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Archive for mai 2013

Jacques BÉNESTEAU : « La substance clinique ».

« Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne toucheront point à la question ». (Jean-Jacques Rousseau, 1755).

« L’honnêteté de Sigmund Freud avait été sévèrement mise en cause dès 1973 par Frank Cioffi au nom d’arguments solides et de textes déjà accessibles à tous les lecteurs. Max Scharnberg, Han Israëls et Morton Schatzman pourront en administrer la preuve finale, par différents chemins mais la même année, en 1993. S’appuyant sur les nouveaux documents historiques, ils ont dévoilé une falsification centenaire, sans doute la plus importante dans l’histoire au regard de ses implications. Cette mystification est constitutive du complexe d’Œdipe, la bonne à tout faire du freudisme.

En tout cas, l’affaire qui va nous occuper devrait mettre un terme à  toutes les prétentions freudiennes, et justifie ces propos de Frederick Crews : Sigmund Freud « était un charlatan » et « si un scientifique se comportait de cette façon aujourd’hui, il serait bien entendu renvoyé de son travail, perdrait ses fonds de recherche, et serait déshonoré pour le restant de ses jours ».

Au printemps 1896, un an après la publication des Études sur l’hystérie, Freud va avoir 40 ans et vient d’inventer la psychanalyse. La nouvelle méthode « révolutionnaire » est simultanément un traitement et un moyen de connaissance des origines inconscientes des psychonévroses. L’efficacité du premier est la vérification de la valeur des secondes, et la psychanalyse garantit des résultats sans équivalent dans ces deux directions.

Ces résultats, quels sont-ils ? Au moment où il s’apprête à résoudre les légers problèmes de la saignée d’Emma Eckstein, nous pouvons craindre le pire.

Depuis longtemps, Sigmund Freud est convaincu que toutes les « névroses » sont toujours d’origine sexuelle, et qu’il n’y a aucune exception à la doctrine de la sexualité. Mais il y a deux catégories de névroses. D’abord, les « névroses actuelles », la neurasthénie et névrose d’angoisse, ont leurs sources dans le présent : la masturbation (abusus sexualis) engendre la neurasthénie selon le modèle de la névrose réflexe de Fliess, alors que le coïtus interruptus ou reservatus, c’est-à-dire l’excitation sexuelle frustrée, amène la névrose d’angoisse. Les névroses actuelles ne sont pas du ressort de l’analyse standard.

Par contre, les « psychonévroses » trouvent leurs causes dans le passé : des expériences sexuelles pré-pubertaires en sont responsables. Elles sont un terrain de choix pour l’analyse.

Le mardi 21 avril 1896, le grand explorateur se présente devant les autorités de la Société de Psychiatrie et de Neurologie de Vienne pour exposer sa découverte des « sources du Nil » (caput Nili) de la psychopathologie, les origines de l’hystérie. Nous connaissons déjà ce type de situation. Toujours à la recherche de sa niche écologique, sous l’influence de la substance magique qu’il dira n’abandonner qu’en fin de la même année, il va renouveler son exploit d’octobre 1886 à la Société Impériale de Médecine. D’ailleurs, des auditeurs, les éminences de la sexologie, de la neurologie et de la psychiatrie, qui n’étaient ni sourds ni amnésiques, purent assister aux deux prestations à dix ans d’intervalle. Cette fois, nous disposons des textes publics et privés qui vont  dévoiler l’imposture. Ces textes sont les lettres de Freud à Fliess entre 1895 et 1898 – mais l’édition originelle est bien entendu purgée de ces informations -, et les articles parus au début de 1896, principalement, « Zur Ätiologie der Hystérie » qui reprend cette conférence du 21 avril. C’est cet article crucial, sur l’étiologie de l’hystérie, que je vais maintenant examiner.

