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Gustave-Nicolas FISCHER. « Objet de la sociologie de l’espace ».

Objet de la psychosociologie de l’espace.

« La psychosociologie de l’espace a pour objet l’étude des relations qui s’établissent entre les hommes et les espaces. Elle considère ainsi, à travers les interactions Homme-Environnement, un ordre spécifique de la réalité sociale. Ces interactions forment un domaine nouveau d’études et de recherches qui appréhende tout rapport de l’homme à l’espace comme le produit d’une intervention sociale : elles contribuent à définir l’être humain au travers de son existence concrète insérée dans un environnement matériel donné. On ne peut donc plus envisager séparément l’individu et l’espace sans préciser les mécanismes d’un rapport signifiant entre l’homme et le monde : celui-ci peut être abordé tantôt dans la façon dont l’individu est formé, transformé par sa relation avec l’espace, tantôt dans la façon dont il forme et transforme à son tour l’espace : les groupes humains, les individus et les collectivités lentement formés et transformés dans et par l’espace le forment et le transforment à leur tour par leur activités. Ce rapport spécifique des individus aux choses et aux autres qui constitue le milieu social correspond à la notion d’espace habité.

Une psychosociologie de l’espace essaiera de tenir compte de ce rapport dialectique entre le milieu tel que nous le rencontrons et l’activité humaine qui s’y manifeste, en envisageant la relation de l’homme à l’espace comme lieu socialement produit, c’est-à-dire comme un élément de la pratique sociale où peuvent s’analyser de manière tangible les conduites. Ceci nous oblige à concevoir le rapport de l’homme et de l’espace comme intrinsèquement social et comme médiateur de la communication humaine. Parler de l’interaction sociale, de ce point de vue, ne peut se faire sans l’inscrire dans l’ensemble des relations avec le milieu matériel, puisque la vie sociale est traversée par des aménagements qui constituent un aspect de la forme sociale de l’existence. Ainsi donc l’espace est la signification d’un monde fait, modelé par l’homme. Les éléments naturels, tout comme les expériences de nature sociale, se réfèrent à un contexte typiquement humain et social et leur sens y est enraciné.

Définition psychosociologique de l’espace.

La psychosociologie a donc conféré à l’espace une nouvelle définition et une nouvelle fonction.

L’espace tend depuis plusieurs années à devenir un concept clé dans les recherches en sciences humaines. Il reste, avec l’idée de temps, une des dimensions par rapport auxquelles s’organisent non seulement le comportement de chaque individu, mais également la vie sociale. Si le propos initial de psychologie appliquée s’inscrivait dans l’effort de l’homme, la psychologie sociale avait, dès le début du XX° siècle, élargi sinon renversé l’ordre de cette approche, en insistant sur l’importance des relations interindividuelles dans la formation personnelle et sociale. Cette attitude s’est progressivement imposée : elle a mis en évidence la valeur structurale du concept de relation et défini l’individu comme un « être social » construit par le rapport qu’il entretient avec les autres dans un champ culturel donné. La psychologie sociale se caractérise ainsi par sa fonction d’articulation du social, défini comme un système de relations marqué à la fois par la situation des acteurs et par les conduites qu’ils expriment. Or, l’interaction sociale est largement médiatisée par l’environnement dans lequel elle s’exerce : l’environnement est considéré comme déterminant des interactions, des rapports de domination, de soumission, d’agressivité, de protection, etc. Ainsi s’opère un déplacement dans l’appréhension des problèmes et dans l’analyse sociale elle-même : la relation de l’homme à l’espace est un indicateur de la relation de l’homme à la réalité sociale. La notion d’espace exprime le fait que toute réalité sociale se produit et se déroule dans un lieu déterminé avec lequel nous agissons et qui, par conséquent, n’est pas simplement un pur cadre extérieur.

Mais qu’est-ce que l’espace ? Il peut être défini de plusieurs manières : d’abord comme un lieu, un repère plus ou moins délimité, où peut se situer quelque chose, où peut se produire un événement et où peut se dérouler une activité (Robert). Dans ce cas, l’espace est interprété comme un domaine spécifique caractérisé par une certaine autonomie par rapport aux activités.

Mais l’espace est défini aussi comme un milieu, une quantité, un volume qu’on utilise : cette catégorie met en évidence l’entourage objectif d’un individu, d’un groupe, en tant qu’il influe sur eux. Pris comme cadre d’influence des facteurs sociaux, il constitue un système déterminé par un ensemble de stimuli et de signifiants : « L’espace n’existe que par ce qui le remplit » (Moles). Enfin, chaque milieu se décompose en un ensemble de micro-milieux qui forment la base de la structure des comportements. Ils constituent des maillons intermédiaires sans lesquels il est impossible de comprendre la multitude des liens existant entre la société et l’homme. Au sens étroit, le micro-milieu, c’est l’entourage immédiat de l’homme à un moment donné : il implique des contacts plus ou moins stables avec un même milieu ; pour étudier sa spécificité, il importe par conséquent de le replacer dans le système des liens sociaux. Le micro-milieu n’est pas un simple élément social de l’environnement parmi d’autres, il est une manifestation spécifique du milieu social en tant que milieu immédiat de l’individu. A ce titre, la partie du monde qu’une personne habite à un moment donné, que ce soit l’endroit secret dans la vie d’un enfant, l’espace clos d’une chambre d’hôpital ou l’établissement scolaire de l’écolier, constitue un micro-milieu qui forme la spatialité du monde ambiant. Psychologiquement, les conceptions de l’espace sont sous-tendues par cette première opposition dialectique : l’espace apparaît tantôt comme un cadre géographique, tantôt comme une quantité. »

(In : Gustave-Nicolas FISCHER. « La psychosociologie de l’espace ». Editions Presse Universitaires de France, collection Que sais-je, N° 1925, Paris, 1° édition, 1981, pages : 22 – 25).

