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Dario ANTISERI : Karl POPPER : « Le développement spontanné des institutions sociales invalide aussi bien le psychologisme que la théorie de la conspiration ».

« Seuls les individus raisonnent et agissent. C’est là le principe cardinal de l’individualisme méthodologique. Et Popper soutient que c’est précisément des individus que le chercheur en sciences sociales doit partir pour pouvoir expliquer la genèse et les mutations des institutions et des événements sociaux. Le point crucial réside dans la prise de conscience que des conséquences non intentionnelles émergent constamment des actions humaines intentionnelles.

Dans le paragraphe 21 de Misère de l’historicisme, Popper écrit que « le technologue ou l’ingénieur qui procède élément par élément reconnaît qu’une minorité seulement d’institutions sociales sont le résultat d’un dessein conscient, alors que la grande majorité d’entre elles ont simplement « poussé », et sont le résultat non voulu d’actions humaines ». Cette thèse avancée dans Misère de l’historicisme était destinée à occuper plus tard une place de plus en plus centrale dans la réflexion poppérienne sur la société et sur son mode de fonctionnement et surtout sur la tâche des sciences sociales théoriques. Ainsi dans le premier volume de La société ouverte et ses ennemis, à l’historiciste soucieux de découvrir le destin ou le vrai rôle joué par les institutions dans le développement de l’histoire – au sens où elles sont considérées comme « voulues par Dieu » ou « voulues par le Destin » ou comme « au service de tendances historiques importantes », etc. – Popper oppose l’ingénieur social gradualiste qui, entre autres choses, « n’oubliera pas, par exemple, que celles-ci (les institutions) se développent d’une façon semblable (bien que pas du tout identique) à la croissance des organismes et (que) ce fait est d’une grande importance pour l’ingéniérie sociale ». Popper insiste sur ce même argument, au chapitre XIV de second volume de La société ouverte et ses ennemis. Il y déclenche une attaque de front contre le psychologisme, plaidant l’autonomie de la sociologie. Certes, écrit Popper, « on doit reconnaître que la structure de notre environnement social est, dans un certain sens, l’oeuvre de l’homme, que les institutions et les traditions ne sont pas l’oeuvre de Dieu, ni de la Nature, mais le résultat des actions et des décisions humaines, modifiables par des actions et des décisions humaines ». Cependant, « cela ne signifie pas que ces institutions et traditions aient toutes été consciemment voulues/ni qu’elles soient explicables en terme de besoins, d’espérances et de motivations. Au contraire, même celles qui résultent d’actions intentionnelles et conscientes sont généralement les sous-produits indirects, inintentionnels et souvent non voulus de ces actions ». Ainsi, peu d’institutions sociales résultent d’un projet intentionnel et la majorité d’entre elles se sont simplement développées comme le produit inintentionnel d’actions intentionnelles.

Et ce phénomène ne s’arrête pas là puisque, comme l’affirme Popper, « nous pouvons ajouter que la majeure partie du petit nombre d’institutions qui ont été consciemment projetées et se son effectivement réalisées (par exemple, une Université nouvellement fondée ou un syndicat ouvrier) prennent le plus souvent aussi un caractère différent de ce qui avait été prévu. Dans ce cas aussi la cause en est que des répercussions sociales inintentionnelles résultent de leur origine intentionnelle. C’est que leur création a des répercussions non seulement sur d’autres institutions mais aussi sur la « nature humaine » : sur les espoirs, les peurs et les ambitions d’abord de ceux qui sont les plus immédiatement impliqués et puis bien souvent de tous les membres de la société ».

Dès lors, si tout cela est juste, en d’autres termes si la plupart des institutions sociales ne sont pas le produit de projets intentionnels et s’il est vrai que même les institutions qui sont le fruit d’intentions conscientes ne sont pas conformes au projet initial, il en découle ceux conséquences inévitables selon Popper : la première est la faillite du psychologisme et la seconde est le caractère insoutenable de la théorie de la conspiration de la société.

Le psychologisme est la doctrine selon laquelle l’étude de la société devrait se réduire au sens où tout événement social et toute institution trouveraient l’explication de leur genèse et de leurs changements dans les actions et les projets intentionnels des individus. Mais le psychologisme entendu dans ce sens ne résiste pas car « il échoue à comprendre la tâche essentielle de sciences sociales explicatives » qui réside précisément dans l’explication des conséquences non intentionnelles, parfois même imprévues et souvent non désirées des actions humaines intentionnelles. Le psychologisme ne peut rendre compte ni d’innombrables institutions d’importance vitale, ni des effets de ces institutions qui ne sont en rien le résultat d’intentions, d’espoirs, de peurs ou de projets conscients. D’autre part, la théorie de la conspiration de la société ne résiste pas davantage. Cette théorie affirme qu’un phénomène social ne s’explique que si l’on réussit à identifier les hommes ou les groupes sociaux qui en ont eu le projet ou qui ont conspiré pour le faire arriver. De ce point de vue, tout phénomène social et en particulier des événements comme la guerre, le chômage, la pauvreté, les carences (tous les événements que les gens détestent d’habitude) sont toujours le résultat d’une intervention directe et réussie d’individus ou de groupes puissants de vrais conspirateurs. Pour Popper, cette théorie est « un produit typique du processus de laïcisation des superstitions religieuses. On ne croit plus aux machinations des divinités homériques auxquelles on imputait les péripéties de la guerre de Troie. Les dieux sont morts mais ce sont des hommes et des groupes puissants – de sinistres groupes de pression dont la perversité est responsable de tous les maux dont nous souffrons : sages de Sion, monopoles, capitalistes ou impérialistes – qui ont pris leur place ».

Il existe certainement aussi des conspirations. Mais cela pas pour autant que tous les phénomènes sociaux et toutes les institutions sont le fruit de conspirations. Même si l’on admet l’existence de conspirations, il faudrait justifier pourquoi « … il est rare que des complots réussissent à atteindre le but recherché ». Que les résultats des actions soient radicalement différents des aspirations n’est que le simple reflet « de ce qu’il advient normalement dans la vie sociale, qu’il y ait ou non des conspirations ». En réalité « la vie sociale n’est pas une simple épreuve de force entre groupes en compétition mais aussi une action qui se déroule dans le cadre plus ou moins élastique ou fragile d’institutions et de traditions et qui produit – sauf s’il y a quelque action consciente – maintes réactions imprévues et pour certaines d’entre elles, peut-être imprévisibles aussi ». Par conséquent, il parait plus qu’évident que « la tâche essentielle des sciences sociales est, à mon avis, d’analyser ces réactions et de les prévoir dans la mesure du possible. Il s’agit d’analyser les répercussions sociales inintentionnelles des actions humaines intentionnelles, répercussions dont l’importance est négligée tant dans la théorie de la conspiration que dans le psychologisme ».

(In : Dario ANTISERI. « La Vienne de Popper ». Éditions Presses Universitaires de France. Philosopher en sciences sociales. Paris, 1° édition, janvier 2004, pages : 119 – 124).

 

 

 

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