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Jacques VAN RILLAER : Sur Hippolyte BERNHEIM et la suggestion.

Bernheim, Hippolyte (1916) De la suggestion. Paris : Albin Michel. Rééd. Paris : Retz, 1975, 214 p.
[pp. 60 à 71]
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Chapitre VI

Phénomènes de suggestion
Hallucinations rétroactives
Souvenirs fictifs par suggestion
Faux témoignages dans les affaires judiciaires, faits de bonne foi
Conclusions pratiques.
1 HALLUCINATIONS RÉTROACTIVES
Je puis créer des hallucinations rétroactives, et j’insiste un peu sur ce phénomène, en raison de son importance, surtout médico-légale. J’appelle de ce nom les souvenirs illusoires de faits qui n’ont jamais existé et que je puis suggérer à beaucoup de sujets très suggestibles, très hallucinables.
Voici par exemple une de mes clientes dont je connaissais la suggestibilité, à laquelle, sans l’endormir, je dis un jour : “ Vous êtes allée hier goûter chez le pâtissier de la rue des Dominicains. Vous avez pris un gâteau. Pendant que vous causiez, un chien est venu et vous l’a enlevé, etc. ” La cliente écoute, étonnée ; puis après un court instant de concentration, elle me dit : “ Comment le savez-vous ? ” – “J’ai passé devant la boutique. ”) Et je lui fais raconter la scène dans tous ses détails, les personnes qu’elle a rencontrées, la conversation qu’elle a eue, le genre de gâteaux qu’elle a acheté, dont elle avait avalé la moitié, le petit fox blanc qui a sauté sur elle pour lui enlever l’autre moitié, les excuses de la maîtresse du chien qui lui a offert un autre gâteau. Elle y ajoute de son propre cru, continuant à se
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suggestionner elle-même ; elle revoit la scène et croit que c’est arrivé Ainsi certains menteurs de bonne foi, quelquefois partis d’un point de départ vrai, grossissent, ajoutent, modifient au gré de leur imagination, dupes eux-mêmes de leur mensonge. Mes premières expériences de ce genre ont été faites, il y a plus de vingt-cinq ans, sur des somnambules endormies, alors que je croyais encore le sommeil provoqué nécessaire pour créer des hallucinations.
A une de mes somnambules de la clinique, femme très intelligente, je dis dans le sommeil provoqué : “ Vous vous êtes levée cette nuit. ” Elle dit non. J’insiste : “ Vous vous êtes levée quatre fois cette nuit pour aller à la selle ; et la quatrième fois vous êtes tombée sur le nez. Vous vous souviendrez de cela au réveil. ” A son réveil, en effet, elle me raconte cela ; j’ai beau lui dire qu’elle a rêvé et qu’aucune malade ne l’a vue se lever ; elle est convaincue que ce n’est pas un rêve, que c’est la réalité. Un autre jour pendant son sommeil, je lui demande dans quelle maison elle habite et quels sont ses colocataires. Elle me dit entre autres que le premier étage est habité par une famille, parents, plusieurs petites filles et un vieux garçon restant chez eux. Alors je lui dis ce qui suit : “ Le 3 août, il y a quatre mois et demi, à 3 heures de l’après-midi, vous rentriez chez vous. Arrivée au premier étage, vous avez entendu des cris sortant d’une chambre ; vous avez regardé par le trou de la serrure ; vous avez vu le vieux garçon commettant un viol sur la plus jeune fille ; vous l’avez vu ; la petite fille se débattait ; il avait mis un bâillon sur sa bouche ; vous avez été tellement saisie que vous êtes rentrée chez vous et que vous n’avez rien osé dire. Si la justice vient faire une enquête sur le crime, vous direz la vérité. ” A son réveil, je ne lui parle plus de ce fait. Trois jours après je prie mon ami, maître Grillon, d’interroger cette femme comme s’il était juge d’instruction. En mon absence elle lui a conté les faits dans tous leurs détails, avec les noms de la victime, du criminel, l’heure exacte du crime. M’étant
