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David HUME. Raisonnement et expérience.

« Bien que l’expérience soit notre seul guide dans le raisonnement sur les questions de fait, il faut reconnaître que ce guide n’est pas complètement infaillible et que, dans quelque cas, il est propre à nous conduire en des erreurs. Un homme qui, dans nos climats, attendrait du meilleur temps pendant une semaine de juin que pendant une semaine de décembre raisonnerait correctement et conformément à l’expérience ; mais, assurément, il pourrait se produire en fait qu’il se serait trompé. Cependant nous pouvons observer que, dans un pareil cas, cet homme n’aurait aucune cause de se plaindre de l’expérience ; car celle-ci nous informe communément à l’avance de l’incertitude, par la contrariété des événements qu’une soigneuse observation peut nous apprendre. Tous les effets ne suivent pas avec une semblable certitude de leurs causes supposées. Certains événements, trouve-t-on, dans tous les pays et à toutes les époques, ont été en conjonction constante les uns avec les autres ; d’autres a-t-on trouvé, ont été plus variables, et parfois ils déçoivent notre attente ; si bien que, dans nos raisonnements sur les questions de fait, il y a tous les degrés imaginables d’assurance, de la certitude la plus haute à l’espèce la plus basse d’évidence morale.

Le sage proportionne donc sa croyance à l’évidence. Dans ces questions qui se fondent sur une expérience infaillible, il attend l’événement avec le dernier degré d’assurance et regarde son expérience passée comme une preuve complète de l’existence future de cet événement. Dans d’autres cas, il procède avec plus de prudence ; il pèse les expériences contraires ; il considère quel côté est soutenu par le plus grand nombre d’expériences ; c’est de ce côté qu’il penche, non sans doute ni hésitation ; quand enfin il fixe son jugement, l’évidence ne dépasse pas ce qu’il appelle proprement probabilité. Toute probabilité suppose alors une contrariété des expériences et des observations, où l’un des côtés, trouve-t-on l’emporte sur l’autre et produit un degré d’évidence proportionné à sa supériorité. Cent ans ou expériences d’un côté et cinquante de l’autre apportent une attente hésitante d’un événement ; mais cent expériences semblables, pour seulement une qui leur est contraire, engendrent raisonnablement un assez fort degré d’assurance. Dans tous les cas, il faut que nous balancions les expériences contraires, quand il y en a de contraires, et que retranchions le plus petit nombre du plus grand afin de connaître la force exacte de l’évidence supérieure. »

(In : David HUME. « Enquête sur l’entendement humain ». Flammarion, Paris, 1983, pages : 184 – 185).

 

 

 

 

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Commentaires :

« Bien que l’expérience soit notre seul guide dans le raisonnement sur les questions de fait, il faut reconnaître que ce guide n’est pas complètement infaillible et que, dans quelque cas, il est propre à nous conduire en des erreurs. »

Il n’existe aucune forme d’expérience humaine qui soit infaillible. Puisque toute observation dépend nécessairement d’un préjugé théorique général, et que toute généralité est logiquement faillible, et que, de surcroît aucun des termes universels que nous pouvons employer dans ces généralités ne peut être constitué ; alors, la possibilité d’une imprécision dans nos expériences, y compris dans l’observation de faits singuliers est toujours logiquement possible. Et elle est du reste, toujours effective : il est impossible, d’observer « parfaitement » un objet X, comme une « pomme », ou un « arbre ».

« Le sage proportionne donc sa croyance à l’évidence. Dans ces questions qui se fondent sur une expérience infaillible, il attend l’événement avec le dernier degré d’assurance et regarde son expérience passée comme une preuve complète de l’existence future de cet événement. »

Puisque rien n’est « évident », dans la mesure où rien n’est observable avec une complète précision, toute croyance est donc faillible et jamais certaine ou définitive. Un événement passé, comme l’observation d’un fait singulier, ne peut jamais être une « preuve complète de l’existence future de cet événement ».

« Dans tous les cas, il faut que nous balancions les expériences contraires, quand il y en a de contraires, et que retranchions le plus petit nombre du plus grand afin de connaître la force exacte de l’évidence supérieure. »

Comme le démontra Karl Popper dans « La logique de la découverte scientifique », la probabilité mathématique d’une série d’événements ou de faits singuliers en apparence similaires ne peut pas nous fonder à justifier d’un critère permettant de nous assurer davantage sur le degré de proximité à la vérité d’une théorie générale. Une grande probabilité mathématique ne donne aucun renseignement particulier sur le contenu empirique et logique d’une théorie universelle. Seuls les événements « contraires » (…) ou capables de réfuter potentiellement une théorie universelle et déductibles de cette théorie, sont susceptibles de nous fournir un tel renseignement. Il ne s’agit donc pas de « balancer » les événements contraires, mais de les prendre en considération, par leur déduction logique possible des théories universelles, et, si possible par leur soumission à des tests empiriques et reproductibles de manière indépendante.

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