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Karl POPPER. Sur la violence et la raison.

29 février 2012 Laisser un commentaire

« Nombreux sont ceux qui haïssent la violence ; et ils ont la conviction qu’œuvrer à la restreindre, voire à l’éliminer complètement serait, parmi les tâches qui s’offrent à eux, l’une des plus urgentes et des plus riches d’expériences. Pour ma part, je me range dans le camp des ennemis de la violence qui ne désespèrent pas. En effet, non seulement je hais la violence mais je suis, de plus, fermement convaincu que la lutte contre celle-ci n’est nullement vaine. La difficulté de la tâche m’apparaît clairement et je sais bien que, trop souvent au cours de l’histoire, la défaite a succédé à ce qui avait d’abord semblé constituer une grande victoire dans le combat mené contre elle. Je n’oublie pas non plus qu’en matière de violence, l’ère nouvelle inaugurée par les deux Guerres mondiales est loin d’être achevée. Le nazisme et le fascisme ont été vaincus, mais force m’est de reconnaître que cette défaite n’implique pas que la barbarie et la sauvagerie aient été anéanties. Il convient, bien au contraire, de ne pas se dissimuler que ces idéologies inspirées par la haine ont connu une sorte de victoire dans la défaite. Force m’est de constater qu’Hitler a réussi à ébranler les valeurs de l’Occident, et que le monde actuel admet plus de violence et de manifestation incontrôlées de la force que n’en a toléré même la décennie qui a suivi la Première Guerre mondiale. Il n’est pas exclu que notre civilisation ne soit finalement détruite par ces armes nouvelles issues de l’engeance hitlérienne et, ce, peut-être même durant cette première décennie de l’après-guerre. Car la plus grande victoire remportée par l’esprit de l’hitlérisme est incontestablement que nous ayons fait, après avoir détruit celui-ci, usage des armes que cette menace nous avait conduits à mettre au point. Or malgré cela, je n’espère pas moins qu’auparavant qu’on puisse vaincre la violence. C’est d’ailleurs notre seul espoir. De longues périodes dans l’histoire des civilisations occidentales aussi bien qu’orientales montrent qu’une telle espérance n’est pas nécessairement vaine et qu’il est possible de restreindre la violence comme de la soumettre au contrôle de la raison. »

(In : Karl POPPER. « Conjectures et réfutations ». Éditions Payot, Paris, 1985, pages : 517 – 518).

Commentaires :

C’est à l’éducation qu’est dévolu la tâche d’éradication de la violence. Mais les finalités éducatives, les objectifs de tout système éducatif sont définis au niveau d’un État. Or, « l’État », ce n’est jamais une sorte de substance, ou « d’organe » qui soit indépendant, désincarné, des personnes qui l’animent, et qui ont leurs propres vues, tant sur la société, la civilisation et la place que doit y occuper l’individu.

Par conséquent, si les personnes qui « font l’État » sont animées par des idées philosophiques, (ou autres) non orientées par l’intérêt de l’individu, celles-ci peuvent être propices à la conception de finalités éducatives favorables à la violence.

Prenons l’exemple des idées de Hegel développées à la fin de son livre, intitulé « Principes de la philosophie du droit » :

Section 340 :

   « Dans leurs relations entre eux, les Etats se comportent en tant que particuliers. Par suite, c’est le jeu le plus mobile de la particularité intérieure, des passions, des intérêts, des buts, des talents, des vertus, de la violence, de l’injustice, et du vice, de la contingence extérieure à la plus haute puissance que puisse prendre ce phénomène.
(…) Aussi leurs destinées, leurs actions dans leurs relations réciproques sont la manifestation phénoménale de la dialectique de ces esprits en tant que finis ; dans cette dialectique se produit l’esprit universel, l’esprit du monde, en tant qu’illimité, et en même temps c’est lui qui exerce sur eux son droit (et c’est le droit suprême), dans l’histoire du monde comme tribunal du monde. »

En s’inspirant des idées de Hegel, (comme le fit peut-être Hitler ?..), on peut considérer qu’au milieu de toutes les autres qualités humaines, la violence, l’injustice, et le vice, ne sont que des sortes de vicissitudes, ou des fatalités, et qu’il est inutile de tenter de les éliminer. On peut même justifier de ce prétendu statut de « vicissitude » pour orienter l’éducation de tout un peuple vers la haine d’un autre, puis vers la guerre. Ensuite, toujours en s’inspirant des idées de Hegel, on peut gommer toute forme de responsabilité individuelle au niveau de l’État, pour s’en remettre à celle de l’histoire, qui elle, serait juge, ou « tribunal du monde ». C’est donc le seul résultat qui compte, (et non les individus qui dans la philosophie hégélienne sont considérés comme moyens pour réaliser une fin abstraite qui les dépasserait : « l’Esprit du temps ») ; et « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».

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