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Archive for the ‘Annie GRUYER.’ Category

Annie GRUYER. « Sept ans de psychanalyse ».

Pour « Les psychanalystes-visiteurs-et-autres-psychothérapeutes-de-boulevard-s’autorisant-d’eux-mêmes-à-détruire-l’individu-etc., etc., etc. ».

« Piège : d’Œdipe au labyrinthe du Minotaure. »

« Les trois dernières années de cette mascarade furent éprouvantes, infructueuses et même pathogènes. Mon état s’aggravait : mon malaise devin un mal-être, et mon anxiété, un véritable maladie. Au lycée, me rendre en cours devenait un calvaire. A ce stade, on ne pouvait plus parler de timidité : je m’isolais de plus en plus. Je n’arrivais plus à communiquer avec les autres que je considérais comme beaucoup plus forts, intelligents et sociables que moi. Je me repliais sur moi-même, me plaçant en classe soit près de la sortie, soit au fond pour ne plus subir le regard que je sentais pesant de mes camarades. Mes résultats scolaires vacillaient comme ma santé. Ma phobie du sang m’obligea à être dispensée de cours de sciences naturelles et de biologie. Entrer en salle de cours entraînait des sueurs froides et des bouffées de chaleur.

A l’époque où je voyais les autres vivre leurs premières amours, moi, je flirtais avec l’angoisse jusqu’à parfois en sécher les cours. Quand j’arrivais dans la rue du lycée, mon cœur se mettait à palpiter violemment, mon ventre se tordait, ma gorge se nouait, j’avais l’impression que je m’asphyxiais et que mes jambes ne me portaient plus. Je pressais le pas alors dans l’avenue pour me sauver ensuite dans un dédale de petites rues. Honteuse, culpabilisée, je m’effondrais en larmes, appréciant à peine le répit que je m’étais octroyé… Jusqu’au lendemain matin.

A tout cela, la psy n’accordait aucun intérêt. Cela représentait pour elle juste une série de « symptômes ». L’important, c’était de creuser du côté de l’oedipe. Je ne sais plus pourquoi je continuais cette thérapie, sans doute par habitude, par espoir peut-être encore et par dépit surtout. Néanmoins, j’avais conscience qu’il n’y avait pas d’issue à cette psychothérapie devenue un carcan et une dépendance, mais je ne connaissais qu’elle. En dehors de la psychanalyse, point de salut.

Je cherchais pourtant dans les livres un autre recours, une solution. En dehors de Freud et de ses disciples plus ou moins disciplinés d’ailleurs, Jung, Dolto, Lacan… rien : un désert d’information pour le grand public. A la fin des années 1980, le rayon de psychologie en librairie s’intitulait « psychanalyse ». Cela ne me posait guère de problèmes puisque je croyais alors que la psychologie était la psychanalyse. Je lus donc encore et encore beaucoup les grands classiques : Du Rêve et son interprétation à Cinq Psychanalyses… et la Cause des adolescents de terminale. Et puis, il y eut la déception des cours de philo en classe de terminale. Je m’attendais à y côtoyer les grands concepts : la liberté, l’autorité, le libre arbitre, le bonheur, la sagesse et les géants de la pensée : Platon, Rousseau, Kant… Désillusion encore. L’enseignante limitait son cours à deux mots : désir et rêve. Freud et encore Freud, qui pourtant n’était en rien philosophe. C’est là que mes camarades et moi apprîmes, non sans perplexité et sans aucune forme de doute, que « les enfants sont des pervers polymorphes », du plaisir de la têtée à celui jubilatoire de savoir contrôler ses sphincters.

Je pris ainsi conscience que le freudisme ne se limitait pas au cabinet de l’analyste mais occupait de façon tentaculaire  notre champ culturel : au lycée, dans les bibliothèques, au cinéma, à la télé. Alors comme sortir du dédale du Minotaure qui dévore les maux des ses patients pour en ressortir, toujours plus déshumanisantes, ses théories figées depuis un siècle ?

Révolte.

