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Karl POPPER. l’Etat de Platon.

28 septembre 2012 Laisser un commentaire

 

 

« L’analyse des conceptions sociales de Platon facilite la présentation de son programme politique, dont les exigences essentielles peuvent se résumer en deux formules, qui correspondent respectivement à sa théorie idéaliste du changement et de l’immobilité, et à son naturalisme. La première est : Arrêtez tout changement politique ! Si l’immobilité est divine, le changement est néfaste et, pour l’éviter, il faut que l’État soit une copie exacte du modèle original, c’est-à-dire de la Forme ou de l’Idée de la cité. A la question : « Comment y parvenir ? », c’est la seconde formule qui fournit la réponse : Revenez à la nature !, à l’état initial de nos ancêtres, créé conformément à la nature humaine, donc stable. Revenez au patriarcat tribal d’avant la chute, au gouvernement « naturel » de la foule des ignorants par la minorité des sages.

De ces préceptes, qui découlent de l’historicisme de Platon et qui se rattachent à ses théories sur les conditions requises pour assurer la stabilité d’un gouvernement de classe, on peut déduire presque tous les éléments de son programme politique. Voici les principaux :

–  La division rigoureuse des classes : la classe dirigeante, comprenant les bergers et les chiens de garde, doit être strictement séparée du troupeau humain.

–  L’identification du sort de l’État à celui de la classe dirigeant et l’intérêt exclusif accordé à cette classe et à son unité. D’où les règles sévères concernant sa procréation et son instruction, le contrôle et la collectivisation des intérêts de ceux qui en font partie.

De ces éléments majeurs en découlent d’autres, par exemple :

–  La classe dirigeante possède certains monopoles, dont celui des vertus et de la formation militaires, du port des armes et de l’instruction ; mais elle est exclue de toute activité économique et il lui est interdit tout particulièrement de gagner de l’argent.

–  Une censure doit s’exercer sur toutes les activités intellectuelles de cette classe et une propagande constante doit façonner et unifier l’esprit de ses membres. Toute innovation en matière d’instruction, de législation et de religion doit être évitée ou réprimée.

–  L’État doit se suffire à lui-même, tendre vers l’autarcie économique sans quoi les dirigeants dépendraient des commerçants, ce qui minerait leur pouvoir, ou bien deviendrait commerçants, ce qui compromettrait à la fois leur unité et la stabilité de l’État.

Ce programme, qui repose sur une conception historiciste de la société, peut, me semble-t-il, être en toute justice considéré comme totalitaire.

Mais n’y a-t-il pas chez Platon autre chose : à savoir des éléments qui ne sont ni totalitaires ni fondés sur l’historicisme ? Une ardente aspiration au Bien et au Beau ? Le désir que le pouvoir soit exercé par des sages, des philosophes et que l’État soit fondé sur la justice ? L’espoir de rendre les citoyens de cet État vertueux en même temps qu’heureux ? Les critiques les plus sévères de sa doctrine politique estiment que celle-ci, malgré certaines ressemblances avec les totalitarismes modernes, s’en distingue précisément par les objectifs qu’elle se propose. Crossman, par exemple, qui va jusqu’à dire que « la philosophie de Platon est l’attaque la plus virulente et la plus clairvoyante des idées libérales qu’on trouve dans l’histoire », paraît croire, néanmoins, que le but de Platon est « la construction d’un État parfait où chaque citoyen soit réellement heureux ». De même, C. Joad, après avoir étudié les analogies entre le programme de Platon et celui du fascisme, affirme qu’il y  a entre les deux des différences fondamentales, puisque dans l’État idéal de Platon « le commun des hommes (…) trouve le genre de bonheur qui correspond à sa nature », et puisque cet État est fondé sur les idées « de Bien et de Justice absolus ».

Je persiste cependant à penser que ce programme politique n’est pas moralement supérieur, mais fondamentalement identique, au totalitarisme, ce qui est difficile à faire admettre, à cause d’une tendance ancienne, profondément enracinée, à idéaliser Platon, tendance que Crossman s’est efforcé de dénoncer et de combattre. C’est ce qui lui fait écrire : « Avant la Grande Guerre (…), Platon a rarement été ouvertement condamné comme étant un réactionnaire, opposé à tous les principes de la doctrine libérale. On l’a élevé à un rang supérieur (…), loin de la vie pratique, dans le rêve d’une Cité divine transcendante. » N’empêche qu’il arrive encore à Crossman de céder à la tendance qu’il éprouve. Tendance qui a été singulièrement vivace, puisque le caractère réactionnaire de certaines des thèses de La République et des Lois avait déjà été souligné par Grote et Gomperz, sans pourtant qu’ils voient tout ce qui en découlait et sans qu’il aient jamais douté de l’humanisme foncier de Platon. Aussi a-t-on négligé leurs critiques ou pensé qu’ils n’avaient pas compris un philosophe que les chrétiens ont considéré comme « un chrétien avant le Christ » et les révolutionnaires comme un des leurs. Ces convictions restent si fortes que Field, par exemple, juge nécessaire d’avertir ses lecteurs « qu’on se méprendra totalement sur Platon si on le tient pour un penseur révolutionnaire » ; ce qui ne l’empêche pas ensuite d’écrire qu’il « était fortement opposé aux tendances nouvelles et subversives », sans se demander ce qu’elles pouvaient avoir de subversif. Il est bien connu que les ennemis de la liberté accusent toujours ses défenseurs de subversion et qu’un grand nombre de personnes sincères et bien intentionnées ont la candeur de les croire.

L’idéalisation de Platon imprègne non seulement l’interprétation de ses œuvres, mais aussi leur traduction. Certains de ses jugements, ne correspondant pas à l’idée que se fait le traducteur de ce que devrait penser un humaniste, sont souvent atténués ou faussement interprétés. Le titre même La République nous incite à croire qu’il s’agit d’un ouvrage libéral, voire même révolutionnaire. Il n’est pourtant que le dérivé du mot latin employé pour rendre un terme grec qui n’a pas de telles connotations et dont la traduction correcte serait « la Constitution », ou « la Cité-Etat », ou simplement « l’État ».

Quoi qu’il en soit, Platon a accordé une si grande place dans son œuvre au Bien, à la justice et à diverses autres idées éthiques qu’il me paraît utile d’étudier ces idées et leurs répercussions sur sa doctrine politique, avant de montrer à quel point cette dernière est totalitaire. Je commencerai par l’Idée de Justice. (…) ».

(In : Karl POPPER, « La société ouverte et ses ennemis », tome 1, « L’ascendant de Platon », édition du Seuil, Paris, 1979, pages : 79 – 81).

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