Archive

Archive for the ‘Frederick CREWS.’ Category

Frederick CREWS. « Analyse terminable. »

« Analyse terminable »

« Comme tous ceux qui furent un jour freudiens, j’ai supposé pendant des années que le bien-fondé de la psychanalyse, en tant que théorie, pouvait être jugé séparément de tout rejet de la psychanalyse en tant que thérapie. J’ai donc professé l’agnosticisme à l’égard de sa dimension curative tout en soutenant que la théorie psychanalytique prouvait indépendamment ses capacités en tant que psychologie. Pourtant, la théorie freudienne a toujours été épistémologiquement liée à la « découverte clinique » de la psychothérapie individuelle, et les psychanalystes se sont saisis de ses nombreux postulats paradoxaux pour expliquer triomphalement leurs succès thérapeutiques. Si ces résultats s’avéraient exagérés, s’il était démontré que la situation clinique freudienne est épistémologiquement compromise par les présuppositions des thérapeutes, alors la nécessité d’admettre les structures profondes et le mécanisme de l’inconscient freudien s’évanouirait.

Il faut bien comprendre que les revendications thérapeutiques de la psychanalyse sont différentielles. En d’autres termes, les freudiens soutiennent que, sur quelque deux cents thérapies concurrentes, la leur, de loin la plus onéreuse et la plus longue, prouve sa valeur en apportant de trouver une stratégie de recueil des données qui soit moins favorables à l’idéal empirique qui consiste à neutraliser le biais de l’investigateur. Comme d’autres praticiens thérapeutiques, les psychanalystes perçoivent leurs patients à travers les catégories d’une théorie qu’un regard extérieur considère comme contestable. Et, dans le cas présent, la théorie est notoirement connue pour sa facilité à fournir des conclusions prématurées. Un freudien peut tout aussi spontanément trouver la « preuve » d’un investissement libidinal ou d’une imago refoulée, qu’un jungien dénicher l’anima, l’ombre et la persona. En revanche, on peut être quasiment certain que ni l’un ni l’autre ne tomberont jamais par hasard sur la « preuve » de l’existence des entités avancées par son confrère.

Les analystes freudiens aimeraient nous faire croire que leurs patients vont mieux parce qu’ils ont fait remonter des souvenirs à la conscience et sont parvenus à régler avec succès d’anciens conflits enfouis. Mais, comme le craignait parfois Freud lui-même, des indices montrent que certains éléments de ce matériau  enfin « récupéré » des limbes de « l’inconscient refoulé » sont de pures créations produites par la suggestion insistante de l’analyste. De sérieux arguments ont été émis quant à la survie possible de souvenirs remontant à la très petite enfance, sans parler de leur éventuelle pathogénie dans le déclenchement de névroses, des années plus tard (Mais, d’autres arguments, encore plus « sérieux » parce que scientifiquement démontrés, ont corroboré les faits suivants : on ne se souvient de rien de la petite enfance, et tous ces souvenirs soi-disant « enfouis », et récupérés par l’analyste, ne sont que des faux-souvenirs fabriqués dans le contexte suggestif et manipulateur de la cure analytique. Ensuite, des études neuroscientifiques démontrent, de leur côté, que le cerveau fabriquant continuellement de nouveaux neurones, y compris à l’âge adulte ; la théorie psychanalytique qui affirme la prétendue continuité du « refoulé » tout au long de l’existence n’a plus aucune assise biologique. Enfin, d’autres études neuroscientifiques corroborent le fait qu’il n’existe aucune zone du cerveau qui pourrait correspondre à l’inconscient freudien, régit par un déterminisme excluant tout hasard et tout non-sens : il est de toute façon impossible que l’on puisse définir a priori et avec n’importe quel degré de précision (parfait) les mesures possibles permettant de calculer le degré de précision suffisant des conditions initiales à partir desquelles on pourrait prédire toute l’exactitude de certains remaniements dans les structures synaptiques de n’importe quelle région du cerveau d’un individu, telle que la réussite, tout à fait impossible d’une telle prédiction, correspondent aux ambitions délirantes du déterminisme psychique prima faciae et absolu des psychanalystes). De plus, pour reprendre les termes de deux critiques et sympathisants de la recherche freudienne, néanmoins logiquement perplexes : « Des investigations ont montré que les individus acceptent avec enthousiasme de fausses interprétations comme étant les descriptions précises de leurs propres personnalité. » D’autres recherches indiquent de façon expérimentale que la confirmation par introspection de la cause de ses propres pensées et sentiments est au-delà de la capacité de personnes tant exceptionnelles qu’ordinaires. Sans une telle confirmation de son patient, les déductions faites par l’analyste sur le principe que certaines expériences traumatiques de l’enfance seraient pathogènes doivent rester hypothétiques. En mélangeant ces considérations à la défaillance de la psychanalyse à prouver un quelconque avantage sur d’autres thérapies, on peut dire qu’il n’existe pas la moindre raison de supposer que la restitution du refoulé soit spécifiquement thérapeutique et, même, que le terme « refoulé » soit réellement valable.