En fait, j’allais me révolter quand, de façon brutale, je perdis ma grand-mère paternelle que j’aimais tant et qui était pour moi un modèle, un roc. A partir de ce deuil, tout s’accéléra, à commencer par la dégradation de mon état de santé. Mon anxiété sociale passa soudainement au second plan – mais sans disparaître pour autant – pour céder la place à une agoraphobie très sévère. Cette agoraphobie survint après une mémorable attaque de panique. Une « attaque de panique », quelle expression étrange… mais bien réelle ! Je vécus « ma » première attaque de panique chez moi, en pleine nuit. Elle m’arracha violemment à mes songes : le cœur qui bat plus vite qu’à l’habitude et qui finit par se cogner fort (c’est vraiment l’impression que l’on a) contre sa poitrine, une suffocation respiratoire, des tremblements et des mouvements incontrôlés de tout le corps, la vue qui se trouble, les oreilles qui se bouchent, une sensation d’irréel et, au final, la certitude alors qu’on va mourir dans la minute. Cela dura 15 minutes environ, mais me parut se prolonger des heures, et, surtout du jour au lendemain ma vie bascula dans un sombre cauchemar. Cette crise d’angoisse représenta un réel traumatisme dont les séquelles durèrent longtemps. D’autres crises suivirent dans les jours et semaines suivantes, m’obligeant à rester recluse, repliée chez moi de crainte qu’une telle situation de crise ne se  produise en public. Je croyais perdre la raison : c’était une sorte de séisme aussi corporel que psychologique. Ce fut comme si toutes ces années à me taire ou à ne pas pouvoir m’exprimer librement même auprès  d’une psychanalyste volaient en éclats. Ce trouble panique s’installa et me contraignit à ne plus sortir de chez moi pendant presque deux ans : j’avais trop peur qu’une crise d’angoisse foudroyante ne survienne loin de toute aide possible et immédiate. Je renonçai au lycée, au sport, aux sorties. Ma vie rétrécissait comme une peau de chagrin. Et, pourtant, pas un diagnostic, pas un intérêt ou une envie plus grande de m’aider de la part de la psy qui pourtant savait que je devais désormais me rendre à ses consultations entourées de mes deux parents et en taxi (j’habitais à dix minutes à pied).

Non, décidément, rien ne la faisait sortir de son immobilisme. Où était l’aide, ou était le SOIN, où était la prise en charge thérapeutique, où était le travail en réseau avec des confrères ? Jamais elle ne me dit ni ne voulut m’expliquer de quoi je souffrais. Je restais dès lors des séances entières sans dire un mot, espérant un geste. Mes deux premières années universitaires furent donc un fiasco. Un jour, elle daigna me conseiller de prendre mon vélo puisque je ne pouvais prendre le métro ou le bus. Elle ne comprenait pas que le transport utilisé ne changeait rien à ma terreur de sortir de chez moi. Je ne pratiquais plus mon sport favori depuis des mois. Je lui expliquais que, bien évidemment, si je pouvais, je remonterais de nouveau sur mon vélo. Et là, ça repartit pour un tour de manège désenchanté : sur un vélo, il y aune selle et sous la selle, il y a un tube de forme phallique… Je ne supportais plus ni ses allusions ni ses réponses stéréotypées.

Mes rares sorties, accompagnées par un de mes parents, consistaient à arpenter les bibliothèques municipales pour trouver un livre qui m’aiderait à m’en sortir : il devait bien y avoir une solution.

Après bien des recherches, je découvris, entre deux livres de Freud, deux ouvrages qui m’ouvraient une nouvelle porte. D’abor Pas de panique de Gérard Apfeldorfer qui décrivait les attaques de panique que je subissais. J’appris donc que ce dont je souffrais était référencé et n’était pas inconnu des médecins. Et puis, l’autre livre fut Le Psy dans son cabinet de Michel Poinsart. C’était le premier ouvrage qui évoquait d’autres formes de thérapie que la psychanalyse, même si celle-ci était aussi présente. Un scoop pour moi, et surtout, un espoir.