Freud annonce à son auditoire que, dans ses « recherches » sur l’hystérie, il trouve toujours, dans chaque cas au moins un traumatisme sexuel subi dans la petite enfance. Les actes sexuels se sont produits invariablement avant 8 ans, et au-delà de la poussée des dents définitives, la maladie ne peut plus être causée… (Étiologie…, p. 104). Ces scènes, évidentes chez l’adulte, « sont reproductibles grâce au travail analytique malgré des intervalles de temps de plusieurs décennies » (p. 95). Les événements traumatiques, indiscutables, appartiennent aux premières années de la jeunesse, sont toujours refoulés et demeurent toujours inconscients. Un individu qui se souviendrait de ces abus ne serait pas hystérique. D’ailleurs, s’en souvenir c’est guérir, et seule la psychanalyse le permet. « Chez nos malades, ces souvenirs ne sont jamais conscients. Nous les guérissons de leur hystérie en transformant en souvenirs conscients leurs souvenirs inconscients de scènes infantiles » (p. 105). Les malades ne peuvent en avoir conscience, ils ne le savent pas, ne l’avouent pas, sauf avec résistance et la plus extrême répugnance. « Les malades ne savent rien de ces scènes avant l’application de l’analyste. Il est de règle qu’ils s’indignent lorsqu’on leur annonce que de telles scènes risquent de faire surface. C’est seulement sous la puissante contrainte du traitement qu’ils sont amenés à s’engager dans le processus de reproduction. En rappelant à leur conscience ces expériences infantiles, ils endurent les sensations les plus violentes, dont ils ont la honte et qu’ils cherchent à cacher » (p. 96). Il rajoute : « Les malades doivent avoir véritablement vécu les scènes d’enfance qu’ils reproduisent sous la contrainte de l’analyse » (p. 97). Pour les déterrer, il faut exercer un puissant travail de sape dans l’armature des résistances, lesquelles sont pour l’expert chevronné les empreintes du vrai ; dès lors, ce qui rejaillit dans la conscience, ce sont des souvenirs d’événements réels, non pas des fantasmes ni des mensonges. L’analyse débouche invariablement sur ces scènes d’abus réel refoulées. Et dans l18 cas d’hystérie, par un examen individuel laborieux exigeant un minimum de cent heures d’analyse pour chacun, il est arrivé à reconstituer ces expériences infantiles (p. 99, 111). Certes, on pourrait lui objecter qu’il n’a traité que dix-huit patients, et non vingt, et que les deux autres, qu’il n’a pas vus, auraient pu éventuellement diminuer la valeur de sa proposition universelle à 100%, qui ne serait vraie qu’à 80% (p. 91). Mais les choses sont ainsi : il a pu prouver, dans chacun des dix-huit cas, les connexions entre chaque symptôme et ces événements par le succès thérapeutique de la psychanalyse. Ayant supprimé les causes, les symptômes ont disparu un à un jusqu’au dernier. La psychanalyse complète signifie une guérison radicale de l’hystérie, et l’efficacité thérapeutique démontre la valeur de la théorie étiologique comme de l’authenticité des abus réels (p. 97). Les preuves sont amplement suffisantes pour éteindre la contestation, et pour ne pas confondre ses déclarations avec des spéculations à bon marché.

Voilà quels sont les résultats de « la méthode breuerienne modifiée », la psychanalyse, qui est à la psychiatrie traditionnelle ce que la microscopie est à l’anatomie macroscopique (p. 111). Il termine en refusant de croire que « la psychiatrie veuille différer longtemps l’utilisation de ce nouveau moyen de connaissance » (p. 112). C’était la présentation de sa profession de foi que la tradition appellera « la théorie de la séduction ».

Mais, quelques jours après cette conférence du 21 avril 1896, Freud ne dissimule pas son amertume. Une lettre à Fliess qualifie de « glaciale » la réception de son exposé par « les ânes » de la société de psychiatrie, qui peuvent tous « aller en enfer ». Il a été particulièrement outragé par une remarque du psychiatre Krafft-Ebing, qui aurait dit : « Ça ressemble à un conte de fées scientifique » (Es klingt wie wissenschaftliches Märchen), alors qu’il avait apporté à l’excellente assemblée la solution d’un problème plus que millénaire, une caput Nili. Freud est ulcéré et ne comprend pas cet accueil.

