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Geoffrey SAMPSON. « La créativité linguistique : Popper contre Chomsky »

« La créativité linguistique : Popper contre Chomsky »

 

 

« Parmi les nombreuses vertus de la philosophie poppérienne, la vertu peut-être la plus saillante pour moi en tant que linguiste est que Popper nous offre une alternative authentique à l’innéisme linguistique de Noam Chomsky.

Qu’est-ce que le noyau essentiel de la théorie de Chomsky ? C’est que le contenu éventuel de l’esprit de l’homme adulte est déjà présent, sous une forme potentielle, dès la naissance ; c’est-à-dire que le squelette est donné a priori, même si les détails – la chair sur le squelette – doivent être apportés de l’expérience. Chomsky discute principalement l’exemple du langage. Il dit qu’un enfant n’a pas besoin d’apprendre les grandes lignes de la grammaire de sa langue maternelle, elles sont innées, bien que l’enfant doive apprendre le vocabulaire, et les petits détails grammaticaux qui font que la langue française n’est pas exactement la même chose que la langue anglaise par exemple, en écoutant les adultes qui l’entourent – ces choses-ci ne sont pas données à l’enfant d’avance. Quand on rencontre cette thèse chomskyenne pour la première fois, on est naturellement tente d’y répondre que les choses qui diffèrent d’une langue à une autre ne sont nullement  seulement des « petits détails ». Mais Chomsky insiste sur le fait que si nous percevons les différences entre les langues comme saillantes, c’est justement qu’elles ne sont pas innées et doivent être apprises, tandis que nous sommes inconscients de la quantité énorme de traits essentiels qui sont communs aux langues – nous les écartons de notre considération comme des banalités – précisément parce que ces traits sont innés. Il faut s’efforcer de décrire explicitement toute la structure de plusieurs langues, et après avoir fait cela, on voit qu’il y a beaucoup plus de traits communs qu’on ne l’aurait supposé.

Chomsky soutient que l’innéisme structural est une idée qui est valable en général et non pas seulement pour le cas du langage. Il suggère, par exemple, que le développement des sciences est borné par des principes innés qui déterminent un ensemble bien défini de théories qui les hommes sont capables de concevoir. Mais quand Chomsky veut citer des exemples pour corroborer sa philosophie innéiste, il les tire presque exclusivement de la linguistique.

Une grande difficulté en ce qui concerne la thèse chomskyenne est de savoir si c’est une thèse de psychologie empirique, ou bien une thèse purement logique ou philosophique. Car, si Chomsky supposait que cette connaissance innée du langage qu’il attribue au nouveau-né était une connaissance consciente, une connaissance déjà disponible à l’enfant, comme je dispose de ma connaissance de ma voiture pour la conduire, alors il aurait nettement tort. C’est plutôt, comme l’on dit Platon ou Descartes, que les idées innées sont déjà présentes dans l’enfant mais, pour ainsi dire, sous une forme potentielle, comme elles sont présentées dans l’esprit d’un adulte qui ne leur fait pas attention, ou qui dort. Mais si Chomsky dit que les structures cognitives ne sont innées que potentiellement, inconsciemment, il devient difficile de voir quelle espèce d’évidence empirique on pourrait opposer à une telle thèse. On serait amené à supposer que l’innéisme, pour Chomsky comme assurément pour Descartes, est une thèse purement philosophique plutôt qu’une thèse de la science empirique.

Mais pour Chomsky ce n’est pas le cas. Chomsky insiste sur le fait que son innéisme est prouvé par le fait que les différentes langues du monde ont beaucoup de traits structuraux en commun. Il insiste sur le fait que ceci n’est nullement une nécessité logique ; que du point de vue logique il serait assez facile de concevoir des langues hypothétiques qui seraient bien plus différentes des langue actuelles que celles-ci ne le sont l’une de l’autre. C’est le fait empirique que de telles langues bizarres ne sont parlées par aucune communauté humaine – même les langues qu’on découvre chez des tribus perdues dans la jungle du Brésil possèdent les mêmes particularités structurales que les langues européennes que nous connaissons – qui devraient nous amener à croire que le langage est en grande partie inné. Et ceci montre que l’innéisme chomskyen est une thèse empirique : que du point de vue logique elle pourrait être ou vraie ou fausse. Chomsky concède, au moins implicitement, qu’il existe une antithèse qui est conceptuellement aussi valable que son innéisme, et que seuls les faits qu’on observe dans le monde peuvent décider entre les deux thèses.

Alors, en ce cas, évidemment, on veut construire cette antithèse pour voir si les faits lui sont vraiment aussi incompatibles que le suggère Chomsky.

