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Archive for juin 2012

Karl POPPER : rationalisme, irrationalisme, et mysticisme.

« (…) Si l’aspect moral du conflit entre rationalisme et irrationalisme est primordial, il faut aussi dire un mot de son aspect philosophique, car, sur ce terrain également, le rationaliste peut battre son adversaire, en montrant que son prétendu respect pour les mystères de l’univers le ramène, en fait, à des rationalisations par trop faciles. Qu’est-ce donc qu’un mythe, sinon une tentative de rationalisation de l’irrationnel ? Qui fait preuve de plus de respect pour ces mystères, le savant qui les explore pas à pas, sachant que ses découvertes les plus hardies ne feront que frayer la route à ses successeurs, ou le mystique d’autant plus enclin à affirmer n’importe quoi qu’il rejette le contrôle de l’expérience ? L’irrationaliste ne se contente pas de rationaliser ce qui ne peut pas l’être, mais se fourvoie complètement. Comme tous les mystiques depuis Platon, il prétend approcher l’individu, concret et unique, par les méthodes rationnelles qui conviennent à la science, et ne concernent que l’universel abstrait. La science peut analyser des catégories générales, elle peut décrire l’homme, elle ne peut, en revanche, épuiser tout ce qu’il y a dans un seul individu. Le domaine de la raison c’est l’universel, dont on peut même dire qu’il est né de la raison, dans la mesure où il est le produit de l’abstraction scientifique. Au contraire l’individu, étant unique, comme le sont par conséquent ses actes et ses expériences, ne peut jamais être complètement « rationalisé ». Or, c’est précisément cette résistance de l’individu à toute rationalisation qui donne leur prix aux relations humaines. Si les caractéristiques d’un individu se retrouvaient à l’identique chez tous les autres, comme ses émotions, ses expériences ou son visage, la vie perdrait tout intérêt et toute signification. Le transfert par le mystique de l’irrationalité, propre à l’individu unique, au domaine de l’universel abstrait n’est guère douteux. Le vocabulaire du mysticisme, quand il parle d’union mystique, d’intuition, d’amour mystique, etc., n’est, on le sait assez, rien d’autre qu’un emprunt à l’expérience humaine, et plus spécialement à l’amour physique. Ce transfert se retrouve d’ailleurs, en ce qui concerne les essences ou les idées, avec la nostalgie du tribalisme perdu, le désir de s’abriter de nouveau dans la maison ancestrale et d’en faire les limites de notre monde. « Le sentiment du monde en tant que totalité limitée constitue l’élément mystique », a dit Wittgenstein ; mais cet irrationalisme holiste et universaliste est mal placé ; car « le monde », « le tout », « la nature » sont des abstractions nées de notre raison. En résumé, le mysticisme tout à la fois veut rationaliser l’irrationnel, et va chercher le mystère là où il n’est pas, parce qu’il rêve que du collectif et de l’union des élus, faute d’oser faire face aux tâches difficiles qui sont le lot de ceux pour qui chaque individu est une fin en soi.

Le conflit entre science et religion, si caractéristique du XIX° siècle, me paraît largement dépassé. Le rationalisme non critique étant écarté, le choix n’est plus entre connaissance et foi, mais entre deux sortes de foi, l’une qui fait confiance à la raison et à l’individu, l’autre qui s’abandonne à une mystique collective. Il s’agit en définitive d’un choix entre l’unité de l’humanité et sa séparation entre amis et ennemis, maîtres et esclaves.

L’engouement pour le mysticisme intellectuel est la maladie de notre époque, maladie superficielle mais néanmoins dangereuse en raison de son influence sur la pensée politico-sociale. »

(In : Karl POPPER. « La société ouverte et ses ennemis ». Tome 2 : « Hegel et Marx ». Éditions du Seuil, Paris, 1979, pages : 164 – 165).

