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Hans Jürgen EYSENCK. « Requiescat in pace : une évaluation. »

La vérité émerge de l’erreur plus facilement que de la confusion. (Francis Bacon).

« Il est temps maintenant d’évaluer la place de Freud dans le monde scientifique. Freud était très ambigu quand il parlait de lui-même. D’un côté il se plaçait au rang des Copernic et des Darwin ; tout comme ils avaient porté un coup à l’arrogance humaine en montrant la place insignifiante de la terre dans le dessein universel et en liant l’homme à d’autre espèces animales, de même il prétendait avoir montré le pouvoir suprême de l’inconscient sur les activités de notre vie quotidienne. D’autre part il percevait clairement qu’il n’était pas un scientifique mais un conquistador – sans avoir jamais précisé ce qu’il avait conquis. Cette contradiction est apparente dans nombre de ses écrits ; d’une part il désire être un scientifique dans le sens où le terme s’applique couramment aux sciences naturelles ; et d’autre part il se rend compte que ce qu’il fait est totalement différent. Ce conflit, bien sûr, n’est pas propre à Freud, pas plus qu’il n’est limité aux psychanalystes ; c’est au fond la différence entre la psychologie en tant que Naturwissenschaft (sciences naturelles) et la psychologie en tant que Geisteswissenschaft (herméneutique).

L’herméneutique est la discipline qui traite du sens et de l’interprétation. Elle compare l’analyse des actions et des expériences avec l’étude interprétative d’un texte. L’art de l’herméneutique est d’extraire le sens d’un certain « texte » grâce à la connaissance des implications des symboles utilisés, et de leur sens les uns par rapport aux autres et par rapport au contexte où ils se trouvent. Pour le praticien, les actions et les expériences sont considérées comme des signifiants codés et non comme des faits objectifs ; ils dérivent leur sens de signifiants qu’ils transmettent. Une telle démarche qui met l’accent sur le signifiant, est l’opposé de la démarche des sciences naturelles qui met l’accent sur l’étude du comportement ; d’où le conflit sempiternel en psychologie entre les béhavioristes (qui étudient le comportement) et leurs adversaires, parmi lesquels on compte les psychanalystes et un grand nombre de psychologues cognitifs. Les discussions philosophiques entre ces deux groupes sont extrêmement importantes dans la lutte pour définir la nature même de la psychologie, et beaucoup d’auteurs se demandent avec angoisse comment choisir, et s’il faut s’assurer le meilleur de deux mondes en optant un peu au hasard pour les deux positions ! Freud était de ceux qui aspiraient au mode de recherche scientifique des béhavioristes, mais sa grande contribution se place nettement dans le camp herméneutique. Howard H. Kendler, dans son livre Psychology : A science in conflict (La psychologie : une science divisée), a présenté un sommaire excellent des arguments de chacune des parties et des possibilités de réconciliation entre elles ; mais ce sujet est trop complexe, je dirais même plus abstrus, pour être traité ici.

Richard Stevens dans son livre Freud and psychoanalysis, déclare carrément que Freud ne peut être compris qu’en termes herméneutiques :

Qu’y a-t-il dans la vie de l’esprit qui la rend si intraitable à étudier ? J’aimerais suggérer que les difficultés proviennent du fait que son essence est la signifiance…quand je parle de la signifiance des actes de l’esprit, je veux dire que la conduite de notre vie et de nos rapports avec autrui est contrôlée par des concepts. Nos conceptualisations et nos sentiments vis-à-vis de nous-mêmes, des autres ou d’une situation seront des facteurs importants dans la façon dont nous nous comportons. Tout ceci semble un fait acquis de notre vie quotidienne.

Et pourtant cela ne veut pas dire que nous voulions nécessairement abandonner une interprétation du comportement utilisant une démarche scientifique pour en adopter une autre, basée sur le bon sens. Les tribus primitives interprètent beaucoup de faits objectifs en fonction de signifiance et d’intention ; si quelqu’un tombe malade, c’est à la suite des intentions d’un ennemi ou d’un médecin sorcier ou d’un sort magique quelconque. Ce n’est certainement pas là une façon de développer une science médicale sûre.

Stevens discute ensuite la nature et le potentiel de la psychothérapie :

Nous soumettons constamment nos interprétations à des tests et à des modifications, soit explicitement par des échanges de vues avec les autres, soit implicitement en notant leur façon d’interpréter les événements. Une session de psychothérapie peut être envisagée comme une négociation de ce genre. Sans utiliser de persuasion directe, on peut toutefois encourager le sujet à réviser l’opinion qu’il a de lui-même et de ses rapports avec autrui. Ainsi la psychothérapie est fort différente de la science médicale. Elle se charge essentiellement de la manipulation de la signifiance et non du fonctionnement du corps.