Or, je soutiendrai qu’on peut lire la philosophie mentale de Popper comme antithèse de Chomsky (bien qu’on sache que Popper ne s’adressait pas spécifiquement à Chomsky en écrivant ses œuvres) ; et je soutiendrai même qu’en face des faits empiriques soulevés par Chomsky, c’est l’antithèse poppérienne qui sort victorieuse. Mais, avant de passer à Popper même, et afin de faire la comparaison avec sa pensée, considérons d’abord la thèse anti-chomskyenne telle qu’elle a été formulée par Jean Piaget et par ses collègues au congrès de Royaumont.

Piaget a soutenu contre Chomsky une thèse qu’il appelait le « constructivisme ». Il a exprimé l’opposition entre sa théorie et celle de Chomsky comme suit (P.55) :

Le problème est alors de choisir entre deux hypothèses : construction authentique avec ouvertures successives sur de nouvelles possibilités [c’est l’hypothèse constructiviste de Piaget], ou actualisations successives d’un ensemble de possibles donné dès le départ [c’est l’avis de Chomsky].

C’est-à-dire que , pour Piaget, l’acquisition de nouvelles idées par l’enfant (et ne discutons pas de quelle catégorie d’idées il s’agit : Piaget tirait ses exemples surtout du domaine de la physique plutôt que de celui de la linguistique comme Chomsky, mais je trouve que cette différence n’est pas importante pour nous) est une véritable création, et non pas seulement la réalisation d’un potentiel déjà existant. Chomsky, lui, se sert assez souvent des mots creativity (« créateur, créativité ») pour caractériser le comportement linguistique de l’homme. Mais, quand Chomsky dit que parler humain est créateur, il veut dire qu’il n’est pas simplement question de répéter toujours les mêmes phrases que nous avons déjà entendues dans la bouche d’autrui. Normalement, nous composons de nouvelles phrases que nous n’avons pas déjà entendues, et que peut-être personne n’a prononcées auparavant pendant toute l’histoire de notre langue. Mais, en même temps, Chomsky insiste sur le fait que nos nouvelle phrases se conforment aux règles qui définissent l’ensemble de toutes les phrases bien-formées de notre langue. Mais, dans ce sens-là, je suis « créateur » aussi quand je multiplie, disons 538 par 497 : je n’ai pas fait cette multiplication auparavant, mais je fais selon des règles qui définissent assez nettement l’ensemble de toutes les multiplications que je pourrais potentiellement faire.

Dans le domaine des mots, il n’existe pas de propriété personnelle. Si Chomsky veut se servir du mot « créateur » dans ce sens, il en a le droit. Mais ce n’est pas le sens usuel du mot, selon lequel on dit par exemple qu’un peintre est « créateur » quand il peint une toile qui non seulement diffère par quelques détails de chaque toile qui a déjà été peinte, mais qui ne se conforme pas même aux règles ou aux généralisations stylistiques qu’on pourrait dresser pour décrire l’ensemble des toiles qui existent déjà. On dit qu’un artiste est créateur si ses produits ont quelque chose d’original en soi, tandis qu’il n’y a rien d’original dans une multiplication de deux chiffres. Il semble que ce que Piaget ait voulu soutenir avec son hypothèse constructiviste était que – du moins pendant la période d’apprentissage enfantin – l’homme crée des idées dans ce sens relativement profond de création, et non pas seulement dans le sens de Chomsky.

Malheureusement – et je regrette de devoir le dire quand le maître est mort il n’y a que quelques mois – je trouve qu’à Royaumont l’équipe Piaget a définitivement perdu la bataille contre les forces chomskyennes (et en effet, ce n’est pas seulement mon opinion personnelle : il semble que presque tout le monde soit du même avis, en Angleterre du moins). Si je n’ai pas tort, la raison en est que ni Piaget ni ses collègues, n’ont voulu admettre l’implication de la thèse que l’esprit est véritablement créateur, c’est-à-dire : que l’esprit ne peut pas être entièrement gouverné par des lois, et a fortiori qu’il ne peut pas être entièrement gouverné par des lois physiques. Si l’on suppose que l’esprit n’est qu’un mécanisme quelconque, un mécanisme très compliqué mais qui est assujetti comme les autres mécanismes aux lois physiques, alors il n’y a plus de possibilité de maintenir qu’il est véritablement créateur. L’ensemble de ses comportements possibles découle logiquement de son état initial conjoint avec ces lois, et en ce sens l’ensemble dont ses produits futurs seront tirés est déjà contenu dans son état initial : ce qui est la thèse chomskyenne. Piaget et ses collègues n’ont pas voulu nier que l’esprit est gouvernés par des lois ; en effet, la théorie piagétienne des stades réguliers de l’apprentissage semble impliquer que l’esprit doit être gouverné par des lois. »

(In : Geoffrey Sampson. « Karl Popper et la science d’aujourd’hui. Colloque de Cerisy ». Editions Aubier, Paris, 1989, pages 394 – 398)

(à suivre..)

