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Carl HEMPEL : « Réduction de la psychologie : le behaviorisme ».

« La question de la réductibilité a été soulevée au sujet d’autres disciplines scientifiques que la biologie. Elle se pose d’une façon particulièrement intéressante dans le cas de la psychologie, où elle a une incidence directe sur le fameux problème psycho-physique, c’est-à-dire sur la question des rapports entre l’esprit et le corps. Une conception réductionniste de la psychologie soutient, en gros, que tous les phénomènes psychologiques sont fondamentalement de nature biologique ou physico-chimique ; ou, plus précisément, elle affirme que les termes et les lois propres à la psychologie peuvent être réduits à ceux (et à celles) de la biologie, de la chimie et de la physique. La réduction doit ici s’entendre dans le sens précédemment défini et nos commentaires généraux sur ce sujet s’appliquent aussi au cas de la psychologie. Ainsi la « définition » réductrice d’un terme psychologique exigerait la spécification des conditions biologiques ou physico-chimiques qui sont à la fois nécessaires et suffisantes pour qu’apparaissent les caractéristiques, états ou processus mentaux (tels que l’intelligence, la faim, un état d’hallucination ou de rêve) que le terme représente. Et la réduction des lois psychologiques requerrait des principes de connection qui contiennent des termes psychologiques aussi bien que biologiques ou physico-chimiques.

Nous disposons, bien sûr, de principes de connexion qui expriment des conditions suffisantes ou nécessaires à l’existence de certains états psychologiques : priver un individu de nourriture ou de boisson ou de la possibilité de se reposer est suffisant pour qu’apparaissent la faim, la soif, la fatigue ; l’administration de certaines drogues est peut-être suffisante pour qu’apparaissent des hallucinations ; l’existence de certaines liaisons nerveuses est nécessaire à l’apparition de certaines sensations et à la perception visuelle ; il faut que le cerveau soit convenablement alimenté en oxygène pour qu’on déploie une activité mentale et même pour qu’on soit conscient.

Un type d’indicateurs biologiques ou physiques des états et des événements psychologiques est particulièrement important : le comportement extérieurement observable de l’individu auquel on attribue ces états ou ces événements. Dans ce comportement on peut inclure des manifestations directement observables à notre échelle, comme les mouvements du corps, les expressions du visage, la rougeur, les paroles, la réalisation de certaines actions imposées (comme dans les tests psychologiques), ainsi que des réponses plus subtiles comme des changements dans la pression sanguine ou dans le rythme cardiaque, la conductivité de la peau et la chimie du sang. Ainsi la fatigue peut se manifester par des paroles (« je me sens fatigué », etc.), par une diminution de la rapidité et de l’adresse dont on fait preuve pour réaliser certaines tâches, par des bâillements et par des changements physiologiques ; certaines processus affectifs et émotionnels s’accompagnent de modifications dans la résistance apparente de la peau, que mesurent les « détecteurs de mensonge » ; les préférences et les valeurs d’une personne s’expriment dans la façon dont elle réagit devant certains choix qui luis sont offerts ; ses croyances s’expriment par des paroles qu’on peut lui faire prononcer et aussi par la façon dont elle agit (ainsi, en faisant un détour, un chauffeur peut montrer qu’il croit que telle route est fermée).

Certaines formes caractéristiques de conduite « manifeste » (observable par tout le monde) qu’un sujet – quand il est dans un état psychologique donné ou quand il a un caractère psychologique donné – tend à adopter en réponse à un « stimulus » approprié ou dans une situation de « mise à l’épreuve » sont largement utilisées en psychologie comme critères opératoires de la présence de l’état ou de la propriété psychologique en question. Pour l’intelligence ou pour l’introversion, la situation de mise à l’épreuve peut consister à soumettre au sujet des questionnaires appropriés ; les résultats de l’épreuve, ce seront les réponses que fournira le sujet. L’intensité de l’appétit d’un animal se manifestera dans des traits de son comportement comme la salivation, la force du choc électrique que l’animal supportera pour atteindre de la nourriture, ou la quantité de nourriture qu’il consomme. Pour autant que les stimuli et les réponses peuvent être décrits dans des termes biologiques ou physico-chimiques, on pourra dire que les critères qu’on en tire apportent une spécification partielle de la signification des expressions psychologiques en des termes qui relèvent des vocabulaires de la biologie, de la chimie ou de la physique. Bien qu’on les appelle souvent des définitions opératoires, ils ne déterminent pas en fait les conditions nécessaires et suffisantes de l’existence des termes psychologiques : la situation est, du point de vue logique, tout à fait semblable à celle que nous avons rencontrée quand nous examinions la relation des termes biologiques au vocabulaire physique et chimique.

