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Pierre DEBRAY-RITZEN : « Une invasion socioculturelle ».

30 décembre 2012 Laisser un commentaire

« L’idée gagne du terrain que la théorie psychanalytique doctrinaire est l’abus de confiance intellectuel le plus formidable du XX° siècle ». (P.B. MEDAWAR, Prix Nobel de médecine).

« Gagne-t-elle vraiment du terrain cette réfutation de la psychanalyse ? Alors que dans la pratique – et surtout chez l’enfant – celle-ci poursuit son action cliniquement désastreuse ?… alors que nous mesurons l’étendue quasi mondiale de cette révolution intellectuelle, morale, terminologique… alors que l’ampleur de cette colonisation socio-culturelle est renversante … (Un philosophe anglais, Ernest Gellner, dit plaisamment que l’on n’avait rien connu de tel depuis la diffusion et la consommation de la pomme de terre.).

Certes, on peut douter d’un véritable recul tant l’affaire s’est vulgarisée, entrant plus que dans la pensée – mais bien dans les mœurs et la réflexion courante (autant qu’ignorante). Tâchons de saisir les principaux facteurs de cette adhésion de la population et de l’information.

La doublure transcendante d’un héritage religieux.

Depuis « la mort de Dieu » et le déclin des religions traditionnelles, il a bien fallu que l’homme découvre une décharge nouvelle à ses tares, à sa condition misérable… aux fléaux.

La géniale doctrine du Péché originel affirmait que chacun est naturellement entaché mais, par la dévotion, peut se racheter. Cependant, depuis que nous ne sommes plus des anges déchus mais des singes qui essaient de s’en sortir, ça ne marche plus. Qui donc désormais – en dehors du marxisme qui n’envisage guère que le groupe dans l’histoire et si peu la personne – expliquerait nos affligeantes infirmités ? Où leur trouver une cause morale universelle pesant sur nous dès l’origine ?

L’imparfait développement de la sexualité infantile et les méfaits de l’inconscient, crûment apportés pour tous, seraient les raisons de notre dysaptitude à vivre ; avec l’espoir, par une cure, d’un salut terrestre. D’un héritage religieux millénaire et considérable, le relais fut vite pris au cours du présent siècle : l’inconscient devenait la nouvelle version du péché originel. De même que la faute initiale dégage la responsabilité humaine, de même l’anarchie de la sexualité infantile absolvait la noirceur de notre comportement. « C’est pas ma faute… c’est la faute à mon inconscient… » Voilà qui dans les esprits a sommairement germé en répandant des graines aux différents niveaux culturels.

Aborder la question de la responsabilité dans les désordres humains n’est pas ici de notre propos. De toute façon c’est un jeu de juriste bien artificiel. Quelle est la responsabilité d’un schizophrène, d’un déprimé, d’un dément ? Nulle assurément. D’un psychopathe ? Difficile de répondre. D’un dysadapté à vivre ? La réponse est si subtile qu’elle devient philosophique… donc bien vaine. Cependant il apparaît salubre de ne pas donner à chacun, pour légitimer son caractère et ses travers mentaux, l’échappatoire du fatum inconscient, pas plus que celui de la malédiction génétique.

Mirage d’un inconscient collectif.

Dans l’ignorance, la confusion et l’appétit de pensée magique manifestés par notre société – prompte à se meubler de théories irrationnelles -, un C.G. Jung devait faire une petite fortune idéologique. Elève éphémère de Freud, avec lequel il rompit en 1913, il aménagea sa propre psychanalyse, la rendant moins inquiétante et plus convenable. C’est qu’une certaine pruderie – celle d’un citoyen helvétique en même temps que fils de pasteur – lui faisait rejeter l’exclusive responsabilité d’une sexualité choquante dans le déterminisme de notre vie mentale. (Il avait confié à Jones, en 1909, qu’il trouvait difficile « de laisser les patients s’attarder sur des détails répugnants ; il devenait ensuite fort désagréable de les rencontrer dans le monde ».)

Ce psychanalyste de chair moins crue que Freud – sous cellophane – était doué d’une fertile imagination qui entraîna sa psychanalyse dans une ripopée monumentale où métaphysique, mystique, esthétique, mythologique, ésotérisme, occultisme, alchimie, philosophies extrême-orientales et création artistique se  mêlaient allégrement. Bonne recette qui avait de quoi séduire le beau monde – sans esprit expérimental mais épris des lectures « qui vous élèvent en vous faisant découvrir votre âme ». Ces digressions brillantes, originales, spiritualistes demeurent bien entendu tout à fait étrangères à la médecine et à ce que la psychiatrie peut et doit avoir de scientifique.

