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Delphine CHAPUIS-SCHMITZ : « De la théorie de la connaissance à l’analyse du langage de la science. »

22 novembre 2011 Laisser un commentaire

Si la théorie de la connaissance qui était défendue par les représentants du Cercle de Vienne est désormais complètement supplantée par celle de Karl Popper, elle mérite néanmoins d’être connue pour la richesse de ses points de vue. Cependant, on trouvera aussi une critique fondamentale de l’apriorisme dans le brillant exposé de Delphine Chapuis-Schmitz.

Rappelons que Karl Popper ne fut jamais membre du Cercle de Vienne, donc assimilable à un « positiviste » (cette « erreur » est encore hélas très répandue chez les psychanalystes qui souhaitent ainsi assimiler l’épistémologie et la philosophie de la connaissance de Popper à des choses dépassées), mais qu’il en fut seulement admis, comme « l’opposition officielle ». Popper lui-même s’attribue le meurtre du positivisme logique dans son livre intitulé « La Quête inachevée » :

Chapitre 17 intitulé : « Qui a tué le positivisme logique ? » :

« (…) De nos jours, chacun sait que le positivisme logique est mort. Mais personne ne semble soupçonner qu’il y ait ici une question à poser – la question « Qui est responsable ? » ou plutôt « Quel est le meurtrier ? » L’excellent article historique (cité dans la note 110) de Passmore ne soulève pas cette question. Je crains de devoir assumer moi-même cette responsabilité. » (In : Karl Popper. « La quête inachevée ». Editions Pocket Agora, Paris, 1984, page : 119).

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« Le problème principal des empiristes logiques est celui de notre connaissance du monde. Quelles en sont les propriétés ? Y a-t-il un ou plusieurs types de connaissance ? Et comment notre connaissance est-elle justifiée ? Contre la distinction entre sciences de l’esprit et sciences de la nature introduite par Dilthey au XIX° siècle, les empiristes logiques s’accordent pour affirmer qu’il n’y a qu’un seul type de connaissances. Plus précisément, ils rejettent l’idée d’une connaissance par empathie ou fondée sur une forme d’intuition spécifique, et affirment que toute connaissance est d’ordre structurel :

Seule la structure (la forme d’ordre) des objets, non leur « essence », peut entrer dans la description scientifique. Ce qui relie les hommes dans le langage, ce sont les formules structurelles ; elles représentent le contenu de la connaissance commune aux hommes.

Une telle caractérisation, que l’on trouve dès les premiers textes des empiristes logiques, rend propice l’assimilation de la connaissance au langage qui permet de l’exprimer. Schlick affirme ainsi que « toute connaissance véritable est expression (…) connaître, c’est exprimer ». C’est là l’aspect du tournant linguistique dont les empiristes logiques ont été les acteurs : à partir de la fin des années 1920, ces derniers se démarquent clairement de l’approche caractéristique de la théorie de la connaissance traditionnelle, qui examine les facultés du sujet connaissant, pour se centrer sur l’examen du langage et des énoncés de connaissance. Comme l’affirme Carnap en 1932 : « L’activité de la philosophie consiste bien plutôt à éclaircir les concepts et les propositions de la science. »

Notons que si les empiristes logiques font des sciences empiriques, et de la physique en particulier, le modèle de la connaissance, ils n’excluent pas pour autant la connaissance ordinaire : celle-ci représente un premier stade, moins précis que celui de la connaissance scientifique, sans en être pour autant fondamentalement distincte. Ou encore, comme le dit Schlick : « La pensée scientifique n’est pas essentiellement différente de la pensée dans la vie quotidienne : elle correspond simplement à un stade plus élevé. » De même, il y a un rapport de continuité, au sein du langage naturel, entre langage ordinaire et langage scientifique. Les développements de la logique moderne par Frege et par Russell en particulier ont fourni un outil nouveau et d’une importance décisive pour l’analyse de la connaissance selon ces lignes. Comme l’affirment encore les auteurs du manifeste du Cercle de Vienne :

C’est cette méthode de l’analyse logique qui distingue essentiellement le nouvel empirisme et le nouveau positivisme de ceux d’autrefois, dont l’orientation était davantage biologique et psychologique.

Une autre distinction fondamentale entre l’empirisme traditionnel et l’empirisme logique tient au fait que, pour ce dernier, les propositions de la logique et des mathématiques sont purement formelles. Comme l’affirme Carnap :

Les propositions de la logique et des mathématiques sont des tautologies, ou propositions analytiques : elles ne sont valides qu’en vertu de leur forme. Elles n’ont pas valeur d’énoncés, c’est-à-dire qu’elles ne disent rien sur l’existence ou la non-existence d’un quelconque état de choses.

Les propositions analytiques se distinguent des propositions synthétiques, a posteriori, qui sont les seules à nous dire quelque chose sur les faits du monde. Les empiristes logiques s’accordent pour rejeter la possibilité d’une connaissance a priori qui serait obtenue ou validée indépendamment de l’expérience : « il n’existe pas de véritable connaissance a priori. Toute connaissance est a posteriori, est basée sur l’expérience. On ne peut savoir si elle est vraie qu’en vertu de cette expérience sur laquelle elle se base. » Schlick exprime ainsi le caractère fondamentalement empirique de toute connaissance.

Notons encore que si l’analyse logique continue l’approche privilégiée par les empiristes logiques, ce n’est pas le seul type d’analyse de la science qu’ils admettent comme légitime. Bien au contraire, comme Carnap l’affirme en 1935 :

Par théorie de la science, nous pouvons entendre le domaine entier des recherches qui prennent la science pour objet. De telles recherches peuvent être entreprises en partant de points de vue différents. Ainsi on peut distinguer schématiquement une étude psychologique, une étude sociologique, une étude historique et une étude logique de la science, bien qu’en pratique, celles-ci ne doivent pas nécessairement être séparées.

On peut affirmer de manière schématique que si Carnap et Hempel ont privilégié chacun l’analyse logique du langage de la science, Neurath a mis en avant une approche plus pragmatique. De son côté, Schlick insiste également sur l’importance de l’analyse logique, mais il en a une compréhension bien différente de celle de Carnap : contrairement à ce dernier, il ne pratique pas l’analyse formelle de langage construits, mais privilégie l’analyse conceptuelle du langage naturel, se rapprochant ainsi du second Wittgenstein. On trouve par conséquent, au sein de l’empirisme logique, une diversité d’approches et de perspectives, dont on soulignera la complémentarité et qui font la richesse de ce mouvement. »

(In : Delphine CHAPUIS-SCHMITZ. « Lectures de philosophie analytique ». Sous la direction de Sandra LAUGIER et Sabine PLAUD. Editions Ellipses, Paris, 2011, pages : 127 – 129).

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