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Anne Friemuth PETERSEN. « La vie est-elle résolution de problèmes ? ».

 

« Dans plusieurs articles consacrés à l’entropie et la flèche du temps publiés depuis 1956, Popper s’est élevé contre l’idée d’un univers qui se dégrade, et d’un temps déterminé par l’orientation de cette dégradation. En 1961, lors de sa première Herbert Spencer Lecture, il proposa l’hypothèse du « pluralisme génétique ». Si elle s’avérait valable, elle pourrait résoudre le problème des mutations accidentelles et indépendantes, contribuant de la sorte à notre compréhension de l’évolution progressive d’organismes pourvus d’organes et de facultés extrêmement complexes, dans un monde qui est pourtant censé continuellement se dégrader.

C’est en développant l’hypothèse que « la vie se nourrit d’entropie négative » que le grand physicien Schrödinger avait tenté de répondre à la question : comme les organes vivants échappent-ils à la dégradation thermodynamique ? Il entendait par là que les organismes fonctionnent en absorbant de la matière à contenu entropique très bas, comme, par exemple, la matière organique. Popper critique cette hypothèse en faisant valoir que la plupart des machines mécaniques et chimiques aussi se nourrissent d’entropie négative. Elles effectuent un travail précisément au moyen de l’ajout d’énergie bien ordonnée faiblement entropique. « A vrai dire, toute chaudière chauffée au mazout, ainsi que toute montre qui se remonte automatiquement « absorbe constamment de l’ordre de son environnement ». Aussi la réponse donnée par Schrödinguer à sa question (Qu’est-ce que la vie ?) ne peut-elle être exacte. L’absorption d’entropie négative n’est pas « le trait caractéristique de la vie ».

Popper suggère alors que le caractère distinctif de la vie est qu’elle a des problèmes à résoudre. Quoique l’on puisse dire, d’une certaine manière, que des machines, des ordinateurs ou des robots résolvent des problèmes, ils n’en résolvent pas pour eux-mêmes, et ne peuvent donc être considérés comme d’authentiques « résolveurs de problèmes ». Popper décrit sa conception de l’irréductibilité et de l’émergence de la manière suivante : « Je conjecture que l’origine de la vie coïncide avec l’origine des problèmes. Ceci n’est pas sans rapport avec la question de savoir s’il faut s’attendre à ce que, un jour, la biologie soit réductible à la chimie et même à la physique… Il n’est certes pas de processus biologique qui ne soit imbriqué dans un processus physique, ou qui ne puisse être progressivement analysé en termes physico-chimiques. Aucune théorie d’ordre physico-chimique, en revanche, ne peut expliquer l’émergence d’un problème nouveau ; et, en tant que tel, aucun processus physio-chimique ne peut résoudre un problème ».

L’on peut affirmer qu’il existe deux stratégies majeures au moyen desquelles les organismes peuvent résoudre des problèmes :

(a)    La résolution indirecte des problème (adaptation au niveau de l’espèce) se produit, au sein du « pool » des gènes, de génération en génération, au moyen de transferts d’information qui sont soumis à la sélection naturelle. Le genre de résolution de problèmes en question ici est celle des essais génétiques créés par des mutations et des nouvelles combinaisons du patrimoine génétique, suivis de la sélection naturelle par laquelle sont éliminés les individus porteurs de caractères génétiques inappropriés, alors que sont favorisés ceux pourvus de caractères plus avantageux. L’espèce en question est censée, par ce moyen, résoudre progressivement les problèmes que lui posent son environnement et sa situation de vie. Il est néanmoins malaisé d’expliquer ainsi comment l’évolution d’un organe aussi complexe que l’œil aurait pu avoir lieu, si chaque petite étape de ce processus évolutionnaire devait forcément être favorisée, en fonction de ses propres mérites, par sélection naturelle. Reprenant de Schrödinger l’idée d’un « lamarckisme feint », Popper introduit la notion d’un pluralisme génétique, selon laquelle les mutations dans la partie directrice de l’organisme (c’est-à-dire le système nerveux central, ou certains de ses sous-systèmes) seront en règles générale indépendantes des mutations survenues dans la partie exécutive de l’organisme (dont les organes sensoriels, les membres, et leurs structures complémentaires), mais non l’inverse. Logiquement, les modifications dans la partie centrale, dans la structure intentionnelle ou « esprit » de l’organisme, déterminent forcément quelles modifications seront favorisées dans la partie périphérique. « Dès qu’une visée, tendance, ou disposition nouvelle, ou une aptitude nouvelle, ou un nouveau mode de comportement s’est développé dans la structure centrale propentionnelle, il influera sur les effets de la sélection naturelle de manière à ce que, s’ils appuient la tendance nouvellement établie, des mutations précédemment nuisibles deviennent désormais favorables. Cela veut dire que l’évolution des organes exécutifs sera dirigée par cette tendance ou visée et, par conséquent, « dirigée vers un but ». Ce sont des considérations de cet ordre qui amènent Popper à faire du comportement des organismes vivants le « fer de lance de l’évolution ».

