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Denis BUICAN et Cédric GRIMOULT. « La biognoséologie, évolution et révolution de la connaissance ».

« La biognoséologie est une nouvelle science de la connaissance. S’appuyant sur l’éthologie comparée des êtres vivants, y compris l’homme, et jugée à l’aune d’une histoire et d’une philosophie naturelles, cette conception scientifique se trouve à l’interface de plusieurs domaines de pensée. Tout d’abord, elle s’inscrit dans la réflexion ouverte par le criticisme de Kant (1724-1804), qu’il faut passer au crible des acquis de l’éthologie comparée illustrée par Konrad Lorenz, et développée à la lumière de toute une série de connaissances nouvelles.

Lorenz disait, non sans raison, que l’adaptation en tant que processus évolutif, est un processus de connaissance. En effet, écrit-il toute « adaptation à » une certaine donnée de la réalité extérieure révèle qu’une certaine quantité « d’informations sur » cette réalité a été assimilée par le système organique. Et il ajoute : « Ainsi que Goethe l’a bien saisi, l’œil est un reflet du soleil et des propriétés physiques qui caractérisent la lumière, indépendamment du fait que des yeux existent pour le voir ». Enfin, Lorenz constate que même une réaction primitive, comme la réaction d’évitement de la paramécie se heurtant à un obstacle, ce qui la fait reculer pour mieux rebondir ensuite dans une autre direction déterminée par le hasard, « sait » quelque chose « d’objectif » au sens littéral du terme du monde extérieur.

Lorenz interprète à sa manière les catégories a priori de Kant, quand il souligne : « En ce qui concerne le comportement, l’inné est non seulement ce qui n’est pas acquis, mais ce qui doit exister avant toute acquisition individuelle pour rendre celle-ci possible. C’est ainsi, en paraphrasant consciemment la définition de l’a priori kantien, que nous pourrions définir notre façon de concevoir l’inné ».

Or, pour chaque espèce biologique, l’inné ne peut résulter que d’une adaptation évolutive qui, selon notre théorie synergique de l’évolution, est redevable à la sélection multipolaire qui passe au crible les micro- et les macromutations héréditaires. Le tri des mutations effectué à plusieurs étages de l’édifice du vivant assure le passage de la mémoire naturelle historique de l’espèce à la mémoire génétique. Ainsi, les accidents héréditaires qui s’avèrent a posteriori adéquats à certaines situations du milieu sont conservés par la sélection multipolaire et intégrés au patrimoine génétique qui représente, comme l’affirme Lorenz, l’a priori inné, sans lequel aucun acquis ne serait possible. Avant l’expérience individuelle, et pour qu’elle devienne possible, il faut donc constater les racines génétiques des virtualités des structures psychiques, qui constituent le cadre a priori de toute connaissance.

Dans sa Critique de la raison pure, Kant parle d’une coupure infranchissable entre la chose en soi – le noumène – et le monde des phénomènes, car « on ne peut s’imaginer aucune manière pour ces objets de nous être donnés ». En d’autres mots, Kant considère que les choses en soi – les noumènes – n’auraient aucun rapport cognitif avec les phénomènes. Cette dichotomie absolue nous semble cependant trop rigide pour correspondre tout à fait à la réalité mouvante de la connaissance humaine, car si la vérité des noumènes purs nous est inaccessible, les phénomènes ne constituent que l’ombre des choses pour reprendre l’allégorie platonicienne de la caverne. Or il existe probablement autant de mondes des phénomènes que d’espèces capables de les appréhender d’une manière sélective et, chez l’homme, où les différences individuelles apparaissent plus prononcées, on trouve autant de mondes que d’individus.

Une trichotomie dans la dynamique de la connaissance apparaît alors bien plus plausible. À la dichotomie conçue par Kant, séparant les choses en soi pures – les noumènes purs – et les phénomènes, entre lesquels on ne peut envisager aucun rapport, on doit ajouter un troisième terme, que nous proposons de nommer « noumène actif » ou « chose en soi relative ». Une telle catégorie inclurait des objets de connaissance pouvant être rapprochés, et reflétés dans le miroir déformant constitué par l’appareil cognitif qui filtre la réalité selon ses particularités spécifiques. Illustrons ce nouveau concept à l’aide d’un exemple : la lumière est l’une des choses en soi relatives. Comme l’a dit Goethe, l’œil est aussi « un reflet du soleil et des propriétés physiques qui caractérisent la lumière ». En effet, même si l’éventuelle nature ultime de la lumière, comme celle de la matière ou de la vie, devait échapper à une connaissance absolue (noumène pur) de ce qu’est intrinsèquement la lumière, le cerveau humain reste capable, grâce à l’investigation scientifique, de dépasser les simples phénomènes et d’en appréhender la nature en proposant des hypothèses réfutables, et donc relatives.