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approché de son lit après la déposition, elle le répéta devant moi. Je lui demandai si c’était bien la vérité, si elle n’avait pas rêvé, si ce n’était pas une suggestion comme celles que j’avais l’habitude de lui faire, je l’engageai à se défier d’elle-même. Elle maintint son témoignage, prête à l’affirmer sous serment. Cela fait, je l’endormis de nouveau pour effacer cette suggestion ; je le ferais aujourd’hui sans l’endormir “ Tout ce que vous avez dit au juge d’instruction n’est pas ; vous n’avez rien vu le 3 août. Vous ne vous rappelez même pas que vous avez vu le juge d’instruction ; vous ne l’avez pas vu. ” A son réveil, je dis : “ Qu’avez-vous dit à Monsieur tantôt ? ” – “ Je n’ai rien dit ! ” – “ Comment, vous n’avez rien dit ? réplique le magistrat. Vous m’avez parlé d’un crime qui a eu lieu le 3 août dans votre maison ; vous avez vu le nommé X…, etc. ” La pauvre femme reste interdite. Je dus l’endormir de nouveau et passer l’éponge sur cette scène dramatique. A son nouveau réveil, le souvenir de tout semblait effacé sans retour; si bien que le lendemain, conversant avec elle sur les gens de sa maison, elle m’en parla naturellement comme si jamais il n’en avait été question entre nous.
On voit que ces souvenirs fictifs peuvent donner lieu à de faux témoignages faits de bonne foi. Et ces faux témoignages peuvent même être collectifs ; le souvenir fictif peut se transmettre par contagion surtout chez les enfants.
A l’appui de cette assertion, voici une expérience : Un jeune homme, compositeur d’imprimerie, assez intelligent, laborieux, honnête, était dans mon service pour une sciatique ; il était très suggestible et hallucinable. Un jour, en présence d’un de mes collègues je lui dis “ Vous voyez ce monsieur : hier, dans la rue, vous l’avez rencontré, causant avec plusieurs personnes ; il s’est approché de vous, vous a donné des coups de canne et a pris l’argent qui était dans votre poche. Racontez-moi comment cela s’est passé. ”
Le jeune homme raconta immédiatement : “ Hier, à 3 heures,
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je traversais la place de l’Académie. J’ai vu Monsieur causant à haute voix avec plusieurs personnes. Tout à coup, je ne sais pourquoi, il vient à moi, me donne des coups de canne, met sa main dans ma poche et me prend mon argent. ” — “ Est-ce bien vrai ? lui dis-je. C’est moi qui viens de vous le suggérer. ” — “ C’est parfaitement vrai. Ce n’est pas une suggestion. ” — “ Quelle est votre profession ? ” lui dis-je. — “ Je travaille à l’imprimerie Berger-Levrault, j’ai composé pour la ‘Revue médicale de l’Est’. ” — “ Eh bien, savez-vous quel est ce monsieur ? ” — “ Non, je ne le connais pas ; ” — “ C’est le docteur S…, le rédacteur en chef de la “Revue médicale de l’Est”. Vous n’allez pas me soutenir qu’un docteur comme Monsieur a battu et volé sans cause un pauvre garçon comme vous. ” — “ C’est vrai, je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas dire le contraire, puisque c’est vrai. ” — “ Voyons, vous êtes un honnête garçon, vous avez de la religion? ” — “ Oui, monsieur. ” — “ On n’accuse pas quelqu’un sans être absolument sûr de son fait. Si le commissaire de police vient vous interroger, que direz-vous ? ” — “ Je dirai la vérité. Il m’a donné des coups de canne et pris mon argent. ” — “ Et vous jureriez ? ÊEtes-vous assez sûr de vous, pour jurer ? Faites attention. C’est peut-être une simple illusion, un rêve ? ” — “ Je le jurerais devant le Christ. ” — “ C’est peut-être quelqu’un qui ressemble à Monsieur. ” — “ C’est Monsieur ; je suis absolument sûr. ”
Pendant cette conversation se trouvaient à côté de nous trois enfants.
