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Anne LE GOFF. « Le contenu conceptuel de l’expérience ».

21 février 2012 Laisser un commentaire

« Bien qu’il faille rejeter tout dualisme dans l’expérience, il faut donc faire droit à une dualité, qui assure la portée objective de la pensée. Cela est possible si l’on voit, comme Kant, que « les capacités conceptuelles ne s’exercent pas, en un second temps, sur des données reçues au préalable par la réceptivité, mais elles constituent l’intuition en tant que telle. Certes, ces capacités ne s’exercent pas, dans la mise en forme de l’intuition, de la même manière que dans le jugement. Néanmoins, ce sont bien les mêmes capacités qui sont en jeu dans les deux cas. Dans l’Esprit et le monde, McDowell, pense cela en termes de contenu propositionnel de l’expérience. Reprenant une remarque de Sellars, il affirme qu’une expérience « pour ainsi dire, asserte ou prétend asserter quelque chose » ou « contient » une assertion. Je vois que la pomme est rouge. Si le contenu de l’expérience n’est pas strictement identique au contenu du jugement, il a la même forme propositionnelle, de sorte qu’il est susceptible d’être ressaisi dans un jugement. Suite à certaines critiques, McDowell est revenu sur cette thèse, qui ne permet pas de distinguer le niveau propre de la perception de celui où intervient la croyance. Il faut donc concevoir un contenu de l’expérience « non pas propositionnel mais intuitionnel (…) au sens Kantien ». Le contenu a bien une forme conceptuelle, mais seulement au niveau de son unification par les capacités conceptuelles : il est donc « unifié catégoriquement mais encore inarticulé ». C’est ainsi que McDowell comprend Kant : « La même fonction qui donne l’unité aux diverses représentations dans un jugement donne aussi l’unité à la simple synthèse des représentations diverses dans une intuition ». L’intuition a une forme logique qui met en jeu les capacités conceptuelles de la spontanéité. Mais c’est bien de manière passive que les capacités conceptuelles sont « actualisées » dans l’intuition – cela est fondamental pour préserver l’indépendance de la réalité par rapport à notre pensée. En effet, dans la perception, les capacités conceptuelles ne sont ne sont pas appliquées librement à l’expérience, mais c’est la réalité même – le fait qu’une pomme rouge se trouve devant moi – qui impose leur mise en œuvre. Dans le jugement, au contraire, « il nous appartient d’accepter l’apparence ou de la rejeter » : nous sommes libres et responsables d’endosser son contenu.

Cette conception ouvre la voie à une autre notion de donné, un donné qui n’est pas radicalement étranger à la pensée et qui peut donc, avoir une valeur épistémique. Ou plutôt, une autre métaphore devient plus adéquate : pas besoin de chercher une entité intermédiaire qui permette d’assurer notre prise sur le monde : nous sommes d’emblée ouverts à lui. Comme y insistent les Woodbridge Lectures, la portée de cette thèse n’est pas seulement épistémologique (justifier la connaissance) mais transcendantale (justifier que la pensée ait un objet réel). Il peut sembler, comme le croit Sellars, que la thèse hégélienne de l’illimitation du conceptuel, que McDowell fait sienne, nous fasse perdre le monde. Mais il n’en est rien : une contrainte externe s’exerce bien sur la pensée, celle des objets. « Ce sont les objets eux-mêmes qui nous guident », et ils peuvent exercer ce rôle précisément parce qu’ils ont une forme conceptuelle. Le réel n’est pas au-delà du conceptuel, sans pour autant être dépendant de la pensée. »

(In : Anne Le GOFF. « Lectures de philosophie analytique ». Sous la direction de Sandra LAUGIER et Sabine PLAUD. Éditions Ellipses, Paris, 2011, pages : 359 – 360).


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