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André GEORGE. « Le débat du déterminisme ».

Quel dommage de ne pouvoir restituer ici l’intégralité de ce chapitre afin de mieux exposer les positions déterministes « d’avant Planck », c’est-à-dire ce qui correspond aux débuts de la psychanalyse, pour illustrer à quel point la science de l’époque était encore engluée dans l’idée que si un événement est causalement déterminé, il peut être prédit avec certitude. Pourtant un immense personnage scientifique comme Henri Poincaré, lui-même adepte de la certitude scientifique, commença à émettre de sérieux doutes, comme on peut s’en apercevoir en lisant cet extrait.

Il revient encore à Karl Popper d’avoir démontré dès « La logique de la découverte scientifique », que le but de toute science est d’établir des lois déterministes, mais que ce déterminisme ne peut jamais être strict, c’est-à-dire post faciae absolu ou plus encore, prima faciae absolu. Et ceci veut dire qu’après une série de tests, aucune théorie ne peut prétendre avoir atteint un degré de description corroboré qui l’exempte de toute erreur et de toute imprécision possible démontrable ultérieurement par d’autres tests, sachant que la recherche d’une absolue précision dans les mesures, sombre dans une régression à l’infini, si l’on tente de définir a priori cette précision. Par contre la nécessaire imprécision de toutes les lois scientifiques les mieux corroborées, ouvre, d’un autre côté, des perspectives logiquement infinies. Tout cela pour rappeler que l’on a souvent reproché à tort au critère de démarcation de Popper de ne servir à rien (ou d’être soi-disant inapplicable été inappliqué dans la « science réelle ») parce qu’il ne pouvait fonder aucune certitude sur aucune réfutation (chose que Popper avait pourtant déjà bien démontré) sans comprendre le fait essentiel que cette apparente faiblesse de critère de réfutabilité était en fait une force majeure : on peut toujours remettre en question les tests jugés les plus fiables, grâce, notamment, à d’autres avancées dans d’autres domaines de connaissances scientifiques. Ainsi, « le jeu de la science », écrivait Popper, ne peut jamais s’arrêter.

À la lecture du texte d’André George, on comprend que toute la psychanalyse de ses débuts jusqu’à nos jours, parce qu’elle prétend encore travailler sur des « associations libres » et exclure tout hasard et tout non-sens, s’appuie sur des conceptions déterministes complètement dépassées, et qui furent déjà contestées dès les débuts de la psychanalyse, par les vrais scientifiques.

Il y a donc un double constat à faire. Non seulement, comme le démontra Frank Sulloway dans « Freud biologiste de l’esprit », le père de la psychanalyse s’appuya sur des connaissances biologiques déjà jugées obsolètes en son temps, et devint, (et pour cause), un « cryptobiologisgte de l’esprit » (en masquant ses inspirations biologistes obsolètes, il parvint à se faire reconnaître comme « pur psychologue » de l’esprit) ; mais encore, il s’appuya sur des conceptions déterministes mises en doute également à son époque, et plus encore, délirantes. Seulement, il ne pouvait aussi devenir un « cryptodéterministe de l’esprit », en masquant ses convictions (le  fondateur de la psychanalyse parle même d’une « foi inébranlable » dans sa troisième leçon de psychanalyse) sur le déterminisme prima faciae et absolu, s’il voulait aussi s’affirmer comme « pur psychologue » niant tout libre-arbitre et prétendant investiguer des associations « libres ».

Comme on le remarquera également, il n’y avait aucune originalité particulière dans la pensée psychanalytique à nier le libre-arbitre : cette négation était tout à fait conforme avec la « mode déterministe » de l’époque de Freud. On peut donc en déduire que la psychanalyse n’aura infligé de « blessure narcissique » à personne dans le domaine de la psychologie étant donné le côté banal de cette négation du libre-arbitre dans un contexte épistémologique où des scientifiques de renom dont les travaux et l’acuité épistémologique étaient largement reconnus par leurs pairs le contestaient aussi.

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Avant Planck.

« Au début même de notre chapitre sur le concept de causalité en physique, Planck nous avertit que dans la présente querelle à ce sujet toute tentative d’éclaircissement doit commencer par dire de quoi l’on parle. Cette phrase initiale montre bien que, s’il y a controverse, il faut d’abord en définir les termes.