L’un, âgé de quatorze ans, tuberculeux, intelligent, instruit, honnête, très suggestible. Je dis à cet enfant : “ Tu as entendu ce jeune homme te raconter cela ce matin. ” Sans hésiter, il répond : “ Oui, monsieur. ” — “ Qu’est-ce qu’il t’a raconté ? ” — “ Qu’un monsieur l’avait battu et lui avait volé son argent. ” — “ Où cela ? ” lui dis-je. — “ A l’hôpital. ” — “ Mais non, il vient de nous dire que c’est place de l’Académie. Donc
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tu ne sais rien, il ne t’a rien dit. ” — L’enfant, sans se déconcerter : “ Je ne me rappelle pas où cela s’est passé, mais il m’a raconté qu’il avait été battu et volé. ” — “ Quand est-ce qu’il t’a raconté cela ? ” — “ Ce matin, à 7 heures et demie. ” — “ Allons, lui dis-je, il ne faut pas me dire des choses qui ne sont pas ”, et je fais semblant de me fâcher : “ Monsieur ne t’a rien dit ; c’est moi qui te le fais dire. Tu es un honnête garçon. Il ne faut pas inventer par complaisance. ” — “ Monsieur, je vous assure qu’il me l’a raconté ce matin. ” — “ Si le commissaire de police te le demande, que diras-tu ? ” — “ Je dirai ce qu’il m’a raconté. ” — “ Tu jureras ? ” — “ Je le jurerai. ”
Un second enfant, âgé de quatorze ans, atteint de paralysie infantile est à côté, assez intelligent ; il lit et écrit correctement et n’a pas de manifestation nerveuse. — “ Tu étais là, lui dis-je, quand ton camarade a raconté qu’il a été battu et volé ? ” — Sans hésiter : “ Oui, monsieur. ” — “ Quand a-t-il raconté cela ? ” — “ Ce matin à 7 heures et demie. ” — “ Voyons ! Il ne faut pas répéter cela comme un perroquet parce que tu viens de l’entendre dire maintenant. L’as-tu entendu de la bouche de ce jeune homme ce matin ? ” — “ Oui, monsieur, ce matin à 7 heures et demie. ” — “ Tu le jures ? ” — “Je le jure. ”
Enfin dans le lit voisin est un enfant de neuf ans, convalescent de pleurésie, sans tare nerveuse, suggestible. — “ Tu l’as entendu aussi ? ” lui dis-je. Il hésite : — “ Je ne me rappelle pas bien. ” —J’insiste : — “ Rappelle-toi bien ; il l’a raconté devant toi ce matin. N’aie pas peur. Tu peux le dire, si tu le sais. ” — Il se recueille quelques instants, puis affirme : “ C’est vrai, je l’ai entendu. ” — “ Quand ? ” — “ Ce matin, à 7 heures et demie. ” — “ Quoi? ” — “ Qu’un monsieur l’avait battu et lui avait volé son argent. ” — “ Es-tu bien sûr que tu l’as entendu raconter ? Tout à l’heure, tu ne te rappelais pas. Il ne faut pas le dire, si tu n’es pas sûr. Tu l’as
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entendu raconter à l’instant même devant moi, mais pas ce matin à 7 heures et demie. ” — “ Si monsieur, je suis parfaitement sûr. ”
Le lendemain le jeune imprimeur quitte l’hôpital. Avant son départ, je le fais venir dans mon cabinet ; et là, seul avec lui, je lui dis : “ Voyons, mon ami, dites-moi la vérité : Vous avez accusé hier le docteur de vous avoir battu et volé. Avouez que vous avez voulu vous amuser. Vous avez cru me faire plaisir en ayant l’air de croire ce que je vous disais. Maintenant que nous sommes seuls, dites-moi qu’il n’en est rien. ” Il me répond : “ Je vous jure que c’est vrai. Je passais place de l’Académie, il s’est approché de moi avec sa canne, m’a donné des coups et pris l’argent de ma poche. Je n’avais pas d’argent, mais dix sous de monnaie. Je ne les ai plus. ” — “ Pourquoi un médecin prendrait-il quelques sous à un pauvre garçon ? Ce n’est pas croyable. ” — “ Je ne sais pas pourquoi, mais il me les a pris. ”
Voici une expérience du même genre sur un adulte.
