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Francisco VERGARA. Le libéralisme utilitariste.

« Le libéralisme utilitariste ».

« Nous devons chercher les règles qui sont, dans l’ensemble, les plus utiles et les plus bénéfiques (…) le point ultime vers lequel ces règles doivent toutes tendre, c’est l’intérêt et le bonheur de la société, (…) même dans la vie de tous les jours, nous avons recours constamment au principe d’utilité publique. » (David Hume, 1751).

« Sous l’appellation de principe d’utilité, car c’est sous ce nom que nous l’avons emprunté à David Hume…nous avançons le principe du plus grand bonheur en tant que critère du bien et du mal (standard of right and wrong) en matière de morale en général et de gouvernement en particulier. » (Jérémy Bentham, 1776).

« L’utilitarisme… a été représenté par une longue lignée d’auteurs brillants, à partir de Hume et Adam Smith jusqu’à Edgeworth et Sidgwick, qui ont érigé un corps de pensée véritablement impressionnant par son étendue et sa profondeur. » (John Rawls, 1993).

« Celui qui aspire à réformer la société et qui propose des lois et institutions meilleures se voit assez rapidement contraint de rendre explicite ce qu’il entend par le qualificatif « meilleur ». S’il veut que son discours soit parfaitement clair, il doit préciser quel est le critère dont il se sert pour déterminer que telle loi (ou système de lois) est « meilleur », « préférable », « supérieur », ou quelque autre expression évaluative dont il veuille se servir.

Nous avons vu que les libéraux classiques étaient divisés sur cette question. Pour les uns, c’est la conformité avec la Nature (ou avec l’Intention que la Nature semble manifester ou avec l’Ordre de perfection que notre intelligence peut déceler dans la Nature) qui fait qu’une institution est bonne ou mauvaise. Pour d’autres, c’est la conformité avec la Raison qui est le bon critère. Pour d’autres encore, les bonnes lois et les bonnes actions sont celles qui sont en accord avec la volonté de Dieu, etc. Dans ce chapitre, nous traitons de la doctrine selon laquelle c’est le bonheur qui en résulte pour la communauté (ou pour l’humanité) qui est le critère suprême.

Cette doctrine est très ancienne et (comme la plupart des idées fondamentales) elle a reçu des appellations différentes. A l’époque romaine, on parlait de la doctrine de « l’utilitias publica » ou « utilitias communis », et c’est de la philosophie du droit des Romains qui vient l’habitude de se servir de l’expression « utilité » pour désigner l’intérêt et le bonheur. Des auteurs de langue anglaise (comme Bacon, Austin, Ricardo) utilisent souvent l’expression « the doctrine of expediency », en précisant qu’il s’agit de « general expediency » au sens le plus élevé de ce mot. Elle est appelée « doctrine du bonheur » par son grand adversaire Kant, et cette expression est aussi utilisée, parfois, par John Stuard Mill, David Hume et les philosophes français comme Helvétius (à la veille de la Révolution de 1789) parlent du « principe d’utilité publique », expression que Bentham et ses successeurs raccourcirent à « principe d’utilité ». Enfin, selon John Stuart Mill, c’est lui-même qui popularisa l’usage du mot « utilitarisme » qui est, de nos jours l’appellation la plus fréquente pour la désigner.

Le statut de la liberté dans la doctrine utilitariste est assez clair. La liberté d’expression, la liberté commerciale, la liberté de déplacement (ou n’importe quelle autre liberté) ne sont souhaitables que dans la mesure où elles tendent à augmenter le bonheur de la communauté ; elles sont répréhensibles dans le cas contraire. La quantité de liberté que la société autorise doit être déterminée de manière à maximiser le bonheur général.

