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Carl MENGER et Karl POPPER : erreurs et misères de l’historiciste.

 

 

K. R. Popper et Th. W. Adorno : une querelle contemporaine aux racines anciennes.

« En octobre 1961, s’est déroulé un congrès organisé par la Société allemande de sociologie à Tübingen. Le sujet proposé portait sur la logique des sciences sociales et les deux principales conférences avaient été confiées à K. R. Popper et Th. W. Adorno. Popper, entre autres choses, a souligné que « la méthode des sciences sociales aussi bien que des sciences physiques et naturelles consiste à mettre à l’épreuve des essais de solutions de leurs problèmes, c’est-à-dire des problèmes qui constituent leur point de départ. Des solutions sont proposées et critiquées ». En définitive, la méthode scientifique est unique : c’est de cette prémisse que dérivent les critiques adressées à l’historicisme et au holisme. Par ailleurs, « il est totalement erroné de croire que celui qui pratique les sciences de la nature serait plus objectif que celui qui pratique les sciences sociales. Celui qui pratique les sciences de la nature est tout aussi partial que les autres hommes, et à moins qu’il ne fasse partie de cette minorité qui produit constamment des idées nouvelles, il est malheureusement courant qu’il soit d’une partialité extrême pour les idées qu’il défend. Certains des physiciens contemporains les plus éminents ont même fondé de écoles qui opposent une résistance acharnée aux idées nouvelles ». En réalité, l’objectivité des sciences n’équivaut pas à celle du savant. « Ce qu’on peut appeler l’objectivité scientifique repose uniquement et exclusivement sur la tradition critique qui, en dépit des résistances, rend souvent possible la critique d’un dogme qui prévaut. Autrement dit, l’objectivité de la science n’est pas une question d’individus, intéressant les hommes de science pris à part, mais une question sociale qui résulte de leur critique mutuelle, de la division du travail amicale-hostile entre scientifiques, de leur collaboration autant que de leur rivalité. Elle dépend donc partiellement d’une série de conditions sociales et politiques qui rendent cette critique possible.

Contrairement à Popper, après avoir constaté la condition arriérée des sciences sociales, Adorno affirme qu’il est inutile de penser pouvoir remédier à cet écart entre les sciences sociales et les sciences physiques en mettant ses espoirs dans la mise au point d’une méthodologie. La raison en est la suivante : « Cet idéal de connaissance, qui vise une explication cohérente, aussi simple que possible et d’une élégance toute mathématique, échoue précisément là où la chose elle-même (c’est-à-dire la société) n’est pas cohérente, n’est pas simple, n’est pas même laissée dans un neutre abandon au gré des formulations catégorielles : elle diffère de ce qu’attend de son objet le système de catégories de la logique discursive. Si la société est pétrie de contradictions, elle est cependant déterminable, elle allie rationnel et irrationnel, système et morcellement, nature aveugle et médiatisée par la conscience. C’est devant cet état de fait que doit s’incliner la sociologie en tant que procédure, et ce de peur que son ardeur puriste à chasser le contradictoire ne la fasse tomber dans la contradiction la plus funeste, celle qui oppose sa structure et celle de son objet ». Selon Adorno, en résumé, la méthode n’est pas neutre par  rapport à l’objet : « Les méthodes ne dépendent pas d’un idéal méthdologique, mais de la chose elle-même. » La véritable connaissance est celle de la totalité. Par conséquent, « résignée, la sociologie renonce à une théorie critique de la société : elle n’ose plus penser l’ensemble parce qu’il n’y a pas d’espoir de le changer ». Selon Adorno, la sociologie ne peut pas se réduire à une administrative research et « par rapport à l’exigence de compréhension de l’essence de la société moderne, les apports empiriques ne sont que gouttes d’eau sur un feu brûlant ». Pour résumer : « Le cœur de la critique adressée au positivisme est la considération qu’il fait obstacle à l’expérience de la totalité aveuglément dominante malgré les impulsions intimes et l’aspiration à ce que les choses pourraient en fin de compte changer. Et il se contente des ruines vides de tout sens qui ont survécu à l’élimination de l’idéalisme, sans chercher à comprendre les raisons de cette élimination et de tout ce qui a été éliminé, ni les révéler à leur propre vérité ». Totalité et dialectique sont les catégories essentielles au travers desquelles Adorno observe la société en tant que celle-ci échappe aux mailles de la méthode scientifique.

Au-delà des mots, les différences entre Popper et Adorno étaient essentielles, comme le note Dahrendorf. Cette différence se révéla davantage encore au fur et à mesure des développements qu’Hans Albert et Jürgen Habermas en particulier apportèrent à la controverse. En tout cas, le Congrès de Tübingen a reformulé, sous une forme nouvelle et dans un contexte différent, l’ancien débat concernant l’applicabilité de la méthode scientifique à l’étude des faits sociaux et a redonné vie, du côté de Francfort, à toute une série d’objections « historicistes » contre l’idée d’une méthode scientifique unique. Popper a défendu cette idée à Tübingen et ne s’est ensuite jamais lassé d’attaquer, pendant presqu’un quart de siècle, l’historicisme qui, avant lui, à Vienne, avait été fortement critiqué par des penseurs comme Ludwig Von Mises et Friedrich Von Hayek, et bien avant par Carl Menger. Ce fut Carl Menger qui publia une essai contre Gustav Schmoller, représentant notable de l’école historique allemande d’économie : Die Irrtüner des Historicismus. Il s’agit en fait de la réponse de Menger à Schmoller, qui, l’année précédente, avait publié une rude critique du volume que Menger avait écrit sur la méthode des sciences sociales sous le titre : Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenshaften und der politischen Ökonomie insbesondere. C’est précisément en remontant aux sources de la polémique qui n’a jamais cessé à propos de la méthode et de tâches des sciences sociales que j’essaierai de cerner les contours du Methodenstreit (Querelles des Méthodes) entre Gustav Schmoller et Carl Menger. »

(In : Dario ANTISERI. « La Vienne de POPPER. L’individualisme méthodologique autrichien ». Editions Presses Universitaires de France. Philosopher en sciences sociales, 1° édition, janvier 2004, pages : 55 – 59).