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Commentaires (pour « les psychanalystes-visiteurs ») :

D’après Wikipédia.fr, le mysticisme, est ce qui « a trait aux mystères, aux choses cachées ou secrètes1. Dans la religion, il désigne un ensemble de croyances et de pratiques qui permettraient à l’homme d’entrer en contact direct avec l’Être2, le divin, la divinité ou Dieu. »

Mis à part la religion, qu’elle est donc la doctrine qui prétend avoir un accès privilégié à des choses « secrètes », et « cachées » ? Bien entendu la psychanalyse. Comment s’y prend-elle ? Non par une quelconque procédure valide de preuve, mais par des interprétations, toutes guidées sur des théories infondées.

Karl Popper a raison d’écrire qu’aucune (vraie) science ne peut épuiser ce qu’il y a dans l’individu. En cela, il y a d’abord une difficulté logique indépassable. Mais Aristote avait aussi, sans doute le premier mis en lumière cette impossibilité. Cependant, la psychanalyse a toujours eu cette prétention. Et pour cela, dès le début, elle a fondé son projet sur un « moyen » (…) qui devait résoudre, d’emblée, ce problème (insurmontable) de l’infinie complexité du sujet humain. Ce moyen n’a consisté en rien d’autre que de boucler, dès le départ, toute potentialité du sujet à lui « échapper », en décrétant, de la manière la plus dogmatique, sinon religieuse, qu’il serait prétendument déterminé par un psychisme inconscient, mais … de prime abord, ou « prima faciae », ou encore, avant toute expérience possible quant à la formation de la moindre preuve indépendante d’un tel déterminisme, et qui plus est, en excluant tout hasard et tout non-sens dans cette détermination.

Les psychanalystes, grands représentants de notre « mysticisme moderne », sont donc particulièrement enclins, comme le suggère Popper, à rejeter tout recours à l’expérience, que ce soit prima faciae (par rapport à leur postulat qui est bien entendu non testable), ou que ce soit post faciae, c’est-à-dire, sans même envisager la moindre remise en cause de ce postulat ultra déterministe, ce qui reviendrait à éliminer en totalité toute l’entreprise psychanalytique, qu’elle soit d’ordre théorique ou pratique.

La psychanalyse s’est aussi condamnée, elle-même, à dire n’importe quoi sur le sujet humain. Quant on relit avec attention la façon dont le gourou fondateur de la psychanalyse fait usage, par exemple, du symbolisme, il faut vraiment être fanatisé par cette doctrine, pour ne pas avoir envie de rire. Mais, dire n’importe quoi, prend bien sûr tout son sens, lorsque l’on voit les psychanalystes pointer le bout de leur nez sur absolument n’importe quel sujet. D’ailleurs, comme le soulignait fort justement Mikkel Borch-Jacobsen, à la fin du livre écrit conjointement avec Sonu Shamdasani, Le dossier Freud, enquête sur l’histoire de la psychanalyse :

« (…) Mais si la psychanalyse est tout et n’importe quoi, de quoi parle-t-on à la fin ? Qu’aura donc été la psychanalyse au XX° siècle ? Rien – ou si peu : c’est précisément parce qu’elle a depuis toujours été parfaitement vague et flottante, parfaitement inconsistante, que la psychanalyse a pu se propager comme elle l’a fait et creuser sa petite « niche écologique », comme dit Ian Hacking, dans les environnements les plus divers. N’étant rien en particulier, elle a pu tout envahir. La psychanalyse est comme le symbole zéro dont parle Lévi-Strauss : c’est un « truc », un « machin », qui peut servir à désigner n’importe quoi, une théorie vide dans laquelle il est loisible de fourrer ce qu’on veut. (…) La psychanalyse n’a jamais existé – c’est une nébuleuse sans consistance, une cible en perpétuel mouvement. Qu’y a-t-il de commun entres les théories (les interprétations) de Freud et celles de Rank, de Ferenczi, de Reich, de Mélanie Klein, de Karen Horney, d’Imre Hermann, de Winnicott, de Bion, de Bowlby, de Kohut, de Lacan, de Jean Laplanche, d’André Green, de Slavoj Zizek, de Julia Kristeva, de Juliet Mitchell ? Même les psychanalystes le reconnaissent de nos jours, la psychanalyse est devenue une auberge espagnole où se rencontrent les théories les plus diverses et les plus hétéroclites. »

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