Dans l’abstrait donc, les choses sont simples. Pour choisir entre deux lois (ou deux institutions), il semblerait qu’il suffit d’additionner le bonheur (et de soustraire le malheur) qu’elles occasionnent à chaque individu concerné et d’en faire un total, une somme, un agrégat ou une quantité globale, peu importe l’expression. L’idée est très ancienne et avait déjà été énoncée dans l’Antiquité. En pratique, lorsqu’un législateur veut édicter ou modifier une loi ou une institution du point de vue du bonheur, surgissent nombre de difficultés de mesure, de comparaison ou pondération, d’agrégation, etc. C’est pour tenter de surmonter, voir contourner, les problèmes que surgissent dans ce genre de démarche que Bentham a élaboré un remarquable appareil de concepts et classifications appelé « méthode de détail » par ses disciples et qui avait pour but d’élever la législation au niveau d’une « science ».

Mais, avant de poursuivre, il faut dire qu’il est certainement malhonnête d’insister, comme on le fait si souvent, sur les difficultés qu’entraîne l’application du principe d’utilité en omettant de dire que des problèmes similaires de comparaison interpersonnelle et d’agrégation se posent dans les autres doctrines éthiques. Depuis l’ancien débat pour savoir qui est le propriétaire légitime du gibier (celui qui le poursuivait depuis deux jours et ou celui qui l’a tué au dernier moment ?) jusqu’aux débats contemporains concernant les limites du droit d’une femme à décider de ce qui se passe dans son ventre, il suffit d’avoir étudié un peu pour voir que, dans des doctrines comme celles de Kant ou de Rawls, on est aussi obligé de comparer et peser les droits contradictoires des personnes en présence, sinon on ne peut pas décider lequel doit l’emporter. Et dans une théorie « systématique » reliant tous ces droits par quelques principes (dans ce que l’on appelle « une théorie de la justice »), on érige souvent dans l’imagination un système total de droits ou libertés considéré comme le « plus parfait » ou le « plus étendu possible » (selon l’expression de Rawls) et qui sert d’étalon pour juger laquelle, entre plusieurs structures sociales, est préférable. Comme le dit clairement Rawls, dans son premier principe de justice, ce que l’on cherche c’est le « système total le plus étendu possible (the most extensive) de libertés de base… » ; « ma théorie de la justice sert à évaluer les structures de base des sociétés. C’est une construction intellectuelle qui permet de classer dans un ordre de préférence les structures sociales (it is a conception for ranking social forms) ».

Quelques malentendus : ce que l’utilitarisme n’est pas.

Les idées fondamentales en philosophie sont souvent assez simples. Ainsi, selon les uns, la substance appelée « matière » existe vraiment, alors qu’elle n’est qu’une hypothèse commode ou un produit de l’imagination selon d’autres. Toutes nos idées viennent de « l’expérience », soutiennent les uns ; « non » disent les autres, certaines idées viennent d’ailleurs (de la « Raison », par exemple). L’enchaînement causal s’étend à tout ce que nous connaissons, soutiennent certains ; pour d’autres, il existe des parties de l’esprit humain (la « volonté », par exemple) qui jouissent d’un certain degré de « liberté ».

Les confusions si répandues à propos de certaines idées fondamentales ne viennent pas nécessairement de leur difficulté ou complexité, mais souvent du fait qu’on les confond (parfois dans une sorte d’amalgame) avec d’autres idées ou théories complètement différentes.

C’est particulièrement courant lorsque l’idée en question est désignée par un mot qui, dans la langue courante, possède d’autres connotations, comme dans le cas du « matérialisme », du « sensualisme », du « rationalisme » et, bien sûr, de « l’utilitarisme ».

Dans le cas précis de « l’utilitarisme », ou du « principe d’utilité », l’un des principaux obstacles à leur compréhension vient du fait que les commentateurs désignent souvent, par ces expressions, plusieurs choses différentes, sans lien nécessaire entre elles. Ainsi, certains entendent par ces mots une théorie psychologique simpliste (qui soutiendrait que l’homme cherche uniquement et constamment son plaisir). D’autres utilisent ces expressions pour désigner l’éthique égoïste (selon laquelle chacun doit chercher uniquement son intérêt personnel). Pour d’autres encore, ces mots désignent une préférence pour la richesse et les biens matériels et un certain mépris des plaisirs spirituels et esthétiques. Et il n’est rien de plus courant que d’utiliser ces expressions parfois dans un sens, parfois dans un autre et parfois pour faire allusion à un « système » contenant toutes ces idées à la fois et auquel aurait adhéré une « secte ».