Il s’agit d’un simple tuberculeux âgé de trente-sept ans, suggestible, sans phénomènes nerveux. Mon regretté collègue V. Parisot étant au service, je dis à cet homme : “ Vous connaissez bien Monsieur. ” — “ Non, monsieur. ” — “ Etes-vous sorti hier dimanche ? ” — “ Oui, monsieur. ” — “ Eh bien ! rappelez-vous. Vous avez rencontré Monsieur, et comme vous l’avez coudoyé en passant tout près de lui, il vous a donné un coup de canne. Vous vous rappelez bien ? ” — Après quelques instants : “ Ah oui, me dit-il, c’était dans la rue Jean-Lamour, je rentrais chez moi, Monsieur m’a donné un coup de canne qui m’a fait très mal. ” — “Etes-vous bien sûr ? C’est moi qui vous l’ai fait dire. ” — “ C’est parfaitement vrai. C’est bien Monsieur. ” — “ C’est une suggestion, un rêve que je vous ai donné. ” — “ Mais non, monsieur, c’est bien vrai. J’ai bien senti la douleur la jambe et je la sens encore. ” Et il persiste dans son affirmation.
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Dans la même salle, en face de lui est un malade, âgé de trente-quatre ans, atteint d’insuffisance mitrale, sans trouble nerveux, très suggestible. Je l’interpelle à distance : “ Est-ce vrai, lui dis-je, que V… vous a raconté cela hier soir. ” — Sans hésiter : “ Oui, monsieur, hier soir, en rentrant, il m’a raconté : je viens de recevoir un coup de canne d’un monsieur, en passant rue Jean-Lamour. — Quel monsieur ? — Il ne m’a pas dit qui ; il ne le connaissait pas ! ” Je m’approche de son lit et je lui dis : “ Voyons, mon ami, il ne faut rien dire dont vous ne soyez sûr. N’affirmez pas par complaisance. Il n’a pas reçu de coup de canne. C’est une suggestion que je lui ai faite. ” — “ Cependant il me l’a affirmé hier soir. ” — “ A quelle heure ? ” — “ A quatre heures et demie en m’apportant un œuf de Pâques. ”
Et il me montre un œuf de Pâques qui était dans le tiroir de sa table de nuit. V… m’affirme en effet lui avoir apporté un œuf ; il en avait acheté deux et il me montre son congénère de même couleur dans son tiroir. Coïncidence remarquable. Le souvenir fictif provoqué chez ce sujet était associé dans son esprit à un fait réel. Le témoignage était corroboré par ce fait incontestable : l’œuf était là ! Et voyez comment en justice ce témoignage acquerrait par là d’importance.
Je pourrais multiplier ces faits. Comme on le voit, ce ne sont pas seulement des enfants qui peuvent de bonne foi faire des faux témoignages ; ce sont des adultes sérieux qui comprennent la valeur de ce qu’ils disent et ne parlent pas à la légère ; le souvenir fictif suggéré est une véritable hallucination rétroactive ; l’image de la scène existe dans leur cerveau ; ils ont vu, de leurs propres yeux vu, et ne peuvent récuser le témoignage de leurs sens.