Naïvement, je demandai à ma psy si elle connaissait ces autres formes de thérapies et, notamment, les thérapies cognitivo-comportementales – plus communément nommées par leur abréviation « TCC » -, évoquées dans l’ouvrage de Michel Poinsart. Sa réponse fut sans appel : « Ces gens qui font des TCC sont des charlatans. C’est n’importe quoi. Tu dois rester avec moi car moi seule peux t’aider. »

Révoltée ? Oui, je l’étais, mais pas au point d’arrêter la psychanalyse. J’étais dans un tel état de détresse et d’impuissance que je ne me sentais pas la force d’entamer une autre démarche. Et puis, il faut dire qu’elle avait su me faire douter des autres approches.

Mes parents, très inquiets pour moi, demandèrent un rendez-vous avec le psychiatre (celui des seaux de lait…). Même s’il n’en voyait pas forcément l’utilité, il finit par accepter un rendez-vous en ma présence. Mon père était, à juste titre, particulièrement en colère contre la désinvolture de l’équipe du CMP. L’entretien tourna court. Le psychiatre osa faire une allusion à ma relation avec mon père. Mon père fragile après un incident cardiaque restait souvent allongé sur son lit, à la maison. Le psy en conclut qu’il y avait un problème d’horizontalité et de verticalité dans nos rapports… Nous sommes repartis encore plus désemparés, sans soutien ni solution.

Je songeais de plus en plus à ces thérapies, les TCC, mais, après tout, peut-être étaient-ils vraiment des charlatans ou , du moins, s’ils ne valaient pas mieux que ceux que je consultais déjà, à quoi bon ?

Démythification.

Quand je revis la psy la semaine suivante, elle s’agaçait de mes remises en question. Elle dit alors la phrase de trop : « Si tu refuses de sortir, non seulement c’est parce que tu as peur de la sexualité et d’approcher des garçons, mais, en plus, comme ta mère retravaille depuis peu, tu te substitues à elle pour rester auprès de ton père… »

Les jours qui suivirent furent terribles pour moi. Je n’osais plus regarder mon père dans les yeux. Pour la première fois de ma vie, je doutais de lui, mon propre père. Je n’osais plus toucher un stylo ni regarder un poster sur lequel figurait la fusée Ariane. Il y avait des sexes d’hommes partout.

Là, je dis « stop » : Freud et consorts, plus jamais. Je devais sortir de cette secte. Mais on ne quitte pas une secte – j’ose, en effet, aller jusque-là dans la dénomination. Comment « rompre » ? Comment avoir encore la force de faire de nouvelles démarches ? Comment faire à nouveau confiance à un professionnel de la santé ? Sept ans de ce remède avaient fait bien plus de mal que les difficultés psychologiques elles-mêmes.

La solution et un nouveau départ apparurent au travers d’une lucarne, celle de la télévision. Nous sommes en avril 1992. Une émission de santé, tard dans la soirée, évoque le problème de « l’anxiété sociale ». Et là, c’est la révélation. Un reportage montre un psychiatre à l’hôpital de Villeneuve-Saint-George en train de dialoguer avec un adolescent. En fait, le psychiatre réalise un exercice thérapeutique en faisant un jeu de rôle avec cet adolescent qui souffre de phobie sociale. Le garçon incarne son propre rôle, et le thérapeute, celui d’un guichetier de la poste. L’objectif consiste, pour l’adolescent, à acheter des timbres et à demander un renseignement à son interlocuteur sans être para lysé par l’angoisse. Et l’adolescent, même encore un peu bredouillant sous l’effet de son malaise relationnel, travaille concrètement pour aller mieux. De retour sur le plateau, le psychiatre (et postier d’un jour) évoque le rôle crucial de l’alliance thérapeutique et de la collaboration.

Après l’émission, je me revois encore : je me suis tournée vers les parents et j’ai dit : « Voilà ce que je veux faire, c’est ça qu’il me faut ! ».

(In : Annie GRUYER. « Le livre noir de la psychanalyse », sous la direction de Catherine MEYER, éditions les arènes, Paris, 2005, pages : 584 – 589).

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