Les tenants les plus connus de « l’utilitarisme » se sont toujours plaints de ces confusions. Ainsi John, Stuart Mill écrit : « On attrape au vol que le mot « utilitarisme », sans en connaître rien d’autre que le son… le terme est utilisé de manière tout aussi ignorante non seulement dans la condamnation, mais aussi dans l’éloge… Cet usage déformé est le seul par lequel le mot est connu la plupart du temps. » Et Sidgwick écrit que « le mot Utilitarisme… semble être employé pour désigner plusieurs théories différentes, n’ayant aucun lien nécessaire les unes avec les autres et ne portant même pas sur le même sujet. »

Pour éviter ces malentendus, les utilitaristes ont tous clairement indiqué ce qu’ils entendaient par ces expressions, en général dans un chapitre de leur livre fondamental expressément dédié à démêler ces confusions. Ainsi, le premier chapitre du livre fondamental de Bentham est intitulé « Du principe d’utilité ». Le chapitre II du principal livre de John Stuart Mill sur ce sujet a pour titre « Qu’est-ce que l’utilitarisme ? ». La leçon IV des Lectures on Jurisprudence, de John Austin, est expressément dédiée à débrouiller ces confusions et s’intitule « The Theory of Utility Misunderstood ». Tandis que le chapitre I du livre IV du traité fondamental de Henry Sidgwick s’appelle « The Meaning of Utilitarianism ». Mais, malgré tous ces efforts, continue encore à reproduire les mêmes erreurs.

Pour mieux comprendre la doctrine éthique dont il est question dans ce chapitre, il est instructif donc de revenir sur quelques-unes des confusions les plus répandues et de rappeler ensuite ce que les utilitaristes entendaient eux par « utilitarisme » et par « principe d’utilité ».

Critère éthique ou théorie psychologique ?

Une des erreurs les plus courantes consiste à confondre, ou à faire un amalgame entre le « principe d’utilité » (qui est un critère éthique) et la « théorie de l’égoïsme universel de l’homme » (qui est une théorie psychologique). Ainsi Elie Halévy, qui écrit que « (le) principe d’utilité… signifiait que tous les hommes naturellement tendent aux plaisir et fuient la peine » ; « le philosophe utilitaire…considère l’individu comme primitivement égoïste, et toutes les inclinations désintéressées comme autant de transformations de cet égoïsme primordial ».

Les utilitaristes n’ont pourtant jamais utilisé l’expression « principe d’utilité » pour désigner une théorie psychologique et encore moins la théorie égoïste. Et ils ont souvent attiré l’attention sur cette confusion. Ainsi, dans sa critique de Sedgwick (à ne pas confondre avec Sidgwick), John Stuart Mill écrivait « Sedgwick fait un amalgame (he lumps up) entre le principe d’utilité – qui est une théorie sur le bien et le mal – et la théorie de l’égoïsme universel de l’homme… Quel lien peut-il bien y avoir entre « le calcul des avantages pour l’individu » et le principe d’utilité ? ».

Vingt-sept ans plus tard, dans sa critique de Whewell (1867), il dénonce à nouveau cette confusion : « Le Dr. Whewell confond la Théorie du Bonheur – qui est une Théorie Ethique – avec des Motivations parfois appelée Système Egoïste ; il attaque cette dernière (qu’il attribue à Bentham) en lui donnant le nom de la première. »

John Austin dit la même chose : « La doctrine éthique que j’appelle « doctrine de l’utilité » n’a aucun rapport nécessaire avec aucune théorie des motivations (no necessary connexion with any theory of motives). » Et Henry Sigdwick écrit : « L’utilitarisme, d’après ma définition, est une doctrine éthique et non une théorie psychologique : ce n’est pas une théorie sur ce qui est mais sur ce qui doit être. »

La confusion dont nous parlons ici est d’autant plus inexcusable que la plupart des utilitaristes britanniques ont expressément rejeté la « théorie égoïste » comme explication des actions volontaires.