Le mot de déterminisme, dont les physiciens distinguent mal d’ailleurs le mot de causalité, est de ceux qui au royaume des abstractions connaissent de nos jours une brillante mais confuse fortune. Il a fait couler beaucoup d’encre et l’on excuse d’y ajouter, mais certaines explications ne me semblent pas inutiles avant d’examiner la position de Planck à cet égard.

L’origine du terme est allemande, comme on le sait au moins par le dictionnaire philosophique de Lalande. Determinismus apparaît dans l’opuscule de Kant, La religioin dans les limites de la simple raison. Mais le passage n’a pas grand rapport à notre matière puisqu’il s’y agit du domaine moral et que le philosophe y fait allusion au contraire à la « détermination du libre-arbitre par de suffisantes raisons intérieures ». Ches nous, le terme s’introduit dans le dictionnaire de Franck en 1844 puis dans celui de Bouillet en 1859. Déjà d’ailleurs on l’y voit teinté de fatalisme.

Mais c’est surtout Claude Bernard qui l’employa systématiquement et le lança tout à fait dans la circulation. La magistrale Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) propage d’autant plus l’expression qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre classique demeuré tel. Mais quel sens précis l’illustre physiologiste entendait-il conférer au mot ? Simplement ceci : lorsque certaines conditions matérielles sont réunies, tel phénomène apparaît nécessairement, car ce sont là ses « conditions déterminantes ». Or, le terme devint très vite objet de malentendu en raison de son ambiguïté congénitale. Claude Bernard ne nous laisse aucun doute sur ce que lui-même entendait dire, car il s’en est formellement expliqué dans ses Principes de médecine expérimentale. Il avait, déclare-t-il, cru inventer le mot ; puis il le trouva dans le dictionnaire de Bouillet, « comme synonyme de fatalisme ». Et il précise : « Or, je l’emploie dans un sens opposé. (…) Il n’y a pas d’effet sans cause, c’est-à-dire que quand un phénomène apparaît c’est qu’il y a eu une condition déterminante de cette manifestation (…) Fallait-il dire le conditionnalisme ? J’avoue que j’aurais reculé. » Il y revient à la fin de l’ouvrage pour répéter qu’il est absurde d’admettre des effets sans cause, ce qui est « nier la science », mais il précise de ne pas confondre cause originelle et conditions, celles-ci formant en somme les causes prochaines qui nous sont seules accessibles. Par un double malheur pourrait-on dire, ces Principes, inachevés, n’ont jamais été publiés par Claude Bernard (les fragments survivants en ont seulement paru en 1947) et, de surcroît, le passage semble être resté assez inaperçu. Ce n’est pas un des aspects le moins piquants de l’histoire du déterminisme.

Observons tout de suite que de grands penseurs firent exactement la distinction, dans l’esprit, voire dans les termes de Claude Bernard. Bergson dans sa thèse célèbre de 1888, Essai sur les données immédiates de la conscience, répète : « La loi de causalité veut que tout phénomène soit déterminé par ses conditions ou, en d’autres termes, que les mêmes causes produisent les mêmes effets. » Et avec plus de précision encore, Emile Boutroux dans ses cours de 1892, De l’idée de la loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaine : « Il faut bien se garder en effet de confondre déterminisme et nécessité : la nécessité exprime l’impossibilité qu’une chose soit autrement qu’elle n’est ; le déterminisme exprime l’ensemble des conditions qui font que le phénomène doit être posé tel qu’il est, avec toutes ses manières d’être. » Et à la fin de son étude, il réaffirme : « Prédiction n’implique pas nécessité. (…) Qu’est-ce dans ces conditions que la doctrine du déterminisme ? C’est une généralisation et un passage à la limite. »

