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Adolf GRÜNBAUM. L’interprétation des associations libres, et la fabrication de « l’inconscient ».

« (…) Des preuves solides récemment rassemblées par les psychologues de la cognition montrent (voir Grünbaum 1992, chap.5) que même dans le cas du comportement consciemment motivé, le sujet ne jouit pas d’accès cognitif spécial au discernement des causes motivationnelles de ses diverses actions. Quoique le sujet ait souvent un accès direct au contenu conscient particulier de ses états mentaux, il n’a qu’un accès inférentiel – analogue à celui d’observateurs extérieurs – à des liens causaux tels que ceux qui relient en fait certains des ses propres états mentaux. Entre avoir directement accès au contenu d’états momentanés d’attention ou d’affects ressentis et être seul à connaître l’existence d’un lien causal hypothétique entre, par exemple, certaines expériences infantiles et des dispositions de la personnalité adulte données, il y a un grand pas.

Tout comme dans le cas des hypothèses causales relevant d’états physiques, la reconnaissance par le sujet de connexions causales entre ses propres états mentaux se fonde soit sur les inférences faillibles qu’il effectue, soit sur celles de membres de sa propre culture auxquels il fait confiance. Par conséquent, les liens causaux reconnus par le sujet peuvent être réels ou imaginaires. En bref, quand un sujet attribue une relation causale à certains de ses états mentaux, il le fait, tout comme les observateurs extérieurs, en invoquant des schémas causaux à base théorique avalisés par le système de croyances dominant.

La plupart du temps, un patient qui a demandé à un médecin freudien de le traiter importe dans la thérapie certaines croyances psychanalytiques, ou du moins est réceptif aux interprétations étiologiques de sa conduite inspirées par la stratégie théorique de l’analyste. Il n’est donc pas surprenant que les patients en analyse trouvent crédible l’explication qui leur est donnée. Mais cette crédulité n’a rien à voir avec un accès cognitif privilégié à la validité des thèses causales ambitieuses qui sont essentielles à la reconstruction étiologique d’un dysfonctionnement donné. Comme on l’a vu, la même crédulité peut aussi être responsable des gains thérapeutiques de l’analysant. Ceux-ci peuvent être dûs à sa croyance dans la reconstruction étiologique du médecin plutôt qu’à l’annulation de ses refoulements.

Mais de même que le patient n’a pas d’accès introspectif direct à la pathogénèse de son trouble, ses introspections ne lui permettent pas d’avoir un accès épistémique privilégié à la cause de son progrès thérapeutique. Il n’est certainement pas en meilleure position de faire une telle attribution causale que ne l’est son analyste. D’ailleurs, deux spécialistes freudiens de la dynamique des psychothérapies ont publié le démenti agnostique suivant : « les psychanalystes, comme les autres psychothérapeutes, ne savent littéralement pas comment ils parviennent à leurs résultats curatifs » (Luborsky et Spence, 1978, p. 360).

Freud a lui-même souligné que les médiocres capacités mémorielles d’un patient le rendent simplement incapable d’authentifier l’événement infantile rétrodicté par son étiologie (1920a, p. 18 ; 1937b, pp. 265-6). Comme je le montre ailleurs (Grünbaum 1992,chap. 5), ses écrits attestent en maints endroits le caractère non fiable des prétendus souvenirs adultes des épisodes de la petite enfance après refoulement. Plus récemment, la recherche sur la mémoire a fourni des preuves empiriques éloquentes montrant que la prétendue capacité du patient à accomplir une remémoration véridique non inférentielle d’expériences refoulées très précoces est largement mythique.

Des travaux expérimentaux reconnus par les analystes eux-mêmes (Marmor, 1970) confirment le rôle contaminant du thérapeute dans le prétendu rappel de souvenirs par l’association libre. On peut évidemment admettre que les exigences de consistance, ou à tout le moins de cohérence d’ensemble permettent à l’analyste de vérifier en partie ce que le patient présente comme des souvenirs en bonne et due forme. Et il faut comprendre que la disqualification épistémique des souvenirs de la petite enfance prétendument retrouvés par le patient adulte ne revient pas à rejeter en bloc, dans la vie quotidienne, les souvenirs  adultes. Mais la malléabilité des souvenirs de la petite enfance chez les adultes par la suggestion est exemplifiée par un témoignage de Piaget (Loftus, 1980, pp. 119-121), qui croyait se rappeler nettement une tentative d’enlèvement effectuée sur sa personne de sa voiture d’enfant sur les Champs Elysées. Il se souvenait de la foule rassemblée, des égratignures sur le visage de la bonne gardien de la paix, de la fuite de l’assaillant. Malgré leur vivacité, ces souvenirs étaient faux. Des années plus tard, la bonne d’enfants confessa qu’elle avait inventé toute l’histoire, que Piaget enfant avait jadis intériorisée comme s’il s’agissait d’une expérience, sous l’influence d’une figure d’autorité.

Le fait que le traitement psychanalytique ne doive pas être considéré comme un procédé fiable de rafraîchissement de la mémoire apparaît de manière plus générale comme le corollaire d’au moins trois autres ensembles de découvertes récentes élaborées par Loftus (1980) : 1 ) le caractère incroyablement malléable de la mémoire humaine ; 2) la reconstruction par introspection et la gauchissement des souvenirs sous l’effet de croyances théories ou d’attentes ; et 3 ) le penchant, sous l’influence de questions directes, de remplir les blancs mnésiques par du matériel confabulé. »

(In : Adolf GRÜNBAUM. « La psychanalyse à l’épreuve ». Editions l’Eclat, Paris, 1993, pages : 68 – 71).

 

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