Le plus beau fleuron de l’œuvre jungienne est l’inconscient collectif. De quoi s’agit-il ?

Eh bien, dans l’humanité originelle il y aurait eu formation d’une sorte d’âme collective – jouxtant notre conscience individuelle. Elle n’aurait émergé que graduellement au cours de l’évolution mais se serait inscrite dans chaque structure personnelle en manifestant sa reviviscence chez chaque individu. Nous serions donc porteurs de ce mirifique héritage spirituel s’ordonnant autour d’archétypes ou représentations symboliques innées et retrouvées dans les légendes. (Exemple d’un archétype : l’effigie du dragon.) Répétons et soulignons que cet inconscient collectif ferait partie de notre patrimoine génétique dans lequel il se serait pérennisé… En langage moderne il serait logé dans une séquence ADN portée par notre appareil chromosomique… Conception proprement délirante !

L’absence d’hérédité des caractères acquis s’inscrit complètement en faux contre une pareille vision. Encore une fois celle-ci supposerait que les expériences fixées par la mémoire – ainsi l’engrammation d’archétypes – pourraient génétiquement se transmettre. Toute la biologie et la science de l’hérédité réfutent une telle hypothèse.

Plus simplement les images, les symboles, les légendes, etc., ont été légués de génération en génération par les parents, les nounous, le bouche à oreille, les œuvres d’art, les religions. Telle est la cause de notre bagage attrayant de fantaisies, de croyances, de superstitions et de… pensée magique. Nul doute que ç’ait pu faire rêver… Davantage que ce « conscient collectif » qu’est la science – tâchant de discerner que l’Univers est relativement ordonné autant qu’intelligible.

L’ignorance, premier péché.

L’information (et la désinformation, sa jumelle)… alias les médias, ce hideux vocable chopé depuis les années soixante dans la trivialité américaine…issu de mass media, évoquant la marmelade en seau, signifiant moyens de communication de masse (population sans idée d’ensemble !)…oui, l’INFORMATION est – singulier paradoxe – IGNORANTE.

Mais elle a son Opinion (fruit du mensonge et de la crédulité, notait Valéry). Bien sûr, elle l’a sur la psychanalyse : car le sujet émet encore les saveurs de l’audace, de l’innovation, de la licence et de la mode. Une idéologie à soigner – comme le marxisme agonisant… à ne pas combattre en tout cas ; parce qu’il faudrait risquer ; parce qu’il faudrait s’instruire, changer de prospectus, renoncer à spéculer à l’aise. (C’est tellement plus facile de s’en remettre aux formules qu’aux structures du cerveau.) Et puis ce serait aussi s’aliéner les faveurs de gros intérêts : un vaste marché dans l’édition ; et des myriades de petites rentes qui se gagnent dans le silence, au chevet du divan (à l’instar des pilules très profitables de l’homéopathie dans les officines ; ou, dans les kiosques, les gazettes astrologiques abusant la jobardise humaine). Vive donc les médecines douces !

Dès lors les clichés pleuvent, ayant tout lieu de se perpétuer, en secouant le joug des faits biologiques…

« Il n’y a pas de frontière entre les malades mentaux et les sujets normaux… Il est urgent d’ouvrir les asiles et de libérer les patients (les psychologues ne sauront-ils pas prévenir les drames que les sorties entraînent et qui meublent les journaux ?)… La maladie dépressive ne peut être que motivée par les agressions de la famille et de la société (et l’oedipe a bon dos !)… La démence de Nietzsche découle de sa volonté de puissance, non du tréponème pâle … le suicide cruel de Van Gogh n’est pas le fait d’une épilepsie psychomotrice mais du rejet par la vie… Un suicidé de la société, n’est pas vrai ? comme l’a proclamé un vrai délirant suicidaire : Antonin Artaud…

On n’a pas le droit de répliquer à ces égarements. De même que pendant un demi-siècle il fallut respecter les fariboles de M. Bettelheim sans songer un instant à étudier l’autisme en clinique rigoureuse.

Quant aux vedettes, artistes, acteurs – dont les jugements complaisamment étalés sont si prisés du public – leur histrionisme naturel les porte à toutes les interprétations et les conduit à fuir l’orthodoxie psychiatrique. (D’où chez eux tant de soins à  l’envers et des mésaventures.)

Restent les politiques…leur couardise (achtung ! risque électoral) ne saurait les engager sur la voie des réalités. D’où leurs oraisons piteuses face aux toxicomanies et aux inégalités scolaires.