Le passage à la limite, il faut bien convenir qu’il avait été accompli depuis longtemps, et dans le camp de la science elle-même. A l’aurore du XIX° siècle, Laplace avait défini le credo déterministe dans une phrase sonore et fameuse, bien souvent répétée et que nous retrouverons chez Planck, mais qu’il nous faut citer encore, parce qu’elle est indispensable au débat. « Une intelligence, proclame Laplace, qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la Nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans une même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux. » Il convient de replacer ce morceau dans son ensemble, au début du livre. On y voit que c’est la rigueur, la perfection de l’astronomie, c’est-à-dire de la mécanique céleste déduite des principes newtoniens, qui suggère cette déclaration : les triomphes remportés par la science de l’univers dans la prédiction des phénomènes inclinaient à cette généralisation idéale. Et qui fut elle-même généralisée, si l’on peut dire, dans de célèbres exagérations. « Être libre, assurait Le Dantec, c’est faire mentir les lois de la physique et de la chimie. » Et Du Bois-Reymond, l’autoritaire physiologiste berlinois, – que Planck eut comme adversaire, d’ailleurs fautif, un jour de 1890 à la Société allemande de Physique, – prétendait conclure, de l’état actuel du monde, « soit à quel moment l’Angleterre brûlerait son dernier morceau de houille, soit qui était le Masque de Fer, soit les deux à la fois ». C’est à de pareilles rêveries qu’en arrivaient certains déterministes ; et c’est bien à eux en effet que s’en prend la dernière partie, la plus décisive, de l’Essai bergsonien, pour traiter du problème de la liberté et lui donner une solution opposée, – pour tenter une restauration du libre-arbitre.

Mais enfin, la phrase de Laplace devait finalement cristalliser en dogme et figurer l’expression définitive du déterminisme physique. Celui qui fut l’illustre metteur au point des idées scientifiques en son temps, Henri Poincaré, l’adopta d’ailleurs plusieurs fois, avec sa verve et sa force habituelles. Dans Science et Méthode, en 1909, il écrivait à propos du hasard : « Nous sommes devenus des déterministes absolus. (…) Tout phénomène, si minime qu’il soit, a une cause, et un esprit infiniment puissant, infiniment bien informé des lois de la Nature, aurait pu le prévoir, dès le commencement des siècles. Si un pareil esprit existait, on ne pourrait jouer avec lui à aucun jeu de hasard, on perdrait toujours. » Tout à la fin de sa vie, dans une conférence de 1912, il s’écriait encore : « Oh ! pour le coup, oui, la science est déterministe ; elle l’est par définition ; une science qui ne serait pas déterministe ne serait pas une science ; un monde où le déterminisme ne règnerait pas serait fermé aux savants ; et quand on demande quelles sont les limites du déterminisme, c’est comme si on demandait jusqu’où pourra s’étendre le domaine de la science, où sont les bornes qu’elle ne pourra franchir. » Poincaré s’avançait beaucoup dans ce dogmatisme et, comme s’il l’avait compris tout de suite, il ajoute bien vite : « Quand j’y regarde d’un peu plus près, je ne suis plus aussi sûr de bien comprendre. (…) Tant que la science est imparfaite, la liberté conservera une petite place et si cette place doit sans cesse se restreindre, c’est assez pourtant pour que, de là, elle puisse tout diriger ; or, la science sera toujours imparfaite, etc. »

Et malgré l’abondance de ces citations, qu’on ne m’en veuille point d’y joindre l’opinion nuancée et fine d’un mathématicien qui fut aussi un penseur original, Jules Tannery, sous-directeur de l’Ecole Normale Supérieure : « La notion d’un déterminisme total me semble être une de ces limites comme le solide parfait, le fluide parfait, qui sont commodes sans doute, mais dont il ne faut pas être les dupes. » Et songeant avec quelque sourire à l’esprit omniscient rêvé par Laplace, il poursuivait : « Si la grandeur de son intelligence laissait place chez lui à quelqu’une de ces inquiétudes que nous cultivons sous le nom de philosophie, peut-être trouverait-il le moyen d’être encore mécontent et de se dire que la science des nombres n’est qu’une abstraction, qu’elle correspond parfaitement aux choses mais qu’elle ne les explique pas, qu’elle s’explique seulement elle-même. » (Commentaires : à ce propos, Einstein écrivait : « si la mathématique est certaine, elle ne s’applique pas à la réalité, et si elle n’est pas certaine, elle s’applique à la réalité »).

Il n’était nullement question de faire l’historique même superficiel d’un problème philosophique ou plutôt d’une idée de son expression. Malgré les fusions ou confusions fréquentes entre le sens du mot fatalisme et le sens du mot déterminisme, je crois avoir montré que de bons esprits dont certains relèvent directement de la science, ou distinguaient formellement les deux termes, ou n’étaient point sans faire les réserves convenables. Je voudrais simplement, pour conclure, résumer la situation aux derniers temps de la physique classique, avant la marée quantique et ses remous. »

(…)

(In : Max PLANCK. « Autobiographie scientifique ». Introduction d’André GEORGE. Éditions  Champs/Flammarion, Paris, 1991, pages : 32 – 37).

 

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