Mais ainsi, la thèse piagétienne se réduit à une simple variante de celle de Chomsky. Tandis que Chomsky discute principalement les étapes initiales de l’apprentissage, Piaget s’intéresse plutôt au cheminement de l’une à l’autre, mais pour Piaget comme pour Chomsky, la voie, avec ses deux extrémités, est fixée dès la naissance et ce n’est que la position de l’individu sur cette voie qui change avec le temps. Dans le livre publié par Piatelli-Palmarini, il n’y a rien qu’un seul écrivain qui a tenu compte du fait que dire que l’esprit est une entité gouvernée par les lois physiques n’est nullement un simple truisme logique : c’est le philosophe américain Hilary Putman, qui n’a pas assisté au colloque du Royaumont mais qui a contribué par une annexe au livre (et pourtant Putman n’a pas beaucoup insisté sur ce point).

Dans le constructivisme de Sir Karl Popper, par contre (si j’ose emprunter le terme piagétien pour l’appliquer à un aspect de la philosophie poppérienne qui a des ressemblance importantes avec celle de Piaget), la difficulté que nous venons de considérer disparaît : car Popper est prêt à reconnaître – voire avec insistance – qu’il n’y a dans le monde des processus qui sont créateurs qu sens profond du mot, au sens qui implique que de tels processus ne sont pas gouvernés par des lois. Popper soutient même que la Nature serait gouvernés par des lois. Popper soutient même que la Nature serait créatrice dans l’évolution des espèces, est assurément que l’esprit humain est créateur dans l’engendrement de nouvelles idées. Ce principe est très important pour Popper. L’ancien élève de Popper, le californien W.W. Bartley, a écrit comme suit dans une longue étude de l’œuvre poppérienne (ma traduction supprime les renvois en bas de page) :

Le thème fondamental de la philosophie de Karl Popper est que quelque chose peut sortir du néant [something can come from nothing]. [Mon commentaire : dans ce domaine là seulement ! Car, au contraire, pour ce qui est de l’observation des faits de la Nature, pour Popper, il est impossible que toute observation puisse ainsi « sortir du néant », autrement dit être « pure » d’un préjugé ou d’une théorie, ou encore d’une conjecture posée plus ou moins explicitement a priori]. On ne saurait s’étonner si une telle idée s’oppose aux mots d’ordre principaux de notre tradition philosophique : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil » ; « Rien ne peut être ni créé in détruit » ; « Ex nihilo nihil fit. ».

Les idées-maîtresses de la philosophie de Popper se rapportent toutes au thème fondamental selon lequel quelque chose peut sortir du néant. Les théories scientifiques introduisent de nouvelles formes dans le monde…L’avenir n’est pas contenu dans le présent, et non plus dans le passé. [Cette compréhension de l’œuvre de Popper est erronée. Les idées-maîtresses de la philosophie de Popper se rapportent toutes à sa critique d’un certaine forme de déterminisme. (Le « détrerminisme scientifique »). Il n’a eu de cesse, tout au long de son œuvre, et sur la base de cette critique, de s’attaquer à l’induction, qu’il dépeint, avec raison comme un mythe de la connaissance, parce qu’aucune observation, et par suite aucune connaissance ne peut naître, justement « Ex nihilo ». La création de nos connaissances, selon Popper, et surtout dans le domaine scientifique, dépend de notre « présent savoir », autant que notre « savoir passé », et l’on peut invoquer en cela l’importance cruciale que revêt pour Popper, la tradition, dans l’accroissement des connaissances scientifiques ! Par contre, dire que « l’avenir n’est pas contenu dans le présent », revient, avec justesse, à s’accorder avec la critique de l’historicisme de Karl Popper, comme du reste, celle de Friedrich A. Von Hayek. Il n’y a que sur la base d’un savoir corroboré, d’une tradition préexistante de tests, que l’on peut, justement imaginer d’autre tests scientifiques, qui ne peuvent donc jamais « sortir du néant », en faisant table rase d’un savoir déjà acquis ! Et Karl Popper, dans « La société ouverte et ses ennemis » développe toute une série d’arguments qui s’opposent à la technique de la tabula rasa, soi-disant « révolutionnaire », et utopique, lui opposant un « socio-technique fragmentaire » dont la méthode serait de résoudre, au coup-par-coup, les problèmes sociaux les plus urgents. Mais, il est exact que les théories scientifiques, d’une certaine façon « introduisent de nouvelles formes dans le monde », parce que la corroboration d’une théorie, en fournissant un contenu d’information inédit sur la Nature, permet ces nouveaux pouvoirs d’observation et de description sur elle. Par conséquent, elle permet d’entrevoir de nouvelles questions, de nouveaux problèmes, (eu égard à son heuristique nouvellement corroborée), pour lesquels les scientifiques restaient en grande partie aveugles avant la corroboration !].