Une telle connaissance n’est sans doute possible qu’avec les objets dont l’homme et ses ancêtres sont entrés en contact au cours de l’évolution. En effet, regardé sous l’angle de l’histoire biologique, l’appareil cognitif de notre espèce représente une adaptation spécifique au milieu observé, d’où il résulte une imbrication sous-jacente profonde entre l’organisme et ce qui l’entoure. C’est ce qui rend possible et facilite la recherche expérimentale au niveau des macrophénomènes observables par les sens et accessibles, ainsi, au sens commun. Mais, durant son évolution, l’homme n’est pas entré en contact direct avec les objets de dimension microscopique et cosmiques. Notre compréhension s’en trouve affectée et pose problème : les hypothèses fondées a priori sur l’analogie des microphénomènes avec ceux de l’expérience quotidienne semblent ainsi grevées d’une incertitude liée au fait que nous ne retrouvons plus les repères solides de l’univers habituel, appréhendé grâce à l’a priori inné, résultat d’un long cheminement évolutif de la vie et de la pensée. La boîte crânienne humaine, issue d’un long processus évolutif, représente ainsi – tout comme la caverne de Platon – la geôle la plus inexpugnable, ne laissant apercevoir, sur sa toile de fond, que la succession de l’ombre des ombres des choses …

En partant de ces considérations, les noumènes purs comme, par exemple, les éventuelles causes initiales et finales, le postulat de l’existence d’un monde surnaturel ou l’idée de Dieu, se perdent dans l’inconnu et l’inconnaissable, car ils ne souffrent aucunement d’être baptisés à la lueur vacillante de la connaissance toujours relatives de l’homme. En revanche, de choses en soi relatives, auxquelles les ancêtres de l’homme ont dû se frotter au long de la période de l’hominisation, et même auparavant, peuvent se trouver dans un rapport défini, sinon toujours exactement définissable, avec les phénomènes observés et appréhendés à partir de catégories propres à l’espèce.

Au fur et à mesure que la science avance de ses pas, toujours relatifs, dans la connaissance de la matière et des êtres vivants, sa connaissance peut s’approcher des noumènes relatifs qui se trouvent reliés d’une manière implicite et explicite au processus évolutif des êtres vivants. C’est le cas de l’évolution biologique, par exemple, qui n’apparaît pas en tant que phénomène concret – car, à l’échelle d’une vie humaine et même de nombreuses générations, les espèces semblent fixes – mais qu’il reste difficile à appréhender dans sa dimension graduelle, parce que l’on tombe rapidement dans l’aporie connue sous le nom de la « barque de Thésée ». Les Athéniens et l’Antiquité auraient conservé ce navire comme relique, mais devaient régulièrement le réparer des outrages du temps, en changeant ses pièces constitutives. Après plusieurs siècles, la question de savoir si la barque était toujours celle de Thésée, et sinon, quand elle avait cessé de l’être, a dès lors constitué une problème philosophique célèbre.

La chose en soi postulée par Kant – le noumène pur ou absolu – échappant à toute définition issue des rapports expérimentaux, impossibles dans son cas, tient, en principe, non seulement de l’inconnu, mais de l’inconnaissable. Mais si le noumène pur se révèle a priori étranger à tout abord expérimental et à toute certitude cognitive, l’on ne peut pour autant fixer par avance la sphère de l’inconnaissable. La connaissance proprement dite doit donc se borner – non sans regret – au monde des phénomènes et des noumènes relatifs. »

(In : Denis BUICAN et Cédric GRIMOULT. « L’Évolution. Histoire et controverses ». CNRS éditions, Paris, 2011, pages : 131 – 135).

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Konrad LORENZ, avec …un « noumène » (au sens kantien et non platonicien) sur l’épaule. Mais on peut faire l’étude des oiseaux, ils ne sont plus indépendants de notre expérience, ils ne font plus partie du monde de l’inconnaissable, du moins pas totalement. Si l’homme parvient à formuler des conjectures sur à peu près tout, alors, la Science peut se charger de faire passer « le monde des noumènes » à celui des « phénomènes ». Cependant, la Science étant ce qu’elle est : toujours faillible et toujours incomplètement déterminée, alors, tout phénomène « bien connu » parce que « connu » seulement à l’aide de lois corroborées par des tests relatifs (…) comporte aussi une part de ce qui relève encore du « noumène », ou de ce qui est pour l’instant inconnaissable. Ce corbeau peut donc être un « phénomène ». Mais, selon une motivation que nous préférons qualifier de « poétique », nous dirons que c’est un « noumène » ; une « chose en soi », libre, un moment, de toute investigation humaine, et qui manifeste ici, avec une délicieuse insolence et de l’humour sa liberté : « toi, qui croit me connaître, avec ta « Science », tu vois, je viens me poser sur ton épaule, un peu quand je veux, et pas nécessairement  quand ta « Science » l’aura décidé à ma place..! » :

Commentaires :

Dans un sens kantien, « L’inconscient », n’est certainement pas un « noumène ». Il le serait plutôt dans un sens platonicien. Il n’est donc pas cette « chose en soi » que nous avons en nous, et qui plus est, susceptible d’être soumis à des tests expérimentaux. En conséquence, il n’est pas davantage, ni peut être un « phénomène » scientifique connu à partir de lois scientifiques.

Il n’est donc qu’une « idée » métaphysique, mais selon la branche « délirante » de la métaphysique, inaugurée, notamment, par des philosophes comme Hegel.