’explication sociologique, diffère d’une façon marquée de celle de la physique. Il est concevable que nous soyons capables, par analyse de la vie sociale, de découvrir et de comprendre intuitivement comment et pourquoi n’importe quel événement particulier se produit ; nous pouvons clairement comprendre ses causes et effets, les forces qui l’entraînèrent et son influence sur d’autres événements. Il se peut néanmoins que nous nous trouvions parfaitement incapables de formuler des lois générales qui serviraient à décrire en termes généraux des chaînes causales de ce genre. Car il peut n’y avoir qu’une seule et unique situation sociologique, à l’exclusion de toute autre, qui puisse être correctement expliquée par les forces particulières que nous avons découvertes ; ces forces peuvent être elles-mêmes uniques, et n’apparaître dans cette situation sociale particulière que pour la première et dernière fois. »

(In : Karl POPPER. « Misère de l’historicisme ». Éditions Agoro/Presses pocket, Paris, 1988, pages : 13 – 17).

Catégories :Karl POPPER.