 

 

 

 

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Commentaires :

Malgré tout le respect que l’on peut devoir à cette entreprise de recherche, qu’il nous soit permis de douter de ses possibilités d’édification de quelque chose qui ait une valeur scientifique ou même seulement objective, dans le sens de pouvoir mettre en évidence des lois nécessaires exigées par toute entreprise scientifique, mais seulement des tendances.

En effet, nous ne contesterons certainement pas que l’individu est autant créateur et producteur des espaces qu’il crée pour y vivre, qu’acteur dans ces mêmes espaces ; et que, les ayant créés lui-même il puisse tout à coup se rendre compte que ses propres créations peuvent avoir des effets inattendus, bénéfiques ou néfastes, lesquels peuvent influencer ses comportements physiques et aussi ses réactions psychologiques.

Donc, à partir de son « Monde 2 » subjectif, viennent des hypothèses de créations d’espaces, lesquelles peuvent être soumises à la critique scientifique, pour donner lieu à des créations utilisant des matériaux du « Monde 1 ». Mais, les espaces créés par les hommes, comme les éléments d’architecture, parce qu’ils dépendent de théories scientifiques, sont des éléments du « Monde 3 » dont une partie ne peut pas ne pas échapper à leur contrôle. Car, dans tout ce que crée l’homme, il y a toujours des éléments que l’on ne peut contrôler entièrement étant donné la faillibilité de toute création. On voit bien, par exemple, l’apparition de tags sur les plus beaux édifices, ou comment d’autres hommes savent superbement offrir une autre représentation sur l’usage de certains aménagements matériels pour accomplir des buts très divers, comme par exemple l’expression artistique. Dans un autre ordre d’idée, deux photographes de talent peuvent nous montrer, chacun à leur manière une tout autre perspective de l’édifice ou du paysage que nous avons l’habitude de fréquenter ou d’observer de manière, disons, plus « domestique ». A ce titre, le grand photographe Michael Kenna ne cesse, avec son génie de la photographie minimaliste de nous en donner des exemples extraordinaires.

Donc, l’espace, ou les espaces créés par l’homme sont par essence, changeants et éphémères. Ils ne peuvent être compris comme des lois stables et nécessaires d’un « Monde 3 » scientifique, et ce, même si nous les fréquentons depuis longtemps, pour la plupart d’entre eux.

Les termes de « signifiants », sont bien sûr très attirants. Et l’on pourrait penser que la psychanalyse puisse apporter quelque chose à la psychosociologie de l’espace si elle pouvait fournir, elle aussi des « lois nécessaires » et corroborées par des tests sur la psychologie humaine. Mais elle ne propose que des mythes non testables, et des vérités révélées par la seule méthode péremptoire de son fondateur.

Si cette tentative scientifique veut conserver une chance d’accéder au statut de science, elle doit abandonner toute référence à toute forme de psychanalyse.

Cependant, nous croyons qu’il n’est pas du tout illusoire que de tenter de comprendre comment les espaces de vie créés par l’homme, créent aussi des « situations logiques » ; et comment ces mêmes situations influent sur le comportement de l’homme. C’est même un problème des plus intéressant. Seulement « l’écologie » de ces situations-là nous semble tellement complexe qu’elle nous paraît inaccessible à une véritable investigation scientifique dans le but de dégager des « lois nécessaires ».

Si la relation de l’homme à son espace est « un événement social », et si toute prédiction est aussi « un événement social », comment, dans une situation écologique, une recherche de lois nécessaires pourrait-elle être indépendante de son objet et ne pas risquer de le contaminer ?

Peut-être vaut-il mieux, pour améliorer le sort l’individu dans son environnement que de tenter d’appliquer, au coup par coup, des modifications, en fonction des problèmes qu’il y rencontre, une fois que ces problèmes ont été jugés comme particulièrement urgents et susceptibles de s’éterniser trop longtemps avec de graves conséquences si l’on ne tente aucune remédiation. Il s’agit d’une sorte de traitement en « externe » des problèmes liés à la relation de l’individu à son espace de vie, selon des méthodes par essais et contrôles de l’erreur, aussi proches que possible de la méthode scientifique.

Mais, comprendre « l’essence » de la relation de l’homme à son espace vital, et ce qui pourrait en fonder des « lois nécessaires et invariables » nous semble impossible.

Catégories :Gustave-Nicolas FISCHER.