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2 FAUX TÉMOIGNAGES DE BONNE FOI DANS LES AFFAIRES JUDICIAIRES
L’idée de ces expériences m’a été inspirée il y a vingt-cinq ans par un procès hongrois qui passionnait vivement à cette époque l’opinion publique ; c’était l’affaire de Tisza-Eslar. Une jeune fille de quatorze ans, appartenant à la confession réformée, disparaît. Dix-neuf familles juives habitent ce village hongrois. Bientôt le bruit se répand que les juifs l’ont tuée pour avoir son sang ; c’était la veille de la Pâque ; ils ont mêlé son sang chrétien au pain sans levain de leur Pâque. Un cadavre repêché plus tard dans le Theiss est reconnu par six personnes comme étant celui de la jeune fille ; mais la mère restait incrédule et d’autres témoins, choisis par elle, refusèrent de reconnaître le cadavre. Mais la passion antisémite était soulevée ; l’opinion était faite. Treize malheureux juifs furent arrêtés. Le juge d’instruction, grand ennemi d’Israël, s’occupe avec une activité féroce à confirmer la conjecture que sa haine aveugle a conçue. Le sacristain de la synagogue avait un fils âgé de treize ans ; il le cita devant lui. L’enfant ne savait rien du meurtre. Mais le juge, voulant à toute force établir ce qu’il croit être la vérité, le confie au commissaire de sûreté, expert pour extorquer des aveux ; celui-ci l’amène dans sa maison. Quelques heures après, l’enfant avait avoué ; son père avait attiré la jeune fille chez lui, puis l’avait envoyée à la synagogue ; l’enfant avait entendu un cri, était sorti, avait collé son œil à la serrure du temple, avait vu Esther étendue à terre ; trois hommes la tenaient ; le boucher la saignait à la gorge et recueillait son sang dans deux assiettes.
Séquestré pendant trois mois, confié à un gardien qui ne le quitte pas, l’enfant, arrivé à l’audience, persiste dans ses aveux ; la vue de son malheureux père et de ses douze coreligionnaires
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que la potence menace, les supplications les plus ardentes pour l’engager à dire la vérité, les pleurs et les malédictions, rien ne l’émeut ; il répète sans se lasser les mêmes choses dans les mêmes termes. L’enfant d’ailleurs a été converti par les suggestionneurs peut-être inconscients, suggestionnés eux-mêmes par leur fanatisme.
La vérité d’ailleurs se fit jour, et les accusés furent acquittés.
Le docteur Motet, qui ne connaissait pas mes expériences, a relaté quelques faits de faux témoignages des enfants devant la justice. Je rappelle le suivant.
Lasègne racontait qu’un jour il eut à intervenir dans une affaire grave. Un négociant chemisier est appelé chez le juge d’instruction sous l’inculpation d’attentat à la pudeur sur un enfant de dix ans. Il proteste en termes indignés, il affirme qu’il n’a pas quitté sa maison de commerce à l’heure où aurait été commis l’attentat dont on l’accuse. Voici comment avait pris naissance cette fable : l’enfant avait fait l’école buissonnière et il était rentré à la maison longtemps après l’heure habituelle. À son arrivée, sa mère, inquiète, lui demande d’où il vient. Il balbutie ; elle le presse de questions ; elle s’imagine qu’il a pu être victime d’un attentat à la pudeur ; et, lancée sur cette piste, on ne sait pourquoi, elle interroge dans ce sens ; et quand le père arrive, c’est elle qui, devant l’enfant, raconte l’histoire telle qu’elle l’a créée. L’enfant la retient, la sait par cour, et quand on lui demande s’il reconnaîtrait la maison où il a été conduit par ce monsieur, il désigne la demeure du négociant et l’histoire ainsi complétée est acceptée jusqu’au jour où il a été possible de reconstituer l’escapade et de réduire à néant une fable dont les conséquences auraient été si graves.