En reliant la réussite thérapeutique à des facteurs indifférents ou fallacieux, la psychanalyse n’est pas plus malhonnête que n’importe laquelle des nombreuses thérapies qui invitent le client à fusionner avec l’inconscient collectif, à régresser jusqu’à l’enfance, à revivre sa naissance ou à identifier ses réincarnations précédentes . Pourtant, la psychanalyse se distingue des autres thérapies en ce qu’elle souligne l’importance fondamentale de l’analyse de la résistance. Cette résistance prend la forme d’une réticence du patient à accepter de son thérapeute l’affirmation assurée de ses conjectures à propos de sa psychodynamique et de leur relation au « souvenir », ou à la reconstruction de l’expérience infantile traumatisante. C’est ainsi que les hésitations du patient face à de allusions interprétatives souvent mal avisées, voire stupides, sont prises comme le signe indéniable d’une résurgence du conflit avec ses parents ou ses proches. Faire disparaître ce manque de coopération atavique – une réticence qui peut en fait attester de la survie du bon sens du patient – est considéré comme la tâche la plus cruciale de l’analyste. Parmi les patients des diverses psychothérapies, le client freudien est le seul à prolonger son traitement et à le payer rondement pour avoir le simple privilège de voir quelques-unes de ses objections mises à l’écart, même si elles sont entièrement justifiées.

Si la psychanalyse est réellement « la » cure des troubles de la personnalité, comme ses plus fervents admirateurs le prétendent, ont doit se demander pourquoi ses bénéfices ne s’étendent qu’à une clientèle relativement saine et plutôt riche. D’après les chercheurs freudiens déjà mentionnés plus haut, le portrait du client susceptible de bénéficier d’une psychanalyse est « jeune, éduqué, intelligent, motivé, ayant du temps, de l’argent et un trouble de la personnalité relativement léger ». Pourtant, même parmi cette élite, la psychanalyse n’a pas été capable de montrer des résultats différentiels impressionnants. Sa comptabilité fait apparaître un nombre exceptionnel de victimes. Dans la communauté freudienne, chacun connaît tel ou tel patient devenu dépendant de son analyse, accroché à une vaine et coûteuse addiction durant dix, quinze ou même vingt ans, sans être guéri pour autant, puis renvoyé comme « incurable » ou dirigé vers un autre type de traitement. Bien que Freud lui-même, dans le pessimisme d’un de ses derniers articles, « Analyse terminable, analyse interminable », recommandât de fixer une date de fin arbitraire pour les cas désespérés, un bon nombre de psychanalystes continuent à excuser leur propre échec prolongé en blâmant les efforts incomplets du patient et à prescrire à nouveau la médecine qui a fait la preuve de son inefficacité. »

(In : Frederick CREWS : « Le livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser, et aller mieux sans Freud. » Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2005, pages : 349 – 354).

Catégories :Frederick CREWS.