L’ignorance, premier péché… pourquoi 99 % des êtres intelligents méconnaissent-ils cet organe qui est le fondement même de leur nature et de leur destin ? Pourquoi le système nerveux de l’homme ne fait-il pas l’objet – avant toute philosophie – d’un enseignement obligatoire ? Pourquoi les normaliens, en filiation de M. Sartre, l’ont-ils négligé au point d’abandonner leur crédulité aux salmigondis de M. Lacan ?

Métastases philosophiques.

A la charnière du XIX° et du XX° siècle, alors que la sociologie se dégageait de la philosophie – s’émancipant en « science » humaine, Freud la soumettait à sa dogmatique. (Ainsi la sociopsychanalyse allait davantage s’orienter vers la spéculation que vers la méthode scientifique, appliquée par les ethnologues.) Freud pensait que les données psychanalytiques établies pour l’individu étaient universelles. Voilà  qui l’autorisait à extrapoler de l’homme au fondement de toute société ; voire à la compréhension de l’angoisse existentielle…

Le sous-titre initial de Totem et Tabou était « Certains points de ressemblance entre la vie mentale des primitifs et celle des névrosés ». Quatre parties :

1. La peur de l’inceste – plus généralement de l’endogamie. Elle est liée au totémisme. (Le totem est un animal familier de la tribu, sacré, exceptionnellement sacrifié pour être mangé.)

2. Le totem de l’ambivalence des sentiments. Il y a aurait une remarquable similitude entre les pratiques religieuses du totémisme et les rituels obsessionnels des névrosés. Les « névroses » obsessionnelles sont une défense contre les désirs incestueux et les rébellions de l’enfance ; les pratiques religieuses sont une défense contre la même peur, maintenant répandue au sein de la communauté tout entière en tant que sentiment de culpabilité pour ses désirs d’agressivité et de rébellion contre la moralité sexuelle du groupe. La névrose, disait Freud, est à la fois désapprouvée par la société et liée à  l’angoisse sexuelle de l’individu. Le tabou se trouve approuvé par la société et lié à la prohibition sexuelle publique. (Une « écriture consacrée », L’Homme aux rats, devait servir d’appui à ces assimilations.)

3. Animisme, magie et toute-puissance des idées. Trois phases dans l’histoire de l’homme ; animisme (de multiples projets prêtés à la nature) ; religieuse ; finalement scientifique : la toute-puissance des idées, considérées par les primitifs comme équivalentes à des actions ou faits, doit céder la place à l’étude scientifique (le reste ne survivant que dans l’enfance, les rêves, les « névroses », et cette survivance de la « névrose » tribale qu’est la religion).

4. Le retour infantile du totémisme. Depuis Darwin en personne, la notion de « horde primitive » avait fait fortune par le bonheur des mots, son image romantique et cette hypothèse que l’homme primitif, pareil aux singes supérieurs, avait vécu en petits groupes, dans lesquels un mâle était le père de la tribu avec de nombreuses femmes et beaucoup d’enfants. On connaît la suite : le père jaloux, les fils chassés, le meurtre du père, le repas totémique, le remords et la naissance de diverses institutions identifiant le père mort avec un animal phallique, promulgation du tabou de l’inceste avec prescription de l’exogamie qui devient une obéissance rétrospective ; détournement de la libido vers une homosexualité « désexualisée », base de la solidarité sociale.

Pressé de réaffirmer qu’il s’agissait bien là d’une relation historique, Freud eut tendance à dire que c’était surtout une partie de l’héritage mental de l’espèce humaine… C’est ainsi qu’en position trop découverte la psychanalyse plaide « la licence poétique ». Après tout. Après tout, la vérité historique n’est pas indispensable. « Un fantasme fait aussi bien l’affaire. »

Ainsi la société s’est-elle construite pour limiter, selon Freud, les instincts sexuels et agressifs. Sa fonction est donc finalement répressive. (On aura l’occasion de revenir sur cette notion capitale.) Il est apparu remarquable qu’une seule hypothèse – l’oedipe – rende compte d’à peu près tout en sociologie : les origines de la société, la religion, la loi, le totem, le tabou de l’inceste, le rites, les mythes. La loi réprime les instincts sexuels et agressifs ; la religion, le mythe, le rite commémorent le crime et assurent la culpabilité ; la société est le système général de contrôle. Par la suite, l’art dramatique de Grecs a puisé dans cet atavisme et l’a transmis à notre culture. Aucune théorie, certainement, n’a expliqué ou voulu expliquer tant de choses et aussi économiquement. On en mesure l’ambition : ramener le social – celui de Durkheim – au psychisme individuel ; et, de surcroît, en privilégiant l’inconscient.

