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Guy CELLÉRIER. « Quelques éclaircissements sur l’innéisme et le constructivisme. »


« Je tenterai d’éclaircir quelques confusions superficielles, afin de concentrer mon attention sur certains points de l’argumentation en faveur de l’innéisme qui me laissent assez sceptique.

1.     Stratégies.

En caractérisant les stratégies innéiste de constructiviste,  je ne suggérais pas un choix entre elles mais décrivais simplement des positions en fait déjà élaborées par Piaget et par Chomsky lui-même. Quand Chomsky déclare que « les deux stratégies posent le problème d’une manière qu’il serait bon d’éviter », je suis tout à fait d’accord avec lui dans la mesure où je crois qu’il faudra toute la puissance et de la théorie de l’évolution et de la psychologie génétique pour rendre compte du développement en interaction des aspects innés et des aspects acquis du langage. Cependant, lorsque Chomsky poursuit en disant que la bonne stratégie, c’est de « traiter le problème…de la nature du langage sans prévention et très exactement de la manière dont on traiterait le problème d’un organe physique du corps »…comme le cœur par exemple, la seule conclusion que je puisse tirer, c’est que ou bien, il ne croit pas que le développement du cœur est déterminé de manière innée, ou bien il le croit et il revient par là à l’une des deux stratégies dont il vient de dire qu’il serait bon de les éviter, ce qui est une contradiction. Les deux termes de l’alternative introduisent une contradiction dans la défense de l’innéisme par Chomsky.

2.     Escalade de la montagne.

Mon propos est le suivant : tous les processus orientés vers un but ou adaptatifs (résolution de problèmes, établissement d’inférences, équilibration ou fonctionnement du système génétique d’un population) peuvent être décrits, à un certain niveau d’abstraction, comme l’escalade de la montagne dans un espace-de-problèmes symbolique. Je ne vise en rien à établir une analogie entre acquisition du langage et escalade de la montagne ; ce que je cherche à faire, c’est à généraliser la définition de l’escalade de la montagne et à l’utiliser comme schéma d’un cycle général d’adaptation. Ce schéma, grâce à un ajustement de ses procédures d’expansion générative et de mise à l’épreuve, peut couvrir la totalité des méthodes de résolution de problèmes, de la méthode par essais et erreurs aléatoires à un comportement totalement préprogrammé qui mène au but, sans recherche. Cela fournit un cadre commun commode, à l’intérieur duquel on peut exprimer et comparer les structures du préformisme et du constructivisme. Je suis donc d’accord avec Chomsky lorsqu’il s’écarte d’une analogie non intentionnelle, mais je reste convaincu que la description qu’il a donnée avec Miller de l’acquisition du langage était beaucoup plus proche du constructivisme que la position purement préformiste qu’il défend aujourd’hui.

3.     La morphogénèse vis-à-vis de la phylogénèse du langage.

Bien que Bateson et Fodor emploient des mots différents, je pense qu’ils disent en fait la même chose. Dire que l’acquisition du langage « ressemble davantage à la morphogénèse » (Bateson) est équivalent à invoquer, comme le fait Fodor, un mécanisme de résolution de problèmes ou mécanisme inférentiel spécialisé, déterminé de manière innée et donnant lieu ultérieurement à un organe mental (un « corps de croyances ») déterminé de manière innée. Dire qu’il « ressemble davantage à la phylogénèse », c’est affirmer que le mécanisme est général et déterminé de manière innée. Toutefois, le produit de son fonctionnement n’est pas déterminé de manière innée, puisqu’un nouveau facteur (dans le cas de l’évolution darwinienne : une variation aléatoire) intervient dans sa constitution. Il s’ensuit que l’alternative n’est pas entre spécialisé et inné et l’affirmation inverse. Quel que soit le mécanisme, qu’il soit spécialisé ou non, il est génétiquement déterminé : aucun circuit nerveux ne se développe sans que les gènes spécifient leur anatomie, leur interconnexion et leur physiologie. L’alternative devient donc : le mécanisme est-il auteur de programmes ou simple exécutant ? Dans le second cas, il s’apparente à la morphogenèse, au cours de laquelle aucun nouveau programme génétique n’est créé et où sont seulement exécutés des programmes préexistants ; dans le premier cas, il s’apparente à la phylogénèse, où le système génétique opère comme un système de résolution de problèmes génétiquement déterminé, général, assurant sa propre programmation et dont la sortie consiste en programmes génétiques nouveaux. Si nous adoptons la perspective morphogénétique de Chomsky, l’homme devient le jouet passif de la prédestination génétique et du déterminisme de l’environnement, alors que la conception de Piaget conserve une large part de libre arbitre et d’autonomie créative ; selon ses termes « l’enfant ne naît ni bon ni mauvais, au point de vue intellectuel comme au point de vue moral, mais maître de sa destinée ». Tel est, selon moi, le principal problème sous-jacent. Dans la mesure où nous ignorons jusqu’à présent quelle est la nature de l’état initial So génétiquement déterminé du cerveau humain, l’une et l’autre conception demeure légitimement admissible. En fait, la seconde constitue l’hypothèse fondamentale de la psychologie, à savoir qu’une structure cognitive est acquise à travers l’expérience psychogénétique de l’individu. Cette hypothèse est épistémologiquement fondamentale puisque, si on la remplace par sa converse chomskyenne, « toute structure cognitive est acquise en vertu de l’expérience phylogénétique au cours de l’évolution de l’espèce », l’objet de la psychologie disparaît et la psychologie est réduite à la biologie.

