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Archive for août 2012

Karl POPPER : arguments en faveur de l’impossibilité logique de toute « science de l’individuel ».

« (…) Les hommes peuvent bien sûr, comme des pierres, devenir objets de recherche scientifique. Mais précisément ici, au contraire des pierres, il n’est pas indifférent que nous ne puissions scientifiquement saisir que des types, des phénomènes typiques descriptibles au moyen d’universaux et pouvant être répétés et jamais des individus ou ce qui est purement individuel.

Ainsi se résout la question des grandes œuvres uniques, ainsi s’explique ce que nous entendons par l’originalité artistique. Ainsi s’explique aussi le phénomène de la responsabilité.

Partout où nous parlons de responsabilité, nous pensons à cet aspect d’un événement qui n’est pas scientifique et n’est pas répétable. Tout événement individuel est par principe non répétable, mais ce qui est typique en lui est répétable. Si nous nous intéressons seulement à cet élément typique, si nous ne considérons pas l’événement individuel comme unique, alors n’apparaît jamais ce que nous appelons la responsabilité.

Un physicien se sens responsable de ses affirmations scientifiques. Mais il n’éprouve pas de responsabilité pour chaque expérience facile à répéter. Si on lui confie par exemple un appareil coûteux, il éprouvera certainement une responsabilité : il sait qu’on ne peut pas sans difficultés se procurer ou fabriquer à nouveau l’appareil. La responsabilité augmentera s’il s’agit par exemple d’un œuvre d’art unique, irremplaçable et deviendra maximale s’il s’agit d’individus humains. On pourrait dire que la responsabilité mesure pour ainsi dire l’impossibilité de répéter l’événement concerné – au sens d’une mesure de ce qui nous intéresse dans l’événement concerné : ce qui en lui est répétable ou ce qui ne l’est pas.

Nous pouvons dire en résumé : si l’on entend par causalité la régularité et la prédictibilité, nous ne pouvons parler que de la détermination causale d’événements typiques susceptibles d’être répétés, mais nous ne pouvons jamais appliquer l’idée de régularité, au sens des sciences de la nature, là où nous nous intéressons à ce qui est individuel. Si nous l’y appliquons, nous allons au-delà de ce à quoi nous sommes autorisés sur la base de la science ; nous appliquons le vieux concepts animiste et génétique de cause : nous faisons de la métaphysique de la causalité.

La conception non métaphysique du concept de causalité conduit nécessairement à ne pas utiliser l’idée de régularité là où nous nous intéressons à ce qui est individuel, mais seulement où nous nous intéressons à ce qui est typique, et on voit que c’était précisément contre cette utilisation fausse et contre cette métaphysique de la causalité que nous nous dressions instinctivement, lorsque nous ressentions comme intolérable l’application de considérations déterministes à des actions créatrices humaines. »

 

(In : Karl POPPER. « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance ». Éditions Hermann, Paris, 1999, pages : 422 – 423).

 

 

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