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Gabriel MUGNY. « La production de la déviance. »

11 décembre 2011 Laisser un commentaire

« L’approche expérimentale de la psychologie sociale dans le domaine de la déviance présente des travaux qui manquent encore de perspectives théoriques solides. La plupart d’entre eux s’inscrivent dans une conception de la déviance que l’on aimerait voir dépassée. Il y a certes conscience de la détermination sociale de la déviance, mais elle reste définie à l’intérieur d’un groupe, en dehors de tout rapport au pouvoir (Schachter), ou même est « naturalisée » expérimentalement, en dehors de toute référence à des normes spécifiques (Freedman et Doob).

Le bilan reste insuffisant, d’autant plus que des disciplines proches proposent déjà une conceptualisation plus systématique. Ainsi le courant dominant de la criminologie s’était borné à rendre compte du passage à l’acte criminel selon une approche factorielle, les facteurs retenus portant aussi bien sur les caractéristiques biologiques, économiques, culturelles, sociologiques…, des individus jugés comme délinquants.

Quel que soit le facteur considéré, le délinquant est considéré comme différent du « groupe normal », cette différence justifiant à elle seule la déviance. De même qu’en psychologie sociale, on peut ici parler de naturalisation de la déviance. Une telle conception, bien qu’encore dominante, est fortement battue en brèche par les tenants de l’interactionnisme, qui conçoivent la déviance comme le fait d’une interaction entre groupes sociaux, certains groupes, dominants, produisant en fait la déviance par le systèmes de régulation sociale qu’ils imposent. Voyons succinctement en quel sens on peut arguer que la délinquance est fabriquée socialement.

Selon Robert (1977), le premier point à souligner est que « la norme engendre la déviance, comme la loi pénale produit la délinquance ». En effet, par leur simple existence, les dispositions pénales contribuent à la conceptualisation de la différence comme délinquante. C’est ainsi que certaines conséquences que l’adolescence revêt dans nos sociétés sont transformées en délinquance par le simple fait de l’existence d’une juridiction spéciale pour la jeunesse. Il en va ainsi de la drogue, de certains comportements sexuels, de petits vols, qui peuvent n’être qu’un moment dans le processus d’insertion sociale. Si la loi les transforme en déviance, elle pourrait tout aussi bien les résorber. Ainsi, si par exemple les relations sexuelles étaient autorisées aux consentants de moins de 16 ans, si les drogues mineures étaient décriminalisées, si les petits vols n’étaient pas poursuivis, une majeure partie des délinquants mineurs n’auraient pas à porter l’étiquette de délinquants, n’auraient pas à subir l’humiliation de la justice et de la maison de correction, avec ce que de tels traitement signifient pour le développement de leur identité et de leur estime de soi.

De multiples régulations sociales produisaient ainsi la déviance. La qualité de déviance ne serait en réalité pas conférée par le passage à l’acte « criminalité », mais par l’arrestation, la détention préventive, le procès et la maison de redressement. D’autant que ces filtres producteurs de déviance ne sont pas automatiques, mais constituent une  régulation variable en fonction de critères incontrôlés ou systématiques. C’est ainsi que, selon les effectifs policiers disponibles ou conjoncturellement attribués à une « classe » particulière (actuellement : la drogue), le nombre des « classés délinquants » est sensiblement modifié. De même le passage au tribunal et à la prison n’obéit pas au principe de l’égalité devant la loi, mais à celui de « l’inégalité des chances devant la délinquance » : il est bien connue que les jeunes de famille de niveau social moyen ou supérieur sont plus facilement admonestées, sans suite judiciaire, parce que la famille est censée assurer un encadrement suffisant à l’amendement du jeune. Comme le dit Chamboredon (1971, 362) : « … en matière de morale comme ailleurs, on ne prête qu’aux riches. »

Cet exemple le souligne : la déviance n’existe pas en tant que caractéristique « naturelle ». L’assignation d’un individu à la position de déviant est le fruit, le produit d’une régulation sociale, et de rapports entre groupes sociaux. Elle touche les individus en fonction de l’appartenance à des groupes sociaux dominés. En fin de compte ce ne serait pas comme on semble parfois le prétendre la déviance qui entraîne le contrôle social, mais bien celui-ci qui engendre celle-là. »

(In : Willem DOISE, Jean-Claude DESCHAMPS, Gabriel MUGNY. « Psychologie sociale expérimentale ». Editions Armand Colin, Paris, 1991, pages : 81 – 82).

 

  

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Commentaires :

« La norme engendre la déviance, comme la loi pénale produit la délinquance » (Robert, 1977). Nous pensons que c’est totalement faux, et que cette théorie est même extrêmement dangereuse. En réalité, c’est même une théorie de « l’irresponsabilité morale individuelle ».