Ce ne sont pas seulement les témoins qui sont susceptibles de faux témoignages par souvenirs fictifs créés chez eux ; les accusés eux-mêmes, influencés par l’interrogation, peuvent se croire
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coupables et croient que c’est arrivé. Mon regretté ami Liegeois relate l’histoire suivante.
Une jeune fille comparaît en novembre 1868 devant le tribunal correctionnel de Vic sous la prévention d’avoir supprimé l’enfant dont elle avait accouché. La sage-femme avait affirmé qu’elle était accouchée. L’accusée nia d’abord. Mais le commissaire de police, ayant procédé à son interrogatoire, lui demanda “ si elle n’aurait pas placé son enfant dans le réduit à porcs de la maison où elle habitait ”. Après bien des hésitations, elle a fini par dire qu’elle l’y avait mis. La sage-femme entendue par le juge d’instruction dit bien que c’est elle qui lui avait fourni cette indication. “ Je lui ai demandé si elle n’avait pas déposé son enfant dans le réduit à porcs. ” Elle repoussa d’abord bien loin cette pensée que j’avais ; puis, elle avoua que j’avais bien deviné. Interrogée une seconde fois par le juge d’instruction, elle renouvelle ses aveux, en les précisant : “ J’ai pris mon enfant, j’ai ouvert la porte de la loge des porcs, et je l’ai lancé au fond de cette loge. Je ne crois pas qu’il ait crié et je ne l’ai pas entendu remuer. ” Le médecin cantonal de Dieuze visite la prévenue, conclut qu’elle avait accouché et que l’accouchement datait d’environ vingt-quatre heures. La prévenue fut condamnée à six mois de prison. Quand elle se présenta à la prison, on reconnut qu’elle était dans un état de grossesse très avancée ; elle accoucha le 25 décembre 1868 d’une fille bien constituée, à terme.
L’erreur de la sage-femme et des médecins avaient confirmé l’accusation et le faux témoignage de l’accusée contre elle-même.
La suggestion expérimentale, on le voit, en créant des souvenirs fictifs, des hallucinations rétroactives, ne fait pas de phénomènes insolites : elle reproduit ce qui dans la vie normale peut se produire, ce que la psychologie de l’homme peut réaliser.
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CONCLUSIONS PRATIQUES
Si j’ai insisté sur ces faits, c’est qu’ils sont gros de conséquence au point de vue juridique et médico-légal. Le magistrat doit les connaître et se défier de lui-même. Comme le médecin qui est exposé à créer chez son malade des symptômes qu’il n’a pas, à extérioriser sur lui ses propres conceptions, de même le juge d’instruction est exposé à imposer ses idées préconçues aux témoins, et à leur dicter, à son insu, des faux témoignages. S’il est prévenu de cette cause d’erreur, s’il a assisté à des expériences dans le genre de celles que j’ai signalées, alors seulement il saura se tenir en garde. Quand il aura plusieurs témoins à interroger, il ne les interrogera pas d’abord l’un en présence de l’autre, mais séparément, avant de les confronter. Qu’arrive-t-il en général, quand un drame s’est passé dans la rue, et qu’un certain nombre de témoins viennent déposer ? Interrogés séparément, chacun raconte l’histoire à sa façon ; les souvenirs réels, au bout de peu de temps, sont déjà déformés dans chaque imagination ; chacun substitue en partie ses impressions ou autosuggestions à la réalité vraie. Rien n’est plus difficile à établir que la vérité.
Si les témoins sont interrogés en présence l’un de l’autre et que le premier raconte l’affaire avec précision, et sans hésitation, souvent tous les autres suivent et confirment la version de leur chef de file, convaincus que c’est arrivé comme il a dit, ne se doutant pas qu’ils ont pu être suggestionnés par lui. Cela est d’observation journalière.
Le juge d’instruction éclairé sur ces faits s’appliquera à ne pas influencer les témoins, ni même l’accusé ; il les laissera parler, s’ils parlent ; il écoutera les dépositions, sans les dicter ; avec l’habitude et le flair que donne