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Franz SEITERBERGER : « Le cerveau, hypothèse qui produit des hypothèses ».

« Seiterberger : Il a été dit hier que l’on pouvait concevoir le processus d’apprentissage comme la production active d’hypothèses sur le comportement dans le monde, hypothèses qui se vérifieraient ou étaient réfutées et assuraient ainsi la marche de l’évolution. Ce comportement hypothétique est commandé, chez les êtres vivants supérieurs, par le cerveau, et l’on peut dire à cet égard que le cerveau est une théorie de la nature acquise au cours de l’évolution. Mais la particularité, et même la particularité unique du cerveau humain, réside en ceci qu’il n’est pas seulement une théorie ou une hypothèse sur la nature par sa simple existence ou son fonctionnement, mais qu’il projette lui-même des hypothèses et des théories dans le monde, il les produit activement et il les met en application.

Cette fonction décisive du cerveau a certes des origines précises dans le processus de l’évolution mais elle ne se situe plus dans un processus biologique, elle se situe dans un processus culturel, justement ce monde trois de Popper. Je voudrais dans ce qui va suivre prendre position sur la théorie des trois mondes du point de vue de la recherche sur le cerveau et en particulier discuter les conditions d’existence neurobiologique du monde trois, monde des produits de l’esprit.

La description scientifique du cerveau doit partir du principe qu’il s’agit d’un organe indivisible dont la fonction globale est intégrée à l’existence réelle de l’individu. En d’autres termes, on ne peut pas réduire l’homme à son cerveau, même si celui-ci est le plus humain de tous les organes. D’un autre côté, il faut distinguer dans le cerveau, d’un point de vue analytique, trois niveaux différents à étudier avec des méthodes différentes. D’abord, l’organe lui-même : il a naturellement une évolution, et même une histoire évolutionnelle très curieuse, une anatomie complexe, des données physiques et chimiques de son existence et de sa vie. Ces données correspondent pour l’essentiel à celles des autres organes, mais elles présentent aussi certaines particularités. Passons à la structure fonctionnelle du cerveau : le rapport entre fonction et structure à l’intérieur du cerveau est celui d’une forme de système, système au sens technique du terme, c’est-à-dire d’une multiplicité de parties réunies en une unité fonctionnelle de traitement d’information pour la commande du comportement. La véritable fonction de ce système, soutenu par des activités organiques, réside dans les programmes de traitement d’information, autrement dit dans les schémas dynamiques et spatiaux de stimuli nerveux. Ces programmes de traitement d’information peuvent très bien se comparer au « software » d’un système technologique de traitement d’information. Mais il ne faut pas réduire le cerveau au statut d’ordinateur. Dans cette optique, les processus de fonctionnement du cerveau ne sont pas des objets du monde un, ils possèdent une réalité fonctionnelle, précisément celle de l’information. Une petite partie de ces processus s’accompagne d’une prise de conscience, plus exactement, certains résultats du traitement de l’information à l’intérieur du cerveau accèdent à la conscience, ce sont des perceptions, des sentiments, des désirs. De ce point de vue, la conscience est un côté intérieur subjectif, une intériorisation de notre comportement. Elle n’a pas de réalité substantielle, il s’agit d’une qualité de l’activité du cerveau qui apparaît à un certain degré de complexité de l’organe cervical.