Que sont les lois juridiques (tout comme les lois scientifiques) et les  normes sociales ? Elles sont toutes, d’un point de vue logique, des interdictions. Et elle ne peuvent pas être autre chose que des interdictions logiques, si et seulement si, elles veulent prétendre posséder un contenu descriptif, explicatif, et prédictif. Si ces lois ne détiennent pas, a priori, et une fois qu’elles sont formulées, de telles implications logiques, alors, elle n’ont aucun contenu, et ne signifient rien du tout. Mais prenons plusieurs exemples :

  1. Une loi scientifique : « toutes les particules connues de l’univers se déplacent au maximum, à la vitesse de la lumière ». Si cette loi veut avoir une valeur descriptive, explicative, et prédictive, réelle, alors, il faut que sa formulation interdise a priori, et logiquement certaines classes de possibilités. Cette loi, interdit a priori, toute particule pouvant se déplacer plus vite que la vitesse de la lumière. Et seule la possibilité offerte logiquement par cette interdiction potentielle, donne du contenu, et du pouvoir à cette loi. Ensuite, grâce à ce contenu, et ce « pouvoir », elle rend logiquement envisageables certaines observations puis certaines réalisations pratiques. C’est donc parce que cette loi est logiquement réfutable qu’elle peut avoir un pouvoir de description, d’explication et de prédiction.
  2. Une loi juridique : « tous les citoyens de ce pays, doivent rouler au maximum à 130 km/h sur les autoroutes ». Ou encore : « Tous les citoyens surpris en détention de drogues seront punis ». La première loi, interdit que l’on roule à plus de 130 km/h. La seconde interdit la détention de drogue.

Donc, la loi, lorsqu’elle est bien faite, renseigne les individus sur les possibilités d’action dans la société. Elle donne aux individus des précisions sur l’étendue possible de leurs prises de décisions. Elle est donc une suggestion. Par ses mots, ses tournures linguistiques, elle suggère d’autres mots, des représentations mentales conscientes qui doivent dire au gens : «  je peux faire ça, mais ça, non ». Ou alors : « je peux faire cela, mais jusqu’à une certaine limite ». « Si je dépasse les limites, alors je peux être considéré comme délinquant ».

Comme on le voit, il semble dès lors tout à fait abusif d’attribuer à la loi le prétendu pouvoir de produire, donc d’inciter, ou de suggérer la délinquance. De la favoriser, tout comme si elle était un « être vivant » qui tout à coup prend les décisions d’agir ou non de manière délinquante, à la place du sujet qui peut lire la loi.

Ainsi, ces conclusions « scientifiques » ( ?…) attribuent comme une substance vivante et autonome au texte de loi, à son Esprit, tout comme Bourdieu attribuait une substance vivante et autonome à la « Société ».

Or, il est parfaitement clair que nous ne réagissons pas tous de la même manière face aux textes de lois, et que tous les adolescents ne réagissent pas non plus de la même manière face à l’interdiction de consommer de drogues, et ce, quelque soit leur origine sociale, contrairement à ce qu’affirme le texte, plus haut.

Ce n’est donc absolument pas parce qu’une loi contient forcément une interdiction logique, que cette interdiction porte en elle-même le pouvoir de décision de l’individu !! Quand on lit les arguments développés dans ce texte, on a vraiment l’impression que la loi a tout à coup un cerveau, et une prise de décision autonome qu’elle impose à l’individu, qui lui, serait comme décérébré face au texte de loi qu’il peut lire !..

On retrouve donc dans ces comptes rendus de recherche « scientifiques » ( ??..) la même erreur que dans la sociologie pseudo-scientifique de Pierre Bourdieu : la société n’agit pas, les lois n’agissent pas à la place et à l’insu des individus. Il faut revenir à ce qu’écrivait Ludwig Von Mises, je le cite :

« Seul l’individu pense, seul l’individu agit ».

Ce n’est pas parce qu’un texte de loi interdit quelque chose, qu’il pense la délinquance et la met dans la tête de celui qui le lit. La loi ne pense pas. La loi décrit, et montre les possibilités et les interdictions. Certes, la loi est une « rationalité ». Un texte de loi, c’est, dans presque tous les cas « rationnel », c’est-à-dire que c’est une formulation linguistique cohérente et qui signifie quelque chose. Mais cela ne comporte rien de « réel », dans le sens où l’aspect uniquement rationnel du texte de loi, serait identique au « réel » d’un organe de pensée autonome tel que le cerveau humain, et capable de produire des décisions pour ensuite les inculquer à des individus qui seraient ensuite comme vidés de toutes responsabilités. (Cf. L’erreur célèbre de Hegel : « tout ce qui est rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel ». Rien de ce qui est réel n’est rationnel et inversement).  Les seules choses qui soient « réelles » dans les lois, ce sont les papiers, le encres, et les divers médias pour les divulguer et c’est tout. Seul l’individu pense et prend des décisions. Les lois, ne prennent, n’ont jamais pris, et ne pourront jamais prendre aucune décision d’aucune sorte, à la place de la pensée autonome et en grande partie responsable des individus.

Pourtant, des lois peuvent produire de la délinquance, lorsqu’elles sont mal formulées, ou trop vagues. Mais,…C’est faux. Ce sont toujours les individus qui décident, et qui produisent. Jamais les lois. Donnons un exemple :

Supposons la loi suivante (improbable, mais qui peut générer des mauvaises interprétations) «  On peut rouler à 130 km/h sur autoroute, voire un peu plus.. ». Supposons qu’une loi soit vraiment formulée de cette manière ! Où se situe le problème ? Bien entendu dans le « voire une peu plus… ». C’est tellement vague et imprécis, qu’une personne honnête, n’ayant aucun problème psychologique particulier, trouverait normal de rouler à, disons, 150 km/h, mais, sans que personne le lui interdise, trouverait tout à fait anormal de rouler au-delà de cette vitesse. Cependant, une autre personne, elle, n’hésiterait pas, en fonction des possibilités de son véhicule, à dépasser allègrement les 200 km/h, voire pire…

Cet exemple sert à démontrer, que c’est toujours l’individu qui prend la décision, et que la loi ne prend jamais de décision à la place des individus. Elle décrit ce qui est interdit, mais ne produit pas la décision. C’est toujours l’individu qui la produit. Donc, la loi, ne produit pas la délinquance.

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