Archive

Archive for the ‘Elie G. ZAHAR.’ Category

Elie G. ZAHAR. « Le problème de l’heuristique. »

« Le problème de l’heuristique. »

« A la manière de Reichenbach et des membres des cercles de Vienne, Popper distingue rigoureusement le contexte de la découverte de celui de la justification. Ce dernier constitue le domaine de la méthodologie proprement dite, dont le but est l’évaluation logique d’hypothèses supposées déjà construites. Quant au contexte de la découverte, il fait l’objet de la psychologie de l’invention. N’étant pas susceptible d’une reconstruction rationnelle, la découverte reposerait sur l’empathie (Einfühlung). S’il se trouve qu’il y a adéquation entre une nouvelle théorie, et certains faits, ceci n’est pas le résultat d’efforts rationnels concertés ; c’est l’effet d’une certaine surabondance. Les faits ayant réfuté une théorie dominante, de nouvelles hypothèses surgissent en grand nombre, à la manière de mutations spontanées. La plupart de ces hypothèses sont éliminées par l’expérience ; mais, comme il y a eu surproduction de théories, il en restera quelques-unes qui auront survécu au conflit. Popper propose donc un schème darwinien au progrès de la connaissance : l’adaptation des théories aux faits est en quelque sorte une illusion d’optique ; elle résulte d’un processus de sélection qui écarte les hypothèses défectueuses. Quant à l’adaptation elle-même, elle est au fond l’effet du hasard. Il n’y a donc pas d’adéquation voulue entre les théories et la réalité. C’est la surabondance qui assure que certaines hypothèses échapperont à la falsification tout en expliquant les succès empiriques des théories révolues. En bref, il n’existe pas de logique de la découverte scientifique, mais seulement une psychologie de l’invention juxtaposée à une méthodologie qui évalue logiquement des théories déjà constituées. Remarquons tout de suite que la thèse darwinienne concernant le processus de la découverte est en parallèle avec la méthodologie falsificationniste en ce que la réfutation empirique y joue un rôle semblable à celui de la sélection naturelle. Cependant, cette thèse ne fait pas corps avec la méthodologie popperienne dont les aspects les plus importants s’avèrent conciliables avec d’autres conceptions de la découverte scientifique.

Nous sommes maintenant arrivé au point de litige le plus important entre Popper et Lakatos. Ce dernier explique le développement de la science en fonction de programmes de recherche, dont chacun se caractérise par un noyau dur et une heuristique positive donnant naissance à une suite d’hypothèses. Le noyau dur est un ensemble de propositions que tous les membres d’un même programme partagent. L’exemple d’un tel noyau est fourni par les lois de Newton, qui sont le fondement indiscutable de la physique classique. L’heuristique positive consiste en certaines directives, issues peut-être d’un principe métaphysique, qui guident la recherche en indiquant la façon dont une nouvelle théorie devrait être constituée, et la manière dont le programme pris intégralement devrait parer à certaines réfutations empiriques. On voit combien cette approche s’apparente à celle de Kuhn, dont Lakatos s’est inspiré. Un exemple frappant d’un programme de recherche est offert par la Mécanique Céleste qui traite des corps matériels comme des agrégats d’éléments différentiels denses et qui, en compliquant ses modèles successifs, espère éliminer graduellement tous les conflits avec l’expérience.

Dans ce qui suit, je présenterai un point de vue qui, tout en s’écartant un peu de la philosophie de Lakatos et même en la contredisant sur certains points, n’en demeure pas moins dans l’esprit de cette philosophie. Dès le départ il faut strictement distinguer l’une de l’autre deux questions différentes : la première concerne la possibilité d’une reconstruction rationnelle de la découverte scientifique ; la seconde est de savoir si une telle reconstitution joue un rôle quelconque dans l’évaluation logique d’une théorie après la construction de cette dernière. Nous verrons dans quel sens Popper a parfaitement raison de répondre négativement à la seconde question. Quant à la première, il s’agit de montrer que le processus de la découverte est beaucoup plus rationnel qu’il n’apparaît à première vue ; qu’il n’est ni inductif ni intuitif, mais qu’il repose dans une très large mesure sur des raisonnements déductifs procédant de certains principes qui servent de base non seulement à la science, mais aussi aux systèmes d’une métaphysique qualifiée justement de déductive. Les programmes de recherche sont constitués par les choix qu’ils font parmi ces principes.

Comme il est parfaitement impossible de donner de l’heuristique une définition à la fois générale et précise, il est préférable de s’attaquer d’abord à des problèmes spécifiques pour en dégager ensuite certaines conclusions globales touchant la structure des programmes de recherche. Commençons par le problème qui se pose en vue du caractère quasi-cummulatif ou quasi-inductif, du savoir empirique. Nous allons démontrer qu’une hypothèse scientifique peut être, sciemment et à l’avance, adaptée à certains faits. De surcroît, en appliquant certains procédés mathématiques, on peut forcer une théorie en construction à rendre compte des succès empiriques de ses précédesseurs.

4 ) Logique de la recherche.