En ce qui concerne les relations entre le cerveau et la conscience, autrement dit le problème corps-esprit, je voudrais n’évoquer ici qu’un aspect en disant qu’il n’y a pas entre les phénomènes subjectifs de la conscience et l’activité matérielle du cerveau de liens de causalité ni d’identité, il y a plutôt interdépendance et complémentarité. La conscience nous livre à partir d’une sélection dont les critères nous restent inconnus une vision du monde individuellement pertinente dans laquelle les objets, les lieux et les événements jouent le rôle déterminant. C’est ainsi que se forme la conscience chez l’homme et même chez les animaux, tout au moins les animaux supérieurs. Mais pour les fonctions supérieures du cerveau humain, cette conscience ne suffit pas. Ils supposent un autre niveau de fonctionnement, un niveau de réflexion que nous qualifions de conscience de soi. Pour définir brièvement la conscience de soi, on pourrait dire que c’est la perception intérieure de l’être vivant non seulement dans son monde, ce qui correspondrait à la simple conscience, mais aussi vis-à-vis du monde. Par la conscience de soi, l’individu fait l’expérience du monde et en même temps de lui-même en tant qu’objet de ce monde, il est conscient à la fois de son expérience subjective et de sa propre existence, autrement dit, réflexion double, mode d’expérience duelle de l’existence une et indivisible de l’individu. Cette expérience duelle de la conscience de soi repose naturellement sur des données de l’évolution : d’abord la complexité du cerveau, en particulier celle de la construction de l’écorce cérébrale, et des données fonctionnelles, par exemple le vaste éventail complet de l’expérience humaine qui ne recouvre pas seulement l’ensemble de notre environnement tel que nous le présentent nos sens, mais aussi notre propre univers, y compris les pulsions instinctives ainsi soumises au contrôle du comportement. Ensuite, la perception des objets, et en relation avec elle, grâce au sens du temps, la possibilité d’enregistrer le déroulement des processus dans le monde réel ; et venant encore s’ajouter à cela, l’incroyable accroissement de la capacité d’apprentissage, au sens d’une assimilation des structures du réel disponibles pour l’organisation du comportement par le biais de la mémoire. Cette capacité de reproduire des traces d’expérience passagère est aussi la condition de l’identité temporelle, de l’historicité de la personne humaine. La perfection de la perception des objets s’applique aussi chez l’homme à son propre corps, dont la représentation par le schéma corporel est incroyablement précise et complète, l’expérience de la douleur constituant un facteur essentiel de la référence individuelle du sujet à lui-même.

Venons-en aux produits de fonctionnement du cerveau : au degré de puissance de fonctionnement du cerveau correspond une certaine catégorie de produits. En intensifiant son activité, le cerveau peut, et c’est l’élément décisif, non seulement concevoir comme hypothèses sur le monde des modèles réels mais aussi des modèles de réalité possible, autrement dit des objets-modèles. La capacité de reproduction et de calque du monde se transforme brusquement en création de représentation, incluant la projection dans l’avenir de l’évolution possible, souhaitée ou attendue, mais éventuellement aussi redoutée, de situations réelles. Mais cette capacité de représentation est on ne peut plus étroitement liée au langage, plus exactement à la faculté du langage  que possède notre cerveau et qui a rendu possible dans l’histoire de l’espèce humaine l’apprentissage de la parole. L’exercice de la parole signifie que les produits de traitement de l’information que nous avons décrits, par exemple le schéma de stimuli d’un objet, d’un événement, d’une certaine situation dans l’espace, que tous ces produits se voient attribuer un code radicalement nouveau par l’intermédiaire de la codification neurophysiologique complexe des signaux, qui simplifient et schématisent incroyablement, mais peuvent en même temps intervenir à la place de groupes d’objets entiers au titre de la représentation symbolique. C’est seulement à partir de ce moment-là que sont possibles la pensée la projection dans le futur, l’action et la mémoire au degré de perfection qu’on leur connaît chez l’homme, ainsi que la réalisation de structures représentatives formulées par le langage, la fabrication d’outils ou de produits de la technique.

Ce monde des produits de l’esprit marqués par le langage correspond au monde trois, autrement dit à la somme et à l’ordre d’équivalents de la réalité, autonomes, extériorisés, produits par le cerveau et qui, coupés de l’organe qui les a portés, constituent une couche particulière de la réalité, une couche de réalité fonctionnelle méta-organique, qui engendre ses organisations propres, présente ses propres lignes d’évolution, constituant dans leur ensemble ce que nous appelons la culture. Comme je viens de le dire, c’est une forme de réalité fonctionnelle, mais elle présente de multiples potentialités de réalisation. Les objets du monde trois peuvent être des pensées de la conscience, véhiculées par des processus de fonctionnement du cerveau, traités par des modules de l’encéphale ; leur somme ou l’ensemble de leurs structures autonomes constitue ce que l’on appelle la connaissance au sens le plus strict du terme. Mais elles se concrétisent aussi dans des institutions, des productions et des organisations de toutes sortes, dans les œuvres d’art, la musique, les livres et les produits de la technique, qui constituent à leur tour une deuxième nature réelle d’éléments du monde trois, c’est cette nature seconde qui nous cause actuellement le plus de problèmes. L’évolution ne joue plus un rôle déterminant dans les processus de la culture, en tout cas pas dans les temps historiques, ils échappent à l’évolution : la culture est un produit postévolutionnel dont le mode de déroulement est l’histoire ; celle-ci présente certes plus d’une analogie avec le processus d’évolution biologique, mais il est essentiel de l’en distinguer. »

(In : Franz SEITERBERGER. « Konrad LORENZ et Karl POPPER. L’avenir est ouvert ». Éditions Flammarion, Paris, 1990, pages : 99 – 104).

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