Ses auditeurs attendaient toutefois autre chose d’un exposé clinique aussi original. La sexualité des enfants et les abus sexuels, leur existence, leurs effets, étaient étudiés et discutés par les psychiatres et la médecine légale depuis des décennies en Europe, et ne pouvaient pas provoquer l’indignation des spécialistes présents. Mais, de tous les facteurs étiologiques envisagés dans l’hystérie à l’époque (Krafft-Ebing, 1877 ; Kraepelin, 1882 ; Albert Moll, par exemple). Freud n’en conserve qu’un seul à tous les cas, auquel il octroie un rôle exclusif, nécessaire et suffisant, qu’il généralise à tous les cas, sans l’ombre d’un doute, ni preuve objective ni argument crédible. En fin de siècle, il n’y avait pas d’étude permettant d’accepter cela, et d’ailleurs aujourd’hui, nous n’en avons toujours pas alliant en ce sens après un siècle de travaux. La charpente creuse de son édifice rendait impossible la vérification. La différence entre Freud et ses auditeurs résidait dans la prudence, car leur univers mental n’était pas le territoire des certitudes définitives, et ils avaient de l’administration des preuves une autre conception. Enfin, ses nombreuses incohérences ne pouvaient qu’éveiller leur scepticisme.

Par exemple, Freud se réclame de 18 patients complètement psychanalysés, chez lesquels tous les symptômes disparaissaient nécessairement quand a extirpé le traumatisme originaire, présent en mémoire dans tous les cas ; mais quelques-uns de ces malades ne perdent pas leurs symptômes. Il affirme avoir invariablement prouvé la réalité des abus sexuels par le succès thérapeutique chez ses névrosés, puis être arrivé à identifier les expériences sexuelles « dans la totalité des dix-huit cas », mais il annonce n’avoir eu confirmation directe de ces scènes que dans deux cas seulement (p. 98-99). Parmi les arguments en faveur de la réalité des scènes d’agressions sexuelles, il notait l’uniformité des détails soi-disant rapportés, qui étaient de même nature, à moins qu’il n’y ait eu préalablement une entente secrète entre les patients (p. 97), sans avoir à l’esprit qu’il est le seul dénominateur commun dans cette homogénéité et que ses auditeurs n’étaient pas des naïfs en matière de suggestion…

Quelle arithmétique élémentaire accepte que 18 patients représentent 80% de vingt personnes ?! Freud promet de livrer une démonstration clinique de sa théorie, car il lui apparaît qu’une analyse complète et détaillée est la vérification du modèle étiologique et de la réalité des abus. Il ne le fera pourtant pas, mais se contente d’exemples succincts et fictifs qui ne sont pas tirés de son expérience : « Je les ai inventés », avoue-t-il, en ajoutant que sont bien de bien piètres inventions (p. 88). Pourquoi donc, s’il a 18 cas réels analysés à fond sous la main, ne présente-t-il pas le résumé représentatif mais crédible d’un seul ? Même les « ânes arrogants » de la psychiatrie qui l’écoutaient, en fait des experts acquis aux progrès véritables de la connaissance médicale, ne pouvaient que douter d’allégations invérifiables. Aucun cas n’est décrit ; les traumatismes passés sont à peine évoqués alors qu’il les dit essentiels ; aucune information pertinente n’est disponible sur la majorité des malades (le sexe est le seul renseignement connu pour tous) ; les faits cliniques, les symptômes, sont absents, confus, contradictoires et seul le style de l’orateur est talentueux, mais tortueux. Il ne fallait pas chercher bien loin les explications de la remarque du Baron von Krafft-Ebing ; c’est extravagant, ça manque de sérieux selon les standards de la psychopathologie de la fin du XIX° siècle, et sa pseudologie ressemble vraiment à un conte fantastique.

 (…)… »

(In : Jacques BÉNESTEAU, « Mensonges freudiens. Histoire d’une désinformation séculaire », édition Pierre Mardaga, 2002, pages : 251 – 254).

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Commentaires :

Comme le démontre Jacques Bénesteau, dans la suite du chapitre de son livre, il n’y eut seulement que 6 cas, tous complètement traficotés par Freud pour être présentés comme d’éclatants succès, mais qui furent tous des échecs sans appel pour la crédibilité de la méthode freudienne d’investigation et de guérison des « psychonévroses ». Sigmund Freud n’était qu’un charlatan.

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