Le processus de la découverte n’est pas inductif ; il ne ressemble pas non plus à la création poétique parce qu’il comporte une grande part de déduction ; le raisonnement déductif en constitue, comme le montreront les exemples ci-dessous, le moment le plus important. Les prémisses dont part ce raisonnement sont souvent des principes philosophiques qui préexistent à la science proprement dite ; il n’est pas exclu qu’ils décrivent de la connaissance commune, ou même qu’ils soient innés, qu’ils reposent sur des bases génétiques. Leur émergence pourrait donc trouver une explication darwinienne. L’important est que, dès qu’ils s’insèrent dans la marche de l’évolution, ils rendent possible la recherche systématique en constituant de puissants principes heuristiques ; ceux-ci sont appliqués à certaines hypothèses pour en produire d’autres qui satisfont mieux à ces mêmes principes, et qui sont ensuite confrontés aux faits ; après quoi la même démarche est répétée. En d’autres termes : l’émergence de la conscience pourrait un jour être expliquée selon un schème darwinien ; mais, la conscience un fois donnée, l’action finale devient possible. Cette action se manifeste de façon éclatante dans le domaine de la science ; le développement de celle-ci suit alors une voie lamarckienne, non darwinienne.

Il s’agit maintenant d’énoncer aussi clairement que possible certaines propositions métaphysiques qui servent de base à la logique de la découverte. Selon Emile Meyerson, la science tout entière est sous-tendue par le principe d’identité qui consiste à nier la diversité des phénomènes, ou plutôt à la faire découler d’un ensemble de lois fixes s’appliquant à toute la nature ; c’est la forme dite légale du principe. Celui-ci revêt aussi une forme causale qui veut que la nature soit peuplée de substances obéissant à des lois  de conservation. L’esprit humain a tendance à hypostasier certaines processus, c’est-à-dire à en faire des substances dont la qualité totale ne varie pas. Il s’agit là d’une tendance innée qui porte déjà l’enfant à croire à la persistance des choses matérielles. Au XIX° siècle, l’énergie fut définie dans le même sens ; enfin, Einstein fit de la matière conjointe à l’énergie le substrat de la réalité physique. Le principe d’unité, dont Einstein a aussi fait usage, est apparenté au principe d’identité : la nature ne devrait pas se scinder en des domaines disjoints obéissant à des lois différentes ; en cas d’un tel schisme, il faut faire découler toutes les lois d’une hypothèse unique ; une première solution serait que l’un des domaines s’étendent aux autres. Nous verrons que ce principe a conduit Einstein à la Relativité Restreinte. Nous pouvons aussi mentionner le principe de la proportionnalité de l’effet à la cause  Meyerson va jusqu’à affirmer que l’esprit humain désire identifier l’effet à la cause, ce qui le mènerait directement aux lois de conservation. Il y a aussi le principe philosophique de la raison suffisante, énoncé clairement par Leibnitz, et dont Anaximandre, Archimède et Stevin avaient implicitement fait usage pour démontrer que certains équilibres persistaient. Nous rencontrons enfin des raisonnements qui reposent sur une notion intuitive de probabilité ; par exemple le postulat que dans la nature les coïncidences purement fortuites, étant très improbables, n’ont pas lieu. S’il y a une concordance inattendue entres des phénomènes en apparence indépendants c’est que ceux-ci découlent de la même source. Le refus de ce que Popper appelle les « théories de conspiration » appartient au même ordre d’idée : une théorie qui postule certaines causes profondes, mais aussi des facteurs compensateurs qui font que ces causes n’affleurent jamais au niveau des phénomènes, est à rejeter ; une compensation systématique et exacte nous paraît intuitivement implausible, parce que très improbable. C’est cette même notion d’improbabilité qui nous pousse à considérer une théorie comme fortement appuyée par les faits inattendus qu’elle entraîne ; il nous semble implausible que ce soit là l’effet d’un pur hasard qui n’aurait rien à voir avec le contenu de vérité de la théorie en question.

Notons que les principes que nous venons d’énumérer sont employés autant dans la vie courante que dans les sciences ; et surtout, comme nous l’avons déjà remarqué, qu’ils préexistent à la science proprement dite. Ils forment des points de départ à des raisonnement déductifs débouchant sur la découverte de nouvelles hypothèses ; il faut reconnaître que ces enchaînements déductifs ne sont pas toujours sans faille ; ils comportent des lacunes qui sont comblées par des considérations de simplicité, de commodité, ou même par de soi-disant coups d’intuition. Il s’agit là de ce que Lakatos appellerait des lemmes cachés, d’expédients qui sont reconnus comme tels, qui jouent un rôle beaucoup moins important qu’on ne le croit, et que la science cherche de toute façon à éliminer au cours de son développement. »

(In : Elie G. Zahar. « Karl Popper et la science d’aujourd’hui. Colloque de Cerisy ». Edition Aubier, Paris, 1989. « La controverse Lakatos-Popper ». Pages : 187 – 189).

Catégories :Elie G. ZAHAR.