La faiblesse de la psychothérapie comme science expérimentale devient sa force même en tant que méthode herméneutique. Prenons l’idée de sur-détermination. Un examen de la condensation qui se produit dans les rêves indique que de nombreuses couches de signifiance sont sous-jacentes au souvenir d’une seule image ou d’un seul événement. Le but de l’interprétation psychanalytique est de toutes les identifier. De plus, les concepts fournis par la théorie nous aident à comprendre les signifiances à partir de plusieurs perspectives et à plusieurs niveaux. Bien que ceci rende pratiquement impossible la soumission d’une interprétation quelconque à un test précis, le potentiel demeure considérable pour retracer un tableau détaillé des différentes signifiances en question.

Ces arguments sont invoqués pour défendre la psychanalyse en proclamant qu’elle nous offre de nombreuses « visions pénétrantes » que le béhaviorisme et les sciences empiriques sont incapables de fournir. Nous sommes ici en présence d’une sérieuse difficulté. Que faire si cette « vision pénétrante » est fautive et ne s’applique pas à la situation en question ? Que faire si toutes ces interprétations de rêves, de lapsus, etc., sont erronées, et nous entraînent dans une mauvaise direction ? Comment savoir si Freud avait tort ou raison ? Les alternatives pourraient être, après tout, non celles des béhavioristes mais celles d’autres psychologues herméneutiques : comment choisir entre Freud et Jung, Freud et Adler, Freud et Stekel, et ainsi de suite ? Il est certain que Freud et les psychanalystes que nous avons mentionnés interprétaient un même rêve de façons fort différentes ; comment savoir laquelle des interprétations est la bonne ? Ainsi, même si nous acceptions la démarche herméneutique, il nous faut encore des critères pour déterminer laquelle des interprétations est juste, laquelle est fausse. Freud ne nous fournit aucun critère pour accomplir ce choix.

P. Rieff dans son livre Freud : The Mind of the Moralist, nous offre un passage intéressant sur le sens que les psychanalystes donnent au mot « science », sens qui diffère fort de celui que lui donnent les scientifiques. Il reconnaît que la psychanalyse n’adhère pas aux règles rigoureuses de la théorie scientifique, mais il la défend ainsi :

Il ne faudrait pas que l’expression « non scientifique » soit utilisée pour condamner Freud ou, pire encore, pour louer avec condescendance en lui ces rares qualités que nous n’encourageons pas en nous-mêmes : son vaste champ d’action et sa subtilité, son talent inégalé d’exégète du langage universel de la souffrance et de la douleur, la spontanéité avec laquelle il donne des jugements qu’il est prêt à justifier par des faits tirés de sa propre vie et d’observations expérimentales. Ses motifs scientifiques font partie intégrale des implications morales de sa pensée et nous ont donné des expressions qui sont passées du domaine des discussions de spécialités au parler populaire de notre âge. Ce serait une impertinence, qu’aucune notion toute faite de frontière entre la science et la morale ne saurait excuser, de considérer une des faces de Freud comme valable et de rejeter l’autre. Pour les humanistes du monde scientifique et pour les scientifiques de l’humanisme, Freud devrait servir de modèle à ceux qui s’intéressent à l’aspect proprement humain de ce qui est véritablement scientifique.

Stevens résume ce débat en disant :

Si votre critère pour juger une science est la production de propositions qui soient falsifiables, alors il est clair que la psychanalyse n’est pas une science. Mais si par « science » vous voulez désigner la formulation systématique de concepts et d’hypothèses basés sur des observations précises et détaillées, alors je dirais qu’elle en est une. On peut aussi raisonnablement soutenir qu’il n’existe peut-être pas d’autre approche susceptible de mieux prédire les actions d’un sujet que de les observer dans une situation vécue. Freud, peut-être avec quelque réticence, se charge de la tâche malaisée de mettre en présence les deux visages du Janus humain, l’un biologique, l’autre existentiel.

Ceci nous ramène à la question de Freud, l’homme, créateur de sa théorie, et à la façon dont il a appliqué ses propres études névrotiques et ses souffrances au comportement de tous les êtres humains. Nous n’avons aucune raison de croire que la « vision pénétrante » que Freud dirige sur sa propre souffrance est applicable au comportement d’autres êtres humains, pas plus que nous n’avons de raison de croire que cette « vision » est juste. Il nous faudrait des faits pour le prouver, et les faits sont précisément ce qui manque le plus. De plus, on a démontré tant de fois que Freud était dans l’erreur, qu’il est difficile de comprendre pourquoi nous devrions croire, sans aucune preuve, à ces soi-disant « visions pénétrantes ». Un bon nombre d’entre elles, en tout cas, ont été empruntées à d’autres, de Platon à Schopenhauer, de Kierkegaard à Nietzsche, et les attribuer à Freud est une erreur aussi sérieuse que de déclarer qu’elles sont vraies. »

(…)

(In : Hans Jürgen EYSENCK, « Déclin et chute de l’empire freudien »,  traduit de l’anglais par Hélène Peters, éditions F.-X. de Guibert, Paris 1985, pages : 219 – 223).

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