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Archive for the ‘Adolf GRÜNBAUM vs. Karl POPPER.’ Category

« Un bref aperçu de la controverse entre Grünbaum et Popper ».

 

 

Renée Bouveresse :

« (…) On voit du coup que l’interprétation psychanalytique ne peut jamais être démentie par les faits : si elle est fausse empiriquement, elle est toujours vraie « symboliquement » ou « structuralement ». Mais cette infaillibilité est obtenue par un glissement permanent d’un niveau de sens à un autre, qui est éminemment contestable, et qui apparente bien la démarche psychanalytique, comme on le lui a souvent reproché, à celle d’une mythologie : le gain d’expressivité obtenu par l’usage des concepts à des fins symboliques se paie d’une incontestable perte de rigueur ». (In : Les critiques de la psychanalyse. Presses Universitaires de France, 1° édition, Paris, mai 1991, page 53).

Je ne suis pas entièrement d’accord avec tous les arguments développés par Adolf Grünbaum sur la psychanalyse. En particulier les arguments célèbres qui ont pour but de démontrer que la psychanalyse est bien falsifiable contrairement à ce qu’en avait dit Karl R Popper. Lors d’une polémique avec Grünbaum, Popper avait reconnu que certains énoncés de la physique pouvait être infalsifiables ce qui ne faisait pas pour autant de la physique une pseudoscience. Je crois cependant, que tout énoncé infalsifiable ne peut être scientifique, et que même un corpus réputé scientifique, peut, provisoirement, comporter des énoncés non-scientifiques, qui, une fois transformés, (quand ils ne sont pas rejetés), peuvent rentrer dans le giron de leur science. Mais Popper n’a jamais accepté que la psychanalyse puisse être reconnue comme falsifiable, donc comme une science, étant donné :

– le caractère manifestement irréfutable (infalsifiable) de beaucoup de ses énoncés, et, Adolf Grünbaum, lui-même, semble, à certains moments, le reconnaître (mais aussi Eysenck, Borch-Jacobsen, et j’en passe…).

– l’argument des résistances opposé par les freudiens à toute contestation de leur théorie. Pierre-Henri Castel, psychanalyste, écrit (in : http://pierrehenri.castel.free.fr/5conf1.htm#ZG) :

« Selon Freud, toute critique rationnelle de la psychanalyse, dans la mesure où elle consiste, comme le reste de notre activité mentale, en représentations chargées d’affect, est ultimement soumise aux lois de l’inconscient. Celles-ci impliquent le refoulement hors du moi des idées désagréables qui contredisent nos valeurs. Or, parmi ces idées, il y a cette vérité, révélée par la psychanalyse, que nos motifs les plus nobles dissimulent parfois des motions de désir amorales. Mais de ce point de vue, la critique prétendument désintéressée de la psychanalyse sert (en réalité) à résister à sa désagréable vérité. Donc, chaque fois qu’un critique de la psychanalyse s’exprime, celle-ci «doit nécessairement susciter chez lui la même résistance qu’elle éveille chez le malade, et il est facile à cette résistance de se déguiser en récusation intellectuelle» (84, 45). Il suit qu’il est impossible de ne pas être d’accord avec Freud sans être un névrosé, qui a besoin d’être soigné, pas d’être réfuté .»

Mais comme le souligne plus loin, Pierre-Henri Castel, être trop rapidement d’accord avec la psychanalyse peut aussi être interprété comme une preuve de résistance, il faut donc, selon Castel considérer les éléments suivants :

« De fait, s’il y a un progrès à escompter dans une psychanalyse, il passe par une assimilation lente et problématique du sens qui s’y dévoile. »

Et :

« Aussi, ce qui est incontestablement une faiblesse épistémologique de la construction de Freud, se corrige tout seul, si l’on aborde les choses sous un autre point de vue: celui de l’attitude éthique particulière de quelqu’un qui s’efforce de conquérir un savoir (peut-être scientifique) sur la part de lui-même dont il ne veut rien savoir. Or, pour que cette contre-objection ne soit pas qu’un sophisme aussi infalsifiable que la thèse qu’il vient soutenir, il faut tenir compte du changement de perspective qu’il introduit, et qui renforce un aspect de l’argument de Freud sur lequel ce dernier n’insisterait alors pas assez: que l’assimilation de la vérité théorique de la psychanalyse est coextensive à une expérience éthique d’appropriation subjective de la vérité de ses propres désirs, parmi lesquels il faudrait ranger le désir de savoir, et la curiosité intellectuelle en général. »