(b)   La résolution directe des problèmes (adaptation au niveau de l’individu) concerne l’organisme individuel qui, tout au long de sa vie, développe des comportements propres à résoudre des problèmes concrets ; ceux-ci sont tous, d’une manière ou d’une autre, des problèmes de survie. Selon Popper, cette forme de résolution de problèmes procède surtout par une méthode de l’essai et de l’erreur, par une sélection naturelle d’essais ou de théories, qui commence avec sa vie. Ce genre de comportement inclut souvent une certaine activité mentale de la part de l’organisme. Une des fonctions fondamentales de ce comportement est de contribuer à la limitation de la production d’entropie dans l’organisme même. Il y parvient d’une part en recherchant et en choisissant de l’énergie de divers genres et, d’autre part le plus souvent, en sélectionnant pour s’y établir un habitat où il peut fonctionner avec un métabolisme minimum. C’est un aspect essentiel du projet de chaque espèce animale que de contrecarrer les effets de l’entropie ; l’on peut voir comment cet objectif est atteint par les animaux migrateurs, et par ceux qui habitent dans un abri. Tout ceci vaut aussi pour le niveau humain, quoique la résolution de problèmes, au travail, pendant le temps libre et le jeu, y soit beaucoup plus diversifiée. A ce niveau, le comportement d’adaptation est souvent un processus très actif. Les organismes, à vrai dire, ne peuvent apprendre de l’expérience, selon la théorie popperienne de l’action et de la sélection, que dans la mesure où ils sont actifs : en ayant, en premier lieu, des visées et des préférences, lesquelles peuvent mener à des expectatives conscientes, et, en second lieu, en les essayant et en les rejetant si elles se heurtent à l’une ou l’autre partie de la réalité. Ce schème vaut également pour les tâtonnements scientifiques de l’homme dans le domaine de l’inconnu et du peu connu, comme le souligne Popper dans sa formule bien connue : P1 -> TT -> EE -> P2. La similitude entre la résolution de problèmes par les animaux et la méthode de la découverte scientifique apparaît pour la première fois, semble-t-il dans la thèse de doctorat de 1928. « Le concept de « comportement d’essai » (…), écrit-il développé par Selz, me paraît présenter de frappantes analogies avec la manière concrète (objective) dont procède la science. La science, elle aussi, essaie ses théories, ses « modèles » (pour reprendre le terme de Bühler), et ceci d’une façon qui me semble parfaitement conforme au schéma de Selz ».

 

Les deux types de résolution de problèmes supposent l’un et l’autre que les changements d’adaptation surviennent dans des structures données, lesquelles sont toujours transmises par voie d’instructions : « Au niveau génétique, la structure…le génome, est copié par instruction » ; au niveau du comportement, les structures consistant dans « le répertoire génétique hérité des types de comportement possible et, de plus, celui des règles de comportement léguées par la tradition » sont transmises par instruction directe. Mais c’est à travers la sélection que, à ces deux niveaux, ont lieu les changements d’adaptation dans les structures. « Des mutations ou des variations plus ou moins accidentelles sont soumises soit à une pression sélective de compétition réciproque, soit à une pression externe qui élimine les variations les moins réussies. De sorte que la puissance conservatrice est l’instruction ; la puissance évolutionnaire ou révolutionnaire, la sélection ».

 

De manière analogue, Karl Duncker, le psychologue de la résolution de problèmes par excellence, considère la vie comme étant « la somme totale des processus de résolution rapportés à d’innombrables problèmes, grands et petits ». Selon Duncker, même des phénomènes aussi complexes que la personnalité et le caractère sont à bien des égards le fruit de la résolution de problèmes : « Dans la mesure où il est formé par l’existence, le caractère est du genre des solutions résultantes ». C’est là un aspect de la résolution de problèmes que Popper, dont les vues sur l’unicité de la personne humaine ont été signalées plus haut, s’est montré fort réticent à aborder. »

 

(In : Arne Friemuth PETERSEN. « Colloque de Cerisy. Karl POPPER est la science d’aujourd’hui ». Editions Aubier, Paris, 1989, pages : 385 – 388).

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