Ethique égoïste ou éthique universaliste ?

Un autre malentendu très répandu consiste à confondre le critère éthique des utilitaristes (le bonheur de la communauté) avec celui de l’éthique égoïste (le bonheur de l’individu qui agit). Ici encore, les utilitaristes ont systématiquement protesté contre cette déformation de leur doctrine. Ainsi, John Stuart Mill précise que « le bonheur qui constitue le critère utilitariste de ce qui est bien, n’est pas le bonheur de l’individu qui agit, mais celui de tous ceux qui sont concernés ».

Sidgwick aussi s’est donné beaucoup de peine pour clarifier cette confusion. D’abord dans l’introduction de son célèbre livre : « Pour différencier les deux méthodes qui prennent le bonheur comme but ultime, il convient de les distinguer par les appellations Hédonisme Egoïste et Hédonisme Universaliste : et, puisque c’est cette deuxième méthode, telle qu’elle a été enregistrée par Bentham et ses disciples, que l’on entend généralement par « Utilitarisme », je limiterai toujours l’usage de ce mot à cette signification (I shall allways restrict that word to this signification). »

Et quatre cents pages plus loin, dans le chapitre intitulé « Le sens du mot utilitarisme », il écrit : « Il convient donc de définir, avec le plus de précision possible, la doctrine que nous désignons ici par ce mot : et simultanément la distinguer d’autres doctrines auxquelles l’usage veut que l’on applique la même appellation. (…) La première doctrine d’avec laquelle il semble nécessaire de la distinguer est l’Hédonisme Egoïste que nous avons exposé et discuté au Livre ii de ce traité. La différence entre la proposition (1) que chacun doit chercher son propre bonheur et la proposition (2) que chacun doit chercher le bonheur de tous, est tellement éclatante… qu’on est obligé de se demander comment il est possible qu’on ait jamais pu les confondre ou les inclure sous une même appellation. »

Les commentateurs qui font cette confusion affirment parfois que l’utilitarisme propose deux buts suprêmes, un pour l’homme d’Etat et le législateur (le bonheur de la communauté) et un autre pour l’individu privé (son bonheur individuel). Bentham a pourtant souvent prévenu contre cette erreur d’interprétation. Dès la première page de son traité fondamental, il précise que le devoir de chercher le « bonheur de tous » n’est pas destiné uniquement aux serviteurs de l’Etat : « C’est le juste et véritable but, et même le seul juste et véritable but universellement désirable de l’action humaine ; de l’action humaine en toute situation, en particulier dans celle du fonctionnaire. »

Dans son Article on Utilitarianism il est encore plus explicite : « Le plus grand bonheur du plus grand nombre » (Les guillemets anglais sont de Bentham)… fut proposé comme principe… de toute législation ainsi que de toutes les règles et préceptes destinés à guider la conduite humaine dans la vie privée…une direction, indiquant le chemin le plus approprié à suivre dans chaque occasion, en public comme en privé, un but que doit poursuivre chaque individu, qu’il agisse à titre privé et individuel ou en tant que membre de la communauté. »

Ce que John Stuart Mill a parfaitement compris et tient à rappeler : « Bentham n’a jamais songé à définir la morale comme l’intérêt personnel de celui qui agit. Son « principe du plus grand bonheur »  concernait le plus grand bonheur de l’humanité et de tous les êtres doués de sensibilité. »

(In : Francisco VERGARA. « Les fondements philosophiques du libéralisme. Libéralisme et éthique ». Editions La Découverte/Poche, Paris, 1992, pages : 55 – 65).

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