Mais, sur ce dernier point, on se rend compte, que, bien que Castel ne l’affirme pas, c’est que seul le lieu de la cure serait supposé épistémiquement valide pour confirmer subjectivement (!) les théories de la psychanalyse, puisque : «l’assimilation de la vérité théorique de la psychanalyse est coextensive à une expérience éthique d’appropriation subjective de la vérité de ses propres désirs». Si tel est vraiment le cas, comment les psychanalystes peuvent-ils garantir que l’acceptation, pendant la cure, des théories de la psychanalyse par le patient ne se fait pas sous l’empire de la suggestion, et donc que le patient n’est pas amené à lire ses propres affects toujours à la lumière de la théorie psychanalytique, laquelle ne risque donc pas de ne pas trouver constamment des confirmations, puisque, ainsi que nous l’avons vu précédemment, toute contestation par le patient d’une confirmation de la théorie pendant la cure peut être considérée par son thérapeute comme une résistance confirmant la théorie psychanalytique. Je cite Adolf Grünbaum, dans son livre, «La psychanalyse à l’épreuve», page 71 :

« (…)Nous avons vu plus haut que les croyances théoriques plutôt que l’introspection directe sont ce qui détermine les verdicts du sujet quant aux relations causales entre ses propres états mentaux. De même, la reconstruction par interpolation et le gauchissement des souvenirs par des croyances théoriques se combinent avec la malléabilité de la mémoire sous l’effet de la suggestion pour produire des pseudo-souvenirs d’événements qui ne se sont jamais produits, en particulier quand ils sont distants dans le temps. En bref, le caractère rétrospectif du test propre au cadre psychanalytique est incapable d’authentifier de manière fiable ne serait-ce que l’existence de l’expérience d’enfance rétrodictée (…), et encore moins son rôle pathogène. »

Il semble que «l’argument des résistances», comme le nomme Jacques Van Rillaer dans son livre «les illusions de la psychanalyse», donne réponse à tout aux psychanalystes qui peuvent toujours se reposer sur un réservoir inépuisable de «résistances», réelles (?) ou fabriquées (…), pour venir au secours de leur rhétorique fallacieuse, laquelle pourrait être mise en péril par quelque patient récalcitrant à se prosterner devant le totem de l’inconscient freudien. Quelles sont les procédures de vérifications prétendument «scientifiques», opérées pour passer de l’impression subjective qu’a le patient de ses propres affects, à la validation objective de la théorie, qui, justement permet de les interpréter ? Ne peut-on déceler, dans ce passage du subjectif à l’objectif, une procédure typiquement inductive, où «le» cas subjectif serait pris pour généralité ? Nous sommes convaincus, après ce qu’en disent Adolf Grünbaum (bien que défenseur, contre Popper, de l’induction que ce dernier aurait «mal comprise») et bien d’autres, que, dans l’immense majorité des cas, Freud a généralisé inductivement, souvent à partir de son propre cas pour, prétendument valider les théories de la psychanalyse. Un bel exemple de ceci est la «découverte» soi-disant scientifique du complexe d’Oedipe par Freud.

Mais on peut supposer qu’en réalité, il s’agit d’une authentique procédure hypothético-déductive de contrôle où la théorie est mise à l’essai sur un patient, (lequel la «corrobore» par sa guérison qui passe par son acceptation, mais aussi, éventuellement, par son refus, témoin d’une résistance refoulée), puisque Popper soutient qu’il n’y a pas d’induction dans le réel de nos tentatives d’accès à la connaissance objective, mais toujours des procédures hypothético-déductives. Rappelons qu’il n’y a pas d’induction pour Popper, en particulier parce qu’il ne peut jamais y avoir d’observation pure des faits : il y a, logiquement, toujours un énoncé universel au sens strict pour nous permettre d’appréhender sélectivement les faits du «Monde 1» (celui des objets matériels), mais aussi du «Monde 2», (celui de nos représentations subjectives, de nos affects), et du «Monde 3» (de la connaissance objective), comme, peut-être, la théorie freudienne. Mais, dans le dernier cas que nous avons évoqué plus avant, s’agit-il vraiment d’un test scientifique en conformité avec les exigences aussi draconiennes et fondées par la logique que celles de Karl Popper ? Certainement pas ! Les tests scientifiques «poppériens» exigent l’intersubjectivité, l’indépendance du test (à toute suggestion du thérapeute, en l’occurrence), et dans le cas de la psychanalyse, ainsi que l’a aussi souligné Adolf Grünbaum, que ces tests soient extra-cliniques. Freud lui-même n’a-t-il pas explicitement honni la méthode expérimentale dans une fameuse correspondance avec Rosenzweig : «la richesse des observations fiables sur lesquelles les affirmations de la psychanalyse repose, les rendent indépendantes de toute vérification expérimentale» (Lettre de Freud à Rosenzweig en 1934). Au sujet de l’attitude de Freud vis-à-vis du rationalisme critique expérimental, le lecteur sera édifié par le réquisitoire accablant dressé par Hans Jürgen Eysenck dans son livre «Déclin et chute de l’Empire Freudien». Dans de telles conditions, comment, alors, Freud pouvait-il croire avoir validé ses théories sinon en prenant ses fameux cas (quand ce n’était pas le sien propre) pour des généralités ? Avait-on là une authentique procédure scientifique ? Bien sûr que non ! En fin de compte, les conditions de la cure ne permettent pas de tester, sur le divan, les théories de la psychanalyse de manière scientifique, parce que le divan peut justement être le lieu de tous les fantasmes du thérapeute et de son patient, et l’occasion aussi, de toutes les manipulations affectives, notamment grâce au fameux «transfert positif» qui irait du patient au thérapeute ! A propos de la prétendue valeur épistémique de la situation «du divan» et des confirmations cliniques valides qu’elle produirait en faveur des théories de la psychanalyse, voici un des multiples arguments efficaces d’Adolf Grünbaum tiré de son livre «La psychanalyse à l’épreuve», page 62 :