Le bahaviorisme est une école influente en psychologie et qui, sous toutes ses formes différentes, a une orientation fondamentalement réductionniste ; d’une façon plus ou moins rigoureuse, elle cherche à réduire les discours portant sur des phénomènes psychologiques à des discours portant sur des phénomènes de comportement. Une forme de behaviorisme estime qu’il faut tout particulièrement veiller à ce que les hypothèses et les théories psychologiques soient contrôlables d’une façon objective et publique. Elle insiste donc sur deux points : tous les termes psychologiques doivent avoir des critères d’application clairement spécifiés, formulés en termes de comportement ; les hypothèses et théories doivent avoir des conséquences vérifiables se rapportant à un comportement publiquement observable. Cette école refuse, notamment, toute confiance à des méthodes comme l’introspection, qui ne peut être utilisée que par le sujet lui-même dans une exploration phénoméniste de son univers mental ; et elle n’admet au titre de données psychologiques aucun des phénomènes psychologiques « privés » – comme les sensations, sentiments, espoirs et peurs – que les méthodes introspectives sont censées révéler.

Alors que les behavioristes sont d’accord pour insister sur les critères objectifs de comportement qui dénotent des caractéristiques, états ou événements psychologiques, ils différent (ou refusent de s’engager) sur les points suivants ; oui ou non les phénomènes psychologiques sont-ils distincts des phénomènes de comportement, souvent très subtils et complexes qui leur correspondent ? Ces derniers n’en sont-ils que les manifestations extérieures, ou bien les phénomènes psychologiques sont-ils – en un sens qui soit clair –  identiques à certains caractères, états ou événements particulièrement complexes du comportement ? Selon une version récente du behaviorisme, qui a exercé une forte influence sur l’analyse philosophique des concepts psychologiques, les termes psychologiques, bien qu’ils se rapportent en apparence à des états ou à des processus mentaux qui sont « dans l’esprit », servent en réalité simplement à parler des aspects plus ou moins compliqués du comportement – et notamment des tendances ou des dispositions à se comporter d’une manière caractéristiques dans certaines situations. Dans cette perspective, dire d’une personne qu’elle est intelligente, c’est dire qu’elle tend, ou qu’elle a une disposition, à agir de certaines façons caractéristiques que nous qualifierons normalement d’intelligentes dans ces circonstances. Dire de quelqu’un qu’il parle russe, ce n’est évidemment pas dire qu’il prononce tout le temps des phrases en russe, mais qu’il est capable d’avoir une forme spécifique de comportement qui se manifeste en général comme caractéristique d’une personne qui comprend et parle le russe. Penser à Vienne, aimer le jazz, être honnête, être négligent, voir certaines choses, avoir certains désirs, tout cela peut être considéré d’un point de vue semblable. En procédant ainsi – c’est ce qu’affirme cette forme de behaviorisme – on fait disparaître les aspects déconcertants du problème des rapports entre l’esprit et le corps : il n’y a plus lieu de chercher « le fantôme dans la machine », ni d’entités et de processus mentaux qui se passent « derrière » la façade physique. Considérez une analogie. D’une montre fidèle nous disons qu’elle a une très grande précision ; lui attribuer une très grande précision équivaut à dire qu’elle est fidèle. Il est donc absurde de demander comment opère cet agent non substantiel qu’on appelle la précision sur le mécanisme de la montre ; et il n’est pas plus sensé de demander ce qu’il advient de la précision quand la montre cesse de marcher. De même, dans cette version du behaviorisme, il est absurde de demander comment des événements ou des caractéristiques mentaux affectent le comportement d’un organisme.