4.     Les accusations de Sperber, un plaidoyer non coupable.

Les remarques précédentes sont susceptibles d’éclairer quelque peu la contribution de Sperber au débat. Je crains qu’en « lisant les communications avant la conférence », pour reprendre ses termes, il ait confondu leurs auteurs ou ses quantificateurs. « L’idée qu’une part de l’équipement mental que l’enfant utilise dans l’apprentissage du langage ou dans quelque autre aspect du domaine cognitif pourrait être innée, qu’il attribue à Chomsky, appartient en fait à Piaget, alors que dans la version de Chomsky « part » est remplacé par « tout », étant donné que l’environnement ne fournit aucun équipement mais seulement un contenu à traiter. Cette erreur fondamentale d’interprétation à l’égard du constructivisme, et celle de « préférer la forme générale que l’hypothèse devrait prendre en termes constructivistes à une hypothèse effectivement existante qui a des implications innéistes ». Etant donné qu’on ne connaît pas So, on peut en dire autant de l’innéisme et, partant, in pari turpidine, il conviendrait d’en rester là sur ce point. Dans la mesure où il servira à introduire la question suivante, je le discuterai néanmoins brièvement maintenant.

Compte tenu du fait que notre ignorance de la nature de So est extrême, le psychologue qui travaille sur l’hypothèse de base que certains des éléments de l’équipement mental de l’enfant serait acquis (en ce sens qu’il seraient une construction de l’individu et non de l’espèce) ne sait pas à l’avance si un élément donné est inné ou acquis. Il tentera donc en premier lieu d’en trouver une explication constructiviste ; il ne s’agit là ni de préjugé idéologique, ni de préférence, mais de compatibilité avec son hypothèse. S’il attribue à cet élément une origine innée, et lorsqu’il le fait, il reconnaît que cet élément ne trouve pas d’explication constructiviste en psychologie et, en même temps, il affirme la nécessité d’une explication biologique. Toutefois, affirmer purement et simplement qu’un élément est inné, sans produire les résultats d’une étude génétique, ni au moins une dérivation phylogénétique plausible, c’est n’en donner aucune explication du tout, ni psychologique, ni biologique. C’est considérer comme donné ce qui est à expliquer, une petitio principii. C’est très exactement la position de Chomsky et de ses tenants, comme je le ferai valoir maintenant.

5.     Preuves de l’innéité.

Quand un biologiste juge qu’un fait anatomo-physiologique est inné, il le fait en fonction d’un corps de théorie et d’expériences qui fait singulièrement défaut dans les propositions de Chomsky. De plus j’ai idée que les méthodes qu’il préconise, voire propose de généraliser à l’étude d’autre domaines cognitifs, sont incapables en principe de produire un tel corps de données. Prendre l’universalité comme critère de l’innéité ne paraît pas suffisant selon les normes de la biologie contemporaine. Tous  les organismes suivent les lois de la gravitation, néanmoins, nous n’en concluons pas que ces lois sont innées. L’anémie hémolytique congénitale n’est pas universelle, cependant nous la tenons pour innée. En un mot, l’universalité n’est même pas une condition nécessaire, et la rechercher, même si nous admettons l’uniformité de l’espèce humaine, amènera au contraire à ignorer des traits qui en fait sont innés mais sont produits par les allèles d’une gène donné. Enfin, « les limitations de la recherche sur l’homme », si elles ne permettent pas de monter des expériences et des « environnements parfaitement contrôlés », n’ont pas contraint les biologistes à faire appel à des « arguments bien plus indirects et bien plus complexes » dans leur étude, disons, de l’hérédité des groupes sanguins chez l’homme, où ce type d’argument et d’expérience ne s’est pas avéré nécessaire jusqu’ici. Si on souhaite « traiter le problème de la nature du langage… très exactement de la manière dont on traiterait le problème d’un organe physique du corps », recourir à la pratique biologique courante semblera suffisant pour ce qui est de prouver l’innéité éventuelle de certains traits linguistiques  ceux-ci devraient après tout suivre les lois mendéliennes de la transmission, être susceptibles de récessivité et de dominance, de mutation et de recombinaison, etc., et s’il en est ainsi, des données empiriques en feront la démonstration.

6.     Position anticartésienne du Fodor.

La démonstration de Fodor au termes de laquelle nous ne pouvons apprendre et concevoir que ce que nous connaissons déjà, puisque tout concept que nous formons doit  être construit à partir de concepts et de relations déjà possédés, a quelque relent d’une proposition bien connue selon laquelle « tous les livres se trouvent déjà dans l’alphabet ». La réciproque de cette proposition étant également vraie, nous pouvons déduire que « l’ensemble de tous les livres est égal à l’alphabet », à savoir, « il existe 26 livres » et « l’aphabet est un ensemble infini ». Appliqué à la biologie, le théorème de Fodor conduit à des conclusions encore plus saisissantes, dont l’une écarte définitivement toute réflexion supplémentaire sur ce sujet. La première, c’est que les mécanismes darwiniens sont incapables de produire la séquence de formes menant à des espèces comme l’homo sapiens. De cela découlent la proposition selon laquelle « toutes les espèces et leurs formes subséquentes sont contenues dans l’alphabet protogénétique initial », et des conclusions analogues à celles de l’exemple précédent. La seconde, c’est que des espèces comme l’homo sapiens n’existent pas en fait ; ce que j’appellerai le cogito ergo non sum de Fodor. »

(In : Guy CELLÉRIER. « Théories du langage, théories de l’apprentissage. Débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky ». Organisé et recueilli par Massimo Piatelli-Palmarini. Editions du Seuil, Paris, 1979, pages : 134 – 138).

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