«(…)Les données cliniques fournies par les névrosés traités avec succès ne proviennent pas de prédictions auto-réalisatrices. Ainsi, ces données sont exonérées de l’accusation de perdre leur valeur de preuve. On peut en effet objecter que même un patient sujet à de fréquents éclats émotionnels dirigés contre son analyste lui obéira doctrinalement comme un élève, en dépit de tous les efforts du médecin d’éviter toute communication explicite ou non de ses attentes théoriques. Une telle contamination épistémique des diverses réponses du patient se produiront qu’on le veuille ou non – ainsi va l’objection – parce que le psychanalyste, inconsciemment mais non moins efficacement, laissera transparaître ses propres attentes par une myriade de signes subtils; Et comme l’analysant a recherché le recours d’un thérapeute explicitement freudien, il souhaitera plaire à la figure d’autorité dont il dépend désormais tellement. La déférence intellectuelle qui s’ensuit prépare l’autoréalisation des attentes théoriques de l’analyste, et ainsi rend fallacieuses les multiples confirmations cliniques invoquées.»

– l’attitude des freudiens et des psychanalystes en général vis-à-vis du rationalisme critique, de la discussion critique, et de l’adoption massive de stratagèmes d’immunisation pour préserver leur théories d’une possible falsification. Citons, à ce sujet, un exemple traité par Adolf Grünbaum dans «La psychanalyse à l’épreuve» :

Page 127 : «(…)Du même coup, si la cure psychanalytique n’est pas d’emblée condamnée à l’échec dans le cas des névroses en raison de l’excès des impulsions pathogènes, il est inadmissible d’éviter par un argument ad hoc la réfutation qui se fonde sur la production inaltérée des rêves même après que les désirs infantiles refoulés sont devenus conscients.»

Certes, sur le problème de la falsification, Grünbaum a raison de demander pourquoi, si les théories sont prétendument infalsifiables, les freudiens auraient eu besoin de recourir à des stratagèmes d’immunisation. Mais pour Popper, c’est aussi l’attitude des scientifiques qui est déterminante dans la possibilité ou non de soumettre une théorie à des tests, et de la rendre plus ou moins (ou pas du tout) falsifiable. Dans «La logique de la découverte scientifique», Popper soutient que la Science comporte certaines règles, comme les règles d’un jeu, et les scientifiques qui travaillent provisoirement avec des théories infalsifiables, ou des stratagèmes d’immunisation, peuvent donc être considérés comme «hors-jeu».

Après avoir lu le livre de Hans Jürgen Eysenck : «Déclin et chute de l’empire freudien», et notamment la manière dont les psychanalystes ont pu tester certaines de leurs théories, je suis convaincu que c’est Popper qui a raison : les fautes méthodologiques des freudiens concernant les tests effectués sont trop grandes pour estimer que leurs théories ont été convenablement testées et même qu’elles étaient, à la base, testables !