Malheureusement, la quasi-totalité des ethnologues et des anthropologues animés par la rigueur scientifique traitent les spéculations freudiennes, sur la nature et les croyances humaines, comme des productions romanesques.

Avec L’Avenir d’une illustion, Freud, en 1927, développait ses vues agnostiques. Quoi de plus facile que de comparer les pratiques religieuses et les comportements obsessionnels ; quoi de plus rationnel que d’assimiler religions primitives et monothéismes évolués – le dieu animal remplacé par le dieu humain ; quoi de plus fondé que de blâmer l’exaltation et l’intolérance religieuse ? Toutefois, parmi ces conceptions banales, réapparait encore la monotonie oedipienne…L’illusion de Dieu c’est la nostalgie du père, encore une fois. Le péché originel et le sentiment de culpabilité sont liés à la honte primitive, héréditaire, qui remonte au meurtre originel… Chaque enfant, chaque homme, une fois que ses parents ne le protègent plus, alors qu’il ne pourra jamais se passer de protections contre les puissances souveraines et inconnues, prête à celles-ci les traits de la figure paternelle et sacrée des dieux. « La nostalgie qu’a l’enfant de son père coïncide avec le besoin de protection qu’il éprouve en vertu de la faiblesse humaine. »

Il serait, semble-t-il, plus logique et plus conforme au sentiment de chacun d’invoquer à la source des religions l’importance primordiale de l’instinct de conservation et du refus de la mort : l’obsession de la survie – de la barque solaire jusqu’aux indulgences.

Malaise dans la civilisation (1930) exprime – à l’échelon social – les pulsions instinctuelles de l’homme et leurs conséquences. En particulier l’agressivité fondamentale. On sent combien l’interprétation est à l’envers – pour avoir négligé la notion de sociologie (au sens d’Auguste Comte et de Durkheim) : c’est beaucoup plus le groupe qui crée l’agressivité historique de l’homme (en fonction du langage, de l’exaltation collective, de la dévotion) que l’agressivité de l’homme qui crée l’agressivité historique du groupe.

Il y a dans ce livre des développements comiques. Il faut revenir sur la conquête du feu et rapporter tout le passage : « Les choses se seraient passées, écrit Freud, comme si l’homme primitif avait pris l’habitude, chaque fois qu’il se trouvait en présence du feu, de satisfaire à cette occasion un désir infantile : l’éteindre par le jet de son urine. Quant à  l’interprétation phallique originelle de la flamme s’élevant et s’étirant dans les airs, il ne peut subsister aucun doute, trop de légendes en font foi. L’extinction du feu par la miction – procédé auquel recourent les tardifs enfants de géants que sont Gulliver à Lilliput et le Gargantua de Rabelais – répondait ainsi à une sorte d’acte sexuel avec un être masculin, à une manifestation agréable de puissance virile au cours d’une sorte de joute homosexuelle. Celui qui renonça le premier à cette joie et épargna le feu était alors à même de l’emporter avec lui et de le soumettre à son service. En étouffant le feu de sa propre excitation sexuelle, il avait domestiqué cette force naturelle qu’est la flamme. Ainsi, cette grande acquisition culturelle serait le renoncement à une pulsion. En second lieu, la femme aurait été choisie comme gardienne du feu conservé au foyer domestique pour la raison que sa constitution anatomique lui interdisait de céder à la tentation de l’éteindre. »

L’ambition par le feu est donc liée à l’érotique urétrale. L’érotique anale entre bientôt en jeu : la conduite sphinctérienne de l’enfant vient expliquer la conduite de l’humanité. Avec la station debout – la « verticalisation » – de l’homme, vient la dépréciation des fonctions olfactives jusque-là très appétentes à toutes les odeurs. Dès lors surviennent des menstrues, la répugnance pour l’excrément (que n’a pas le chien), la continence anale, c’est-à-dire le refoulement de l’érotique anale qui ouvre la voie à la civilisation. (Cette dernière phrase eût pu être prononcée par un farceur dans les années 40 ; ainsi dans nos salles de garde, avant la sacralisation du système.)

Mais cet énorme goulasch impressionne. Davantage : il séduit et devient, on va le voir, thème et philosophade pour l’époque. Ce mélange – social – d’enfance, de névrose, de sexe, d’excrément, de menstrues, de flammes-phallus, de parricide, de totem, de tabou…, s’il n’a guère influencé une sociologie multiforme et vivante, a donné un vocabulaire et une idéologie à la philosophie gourmande et frivole. »

(In : Pierre DEBRAY-RITZEN, « La psychanalyse, cette imposture », éditions Albin Michel, Paris, 1991, pages : 214 – 223).

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