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Karl POPPER. Expérience et intuititon comme sources de connaissance.


« Apprendre grâce à nos erreurs et à nos facultés critiques est d’une importance fondamentale dans le domaine des faits comme dans celui des normes. Mais suffit-il de faire appel à la critique ? Ne faut-il pas aussi recourir à l’autorité des l’expérience et de l’intuition ?
Dans le domaine des faits, nous ne nous bornons pas à critiquer nos théories, nous les soumettons à l’expérience et à l’observation. Croire que nous pouvons avoir recours à l’expérience en tant qu’autorité serait pourtant une grave erreur, quand bien même certains philosophes, et plus spécialement ceux de l’école empiriste, ont décrit la perception par les sens, et surtout par la vue, comme une source de connaissance, de « données » à l’aide desquelles nous édifions notre expérience. Cette description me paraît totalement erronée. Notre expérience et nos observations ne consistent pas en « données », mais en un réseau de conjectures et d’hypothèses qui s’entremêlent à un ensemble de croyances traditionnelles, scientifiques ou non. L’expérience et l’observation à l’état pur, c’est-à-dire abstraction faite de toute attente ou théorie, n’existent pas. Autrement dit, il n’y a pas de données pures pouvant être considérées comme sources de connaissance et utilisées comme moyens de critique.
C’est pourquoi « expérience », pris dans son usage courant (et dans son étymologie : examiner, tester), correspond beaucoup plus à ce que sont à la fois l’expérience scientifique et la connaissance empirique ordinaire, qu’à l’analyse traditionnelle proposée par les philosophes de l’école empiriste. Si j’exprime cette opinion, c’est pour mieux éclairer mon analyse logique de la structure de l’expérience : analyse selon laquelle l’expérience, et singulièrement l’expérience scientifique, découle de suppositions généralement erronées, que nous mettons à l’épreuve, afin d’en tirer l’enseignement qu’elles comportent. Ainsi conçue, l’expérience n’est pas une « source » de connaissances ; et elle ne saurait faire autorité.
Critiquer, ce n’est pas comparer des résultats douteux avec des résultats confirmés ou avec ce que nos sens nous apprennent, c’est comparer des résultats douteux avec d’autres qui peuvent l’être tout autant, mais qui, étant provisoirement acceptés, peuvent être remis en question à tout moment, selon que surgissent d’autres doutes ou que se dessine une autre conjecture, comme, par exemple, celle d’une expérience pouvant conduire à une nouvelle découverte.
En ce qui concerne l’acquisition de connaissances en matière de normes, la situation me paraît tout à fait semblable. Là aussi, les philosophes ont recherché des sources sûres et en ont trouvé principalement deux : d’une part, ce qui nous fait ressentir du plaisir ou de la douleur, ou encore l’intuition morale de ce qui est juste ou erroné (analogue de la perception pour l’épistémologie de la connaissance factuelle) ; d’autre part, ou alternativement, une source dénommée « raison pratique » (analogue de la « raison pure » ou de « l’intuition intellectuelle » dans la même épistémologie). On n’a jamais cessé de se quereller sur le point de savoir si toutes, ou seulement certaines, parmi ces sources de la connaissance morale, existent vraiment.
Pour moi, nous sommes ici en présence d’un pseudo-problème. Il ne s’agit pas de savoir si ces facultés existent, mais de décider si elles constituent une source décisive de connaissance, susceptible de nous fournir les données ou les bases de départ dont nous avons besoin, ou tout au moins le cadre précis auquel puisse se référer notre critique. A cette question, je réponds en niant l’existence de sources décisives, que ce soit dans l’épistémologie de la connaissance factuelle, ou dans celle de la connaissance des normes, et en niant aussi que pour critiquer nous ayons besoin d’un cadre.
Comment se forme notre connaissance en matière de normes ? Dans ce domaine, quelles leçons tirons-nous de nos erreurs ?
Nous commençons par imiter les autres et nous arrivons ainsi à considérer les règles du comportement comme des règles fixes ou « reçues ». Par suite, nous réalisons que nous nous trompons. Nous tirons de là de nouvelles règles, etc.
Dans ce processus, la sympathie et l’imagination, de même que l’intuition de ce qui est vrai et faux, peuvent jouer un rôle important ; mais elles ne peuvent en aucun cas être considérées comme des sources décisives de connaissances.
« L’intuitionnisme » est le nom donné à une école philosophique selon laquelle nous possédons une faculté intellectuelle nous permettant de « voir » la vérité. Il s’agirait donc bien d’une source décisive de connaissance, dont l’existence a été niée par les anti-intuitionnistes, qui croient, en revanche, qu’il existe une autre source, telle que la perception sensorielle. A mon avis, les deux écoles sont dans l’erreur. Il existe bien une intuition intellectuelle capable de nous persuader que nous voyons la vérité, mais cette intuition, pour indispensable qu’elle paraisse, peut nous fourvoyer dangereusement. C’est quand nous sommes convaincus de voir la vérité que nous devons justement nous méfier de nos intuitions.
Alors, à quoi peut-on se fier, que peut-on accepter ? A cette question je réponds : rien ne peut être accepté qu’à titre provisoire, sans jamais oublier que, au mieux, nous ne possédons que des vérités partielles, et que la faute ou l’erreur de jugement est inévitable, tant dans le domaine des faits que dans celui des normes déjà adoptées. Quant à notre intuition, elle ne saurait être crédible sans avoir été maintes fois confrontée à notre imagination et sans être passée par la discussion de nos erreurs, de nos doutes et d’une critique impitoyable.
Comme on le voit, l’anti-intuitionnisme ainsi analysé diffère radicalement des versions plus anciennes de cette théorie, et il ne contient plus qu’un ingrédient essentiel : la certitude de notre incapacité, peut-être définitive, à soumettre nos opinions et nos actes à un critère de vérité ou bien absolu.
Sans doute m’objectera-t-on que acceptable ou non, mon analyse de la nature de la connaissance ou de l’expérience éthiques demeure relativiste ou subjectiviste en dernier ressort, faute d’avoir pu établir des règles absolues. Mais, même au cas où il serait possible d’établir des normes absolues, par exemple au moyen de la logique pure, qu’est-ce qui en serait changé ? Prouver logiquement l’existence de règles certaines et en déduire ce que devrait être, logiquement aussi, une ligne de conduite ne suffira jamais à convaincre ceux que les preuves logiques laissent indifférents. »
(In : Karl Popper. « La société ouverte et ses ennemis ». Editions du Seuil, Paris, 1979. Tome 2. « Hegel et Marx ». Prolongements. « Faits, normes et vérité ». « Expérience et intuition comme sources de connaissance ». Pages 201 – 203).
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