Pour revenir à Grünbaum, nous citerons in extenso, un passage tiré de son livre : «La psychanalyse à l’épreuve», pages 15, 16, et 17, dans lequel, l’auteur nous semble se fourvoyer (mais les autres arguments développés dans le livre, contre la psychanalyse, demeurent, hélas pour elle, cruellement accablants) :

« Dans un ouvrage consacré à la philosophie de Popper, ce dernier soutient – une fois encore – que la psychanalyse est une métaphysique psychologique empiriquement non-testable, qui n’ «exclut pas de comportement humain physiquement possible». De cette allégation d’irréfutabilité empirique, il tire immédiatement l’inférence fallacieuse selon laquelle la psychanalyse peut, en principe, expliquer tout comportement réel. Ainsi, juste après avoir dit que les théories de Freud et d’Adler n’excluent pas de comportement humain possible, Popper nous dit que «quoi que ce soit que quelqu’un puisse faire, cela est, en principe, explicable en termes freudiens ou adlériens. »

Mais si une théorie, en conjonction avec des conditions initiales particulières, n’exclut aucun comportement, comment peut-elle expliquer déductivement un comportement particulier quel qu’il soit ? Car l’explication déductive revient à exclure : comme l’a souligné Spinoza, affirmer (dériver) p revient à nier tout proposition incompatible avec p. On notera qu’en théorie psychanalytique comme dans la physique de Newton, par exemple, les énoncés à forme de loi ou autres énoncés généraux ne peuvent expliquer de comportement particulier sans des conditions initiales : sans des spécifications convenables concernant la vélocité initiale, les lois du mouvement et de la gravitation de Newton ne donnent pas une orbite elliptique de la terre sous l’action gravitationnelle du soleil. Par conséquent, si aucun comportement potentiel ne pouvait réfuter la psychanalyse dans des conditions initiales données I, cette théorie ne pourrait, en conjonction avec I, expliquer aucun comportement réel de manière déductive. A fortiori, si cette théorie T était irréfutable, elle ne pourrait expliquer tous les comportements, comme le soutient Popper. En outre, si la conjonction T et I ne permet pas d’expliquer déductivement un certain comportement b particulier, I et b ne peuvent confirmer (soutenir) T hypothético-déductivement. Donc, si la psychanalyse était irréfutable, comment pourrait-elle expliquer un comportement réel quelconque – sans parler de tous les comportements physiquement possibles – de manière à en tirer une confirmation inductive, comme le soutient Popper ? Bien au contraire, la prétendue irréfutabilité interdirait une telle confirmabilité hypothético-déductive.

Le défaut majeur de la psychanalyse, souligné justement par Popper, et remarqué plus tard par…Jacques Lacan (!), c’est que la psychanalyse explique trop ! Popper dit qu’une théorie qui explique tout, n’explique plus rien du tout, jetant ainsi un doute justifié sur ses prétentions explicatives, et sur ses soit-disantes «explications». En rapport avec l’irréfutabilité comprise comme certitude (puisqu’une théorie irréfutable est logiquement certaine), on peut citer Popper dans «Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance» aux éditions Hermann, page 10 : «dans la mesure où les propositions de la science se rapportent à la réalité, elles ne sont pas certaines et dans la mesure où elles sont certaines, elles ne se rapportent pas à la réalité !». Par cette citation, on se rend bien compte que Popper considérait que dans la mesure où une théorie (ou une doctrine quelconque) revendique un pouvoir explicatif illimité, elle n’a en fait, aucun pouvoir explicatif. On retrouve, dans la même veine, cet argument dans un autre livre de Popper intitulé, «L’Univers irrésolu plaidoyer pour l’indéterminisme», aux éditions Hermann, où il écrit, page 24, que : «(…)Et, s’il est vrai qu’en science je préfère les théories les plus fortes aux plus faibles, c’est parce qu’elles se laissent plus aisément argumenter, c’est-à-dire critiquer. Toujours est-il que celui qui propose la théorie la plus forte accepte par là même la charge de la preuve. Il doit alléguer des arguments pour appuyer sa théorie – en montrant, pour l’essentiel, son pouvoir explicatif. Mais de déterminisme, «scientifique» ou non, n’appartient nullement à la science, et n’a aucun pouvoir explicatif ».

Ce que Popper a très clairement souligné dans sa Logique de la Découverte Scientifique, c’est qu’une authentique théorie scientifique ne peut avoir de valeur informative et explicative que sur ce qu’elle proscrit ou interdit, donc sur ce qu’elle revient à exclure comme le souligne justement Grünbaum en se fondant sur Spinoza…! Une théorie scientifique ne peut nous renseigner que sur les interdictions qu’elle corrobore, sur les énoncés permis elle ne nous dit rien (Popper). Je cite «La Logique de la Découverte Scientifique», page 67 : « (…)l’on voit que les lois naturelles pourraient être comparées à des «proscriptions» ou à des «prohibitions». Elles n’affirment pas que quelque chose existe ou se produit, elles le dénient. Elles mettent l’accent sur la non-existence de certaines choses ou de certains états de chose : elles les excluent. Si nous reconnaissons pour vrai un énoncé singulier qui enfreint en quelque sorte la prohibition en affirmant l’existence d’une chose (ou l’occurrence d’un événement) exclue par la loi, la loi est réfutée .»