Cette conception, qui a grandement contribué à clarifier le rôle des concepts psychologiques, a évidemment une allure réductionniste ; d’après elle, les concepts de la psychologie apportent une méthode efficace et commode pour parler des modes subtils de comportement. Les arguments qui l’appuient, toutefois, n’établissent pas que tous les concepts de la psychologie sont effectivement du genre de ceux qu’exige la description d’un comportement manifeste et des dispositions de comportement ; et cela pour au moins deux raisons. D’abord, il est très douteux que tous les différents types de situations dans lesquelles une personne pourrait « agir intelligemment » (par exemple) ainsi que les types particuliers d’actions que l’on qualifierait d’intelligentes dans chacune de ces situations, puissent entrer dans le cadre d’une définition bien tranchée et complètement explicite. Ensuite, il semble que les circonstances et les modes de comportement extérieur où se manifestent l’intelligence, le courage ou la méchanceté ne puissent pas être énoncés en recourant à un « vocabulaire purement behavioriste », qui peut contenir des termes biologiques, chimiques et physiques aussi bien que des expressions non techniques de la langue de tous les jours comme « secouer la tête », « étendre la main », « grimacer de douleur », « faire des mines », « rire », et autres expressions semblables : il semble que l’on fait tout autant besoin de termes psychologiques pour caractériser ces modes de comportement, qu’indiquent probablement des termes comme « fatigué », « intelligent », « connaît le russe ». Car pour qualifier, dans une situation donnée, de courageux, de téméraire, de courtois, de rude, le comportement visible d’un agent intelligent, il ne suffit pas de se reporter à ce que sont les faits caractérisant la situation ; il est très important de tenir compte de ce que l’agent connaît ou croit sur la situation dans laquelle il se trouve. Un homme qui marche d’un pas assuré vers un fourré derrière lequel un lion affamé est tapi n’agit pas courageusement s’il ne prend pas (et donc s’il ne sait pas) qu’il y a un lion dans le fourré. De même, pour qualifier d’intelligent le comportement d’une personne dans une situation donnée, il faudra tenir compte de ce qu’elle croit au sujet de la situation et des objectifs qu’elle veut atteindre par son action. Ainsi, il apparaît que pour caractériser des modes de comportement, des tendances ou des aptitudes que désignent des termes psychologiques, nous n’avons pas seulement besoin d’un vocabulaire behavioriste, mais aussi de termes psychologiques. Cette considération ne prouve pas, bien entendu, qu’une réduction de termes psychologiques à un vocabulaire behavioriste, soit impossible mais cela nous rappelle que le genre d’analyse que nous venons d’évoquer n’établit pas la possibilité d’une telle réduction.

Une autre discipline à laquelle on a cru pouvoir en fin de compte réduire la psychologie, c’est la physiologie, et en particulier la neurophysiologie ; mais, là encore, on est bien éloigné d’une réduction complète au sens que nous avons défini plus haut.

Les sciences sociales, soulèvent aussi des questions de réductibilité ; en  particulier dans l’optique de l’individualisme logique. Selon cette doctrine on devrait décrire, analyser et expliquer tous les phénomènes sociaux en les rapportant aux situations où se trouvent les agents individuels qui y sont impliqués et en se référant aux lois et aux théories du comportement des individus. La description de la « situation » d’un agent devrait prendre en considération ses motifs et ses croyances tout autant que son état psychologique et les divers facteurs biologiques, chimiques et physiques propres à son environnement. La doctrine de l’individualisme méthodologique implique donc – comme on peut le voir – réductibilité des concepts et des lois propres aux sciences sociales (prises en un sens large, qui embrasse la psychologie de groupe, la théorie du comportement économique, et autres choses semblables) aux concepts et aux lois de la psychologie individuelle, de la biologie, de la chimie et de la physique. Les problèmes que soulève cette ambition sortent du cadre de ce livre. Ils appartiennent à la philosophie des sciences sociales et nous ne les avons mentionnés ici que pour donner une illustration supplémentaire au problème de la réductibilité des théories, et un exemple des nombreuses affinités logiques et méthodologiques existant entre les sciences de la nature et les sciences sociales. »

(In : Carl HEMPEL, « Éléments d’épistémologie », traduction de Bertrand Saint-Sernin, éditions Armand Colin, Paris, 2° édition, 1996, pages : 166 – 172).

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