On dirait que, pour croire en un esprit authentiquement créateur, il faut admettre une ontologie dualiste, car un esprit construit de matière physique serait forcément gouverné par les lois physiques. Le dualisme n’est pas du tout à la mode de nos jours, mais Popper, lui, s’avoue dualiste : c’est quelque chose qui est devenu très explicite dans son dernier grand ouvrage, The Self and its Brain (« Le soi et son cerveau »), écrit en collaboration avec Sir John Eccles.

Or, il existe sans doute beaucoup de gens qui nous diront que le point de vue Popper est inadmissible pour des raisons purement philosophiques ou logiques – qui diront peut-être que la thèse du dualisme est conceptuellement confuse, ou que l’idée d’une catégorie spéciale d’entités qui sont exemptées des lois qui gouvernent le reste de l’univers qu’elles habitent n’a au fond aucun sens. C’est à peu près l’opinion de beaucoup de penseurs, et en soi cette opinion pourrait sembler assez raisonnable. Mais Chomsky, lui, ne peut faire usage de cet argument. Il semble qu’une version quelconque du constructivisme poppérien soit la seule alternative authentique à l’innéisme chomskyen ; et – disons-le encore une fois – Chomsky insiste sur le fait que son innéisme est une thèse empirique, ce qui revient à dire que la thèse alternative est également admissible du point de vue logique et ne peut pas être écartée par des arguments a priori. Chomsky concède implicitement que seules les observations a posteriori peuvent permettre de choisir entre sa théorie de l’esprit et la théorie que j’ai attribuée à Popper.

Il est vrai que Chomsky utilise une considération a priori pour renforcer son argument empirique. Chomsky relève le fait que, dans le domaine de la psychologie, on sait très bien que le développement du corps humain comme celui des autres espèces est déterminé par un programme inné d’une grande subtilité qui est contenu dans les propriétés chimiques des gènes que nous recevons de notre père et notre mère ; et, à une époque où nous ne comprenons pas encore grand-chose au fonctionnement de l’aspect mental de notre vie, Chomsky suggère qu’il est peu raisonnable de supposer que ceci obéit à des principes tout à fait différents de ceux qui gouvernent notre vie physiologique. Si le fonctionnement de celle-ci est prévu dès la naissance (ou, pour dire mieux, dès la conception), selon Chomsky il est raisonnable de supposer que probablement le fonctionnement de l’esprit l’est aussi.

La réponse immédiate qu’on est tenté de faire, c’est que nous avons l’impression d’une liberté dans notre vie mentale qui n’existe nullement dans notre développement physique. Je peux décider d’écrire un poème, par exemple, mais ne peux pas décider de laisser pousser deux ailes sur mon dos. Mais ce sentiment paraît trop subjectif pour constituer un argument convaincant contre Chomsky ; et il est évident que Chomsky pourrait répondre que même mon poème serait tiré d’un ensemble de poèmes potentiels qui nous sont fournis a priori. L’argument qui découle de la comparaison de la vie mentale avec la vie physiologique semblerait avoir, alors, une certaine force.

Cependant, l’un des passages les plus intéressants pour moi dans le livre de Piatteli-Palmarini est le passage (p. 280 et sq.) où le biologiste français Jean-Pierre Changeux a introduit une nouvelle donnée dans le débat chomskyen (chose qui n’est pas arrivée trop souvent, soit dit en passant, pendant la vingtaine d’années qu’a duré le débat !). Selon Changeux, en faisant la comparaison entre l’homme et les mammifères inférieurs, on constate que la quantité d’information dans la matière génétique ne s’est guère ou pas du tout accrue chez nous, tandis que la complexité du système nerveux est énormément plus grande chez l’homme. C’est là un argument qui n’est pas du tout subjectif et qui tend vers la conclusion que notre vie mentale ne peut pas être déterminée par le mêmes mécanismes génétiques qui déterminent la vie physique. Cela signifie alors que l’argument a priori n’est plus disponible pour soutenir l’innéisme chomskyen, et Chomsky se trouve refoulé vers des arguments qui dépendent des observations empiriques pour maintenir sa position en face de l’alternative poppérienne. La question qu’il faut poser maintenant, donc, est de savoir quelles catégories d’observations pourraient trancher entre ces deux thèses, et quelle est leur décision ? »

(à suivre..).

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