Les théories scientifiques sont donc des interdictions, ou, comme le dit Popper, des énoncés sous la forme «il n’y a pas…telle chose X», parce que les énoncés existentiels au sens strict formulés sous la forme «Il y a…telle chose X», étant donné leur irréfutabilité, ne nous renseignent sur rien puisqu’il est impossible de saisir leurs contenus empiriques, parce que ce type d’énoncé « (…) n’est pas limité quant à l’espace et au temps. Ils ne se réfèrent pas à une région spatio-temporelle particulière limitée. C’est la raison pour laquelle les énoncés existentiels au sens strict ne peuvent être falsifiés. Nous ne pouvons pas examiner avec minutie le monde entier afin d’établir que quelque chose n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais. Et c’est exactement pour la même raison que les énoncés universels ne sont pas vérifiables. Nous ne pouvons pas non plus examiner le monde entier pour nous assurer que rien n’existe qui soit exclu par la loi.» (Popper, page 68).

Les énoncés existentiels au sens strict, ne sont donc pas explicatifs, ils n’ont strictement aucune valeur explicative. Une théorie irréfutable n’exclut aucun comportement possible et n’a donc pas de base empirique, il est donc aussi impossible de cerner son contenu empirique dans des limites qui soient testables puisqu’elle fournit des prétentions (pseudo) explicatives illimitées. Certes, constatait Popper, les freudiens ou les adlériens prétendaient fournir d’authentiques explications scientifiques, mais ce que voulait nous dire Popper, c’est que ces explications-là ne pouvaient être que des pseudo-explications et surtout qu’elles n’étaient pas scientifiques. Donc Grünbaum a raison de dire, en se fondant sur Spinoza, qu’une théorie qui fournit de véritables explications exclut logiquement certains comportements (c’est, en fin de compte, très exactement ce qu’a toujours affirmé et démontré Popper dans son œuvre !), mais il se trompe sur ce que voulait dire Popper. Ce dernier pensait que les explications de la psychanalyse étaient de pseudo-explications qui ne pouvaient être tenues pour scientifiques, notamment à cause de l’attitude de leurs défenseurs qui, par leurs arguments n’excluant pas les explications potentiellement contradictoires, rendaient leur nombre logiquement illimité, faisant ainsi de la psychanalyse un corpus irréfutable. En somme, Popper ne croyait absolument pas dans les arguments freudiens ou adlériens où s’accommodaient les explications incompatibles ou contradictoires, ou encore les arguments contradictoires au sein d’une même explication, pour soutenir leur théorie. Il ne croyait pas dans ces explications-là, tout comme il ne croyait évidement pas dans les pseudo-prédictions du genre : «demain ou bien il pleuvra, ou bien il ne pleuvra pas», c’est-à-dire le genre de prédictions manifestement irréfutables.

Par ailleurs, bien que Grünbaum, esquisse, dans ce texte, le problème des conditions initiales, il ne le développe pas comme il le faudrait. Car la psychanalyse a revendiqué, depuis ses débuts, un déterminisme psychique prima faciae et absolu, ce qui l’enjoindrait à justifier des conditions initiales de testabilité en conformité avec ses revendications déterministes dans l’éventualité d’une corroboration expérimentale aux qualités intransigeantes telles que les conçoit Popper pour la Science. Nous avons tenté d’apporter des arguments démontrant que la revendication d’un tel déterminisme confortait l’irréfutabilité de la théorie de l’inconscient, à la base de tout dans la psychanalyse (car le mécanisme du refoulement, est considéré par Freud comme un mécanisme essentiellement inconscient), en nous basant sur la démolition que fait Popper du déterminisme absolu dans son livre «L’univers irrésolu, plaidoyer pour l’indéterminisme». Le lecteur au fait de l’oeuvre de Grünbaum remarquera que ce dernier élude cette question pourtant essentielle dans l’épistémologie de Popper, en relation avec la psychanalyse, bien qu’il se soit intéressé à la problématique du déterminisme dans quelques unes de ses nombreuses publications.

Pour un résumé de Karl R. Popper lui-même, outre «La logique de la découverte scientifique», le lecteur pourra avantageusement se reporter au livre suivant : «Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance» (Karl R. Popper, «La méthode de falsification empirique». Edition : Hermann, 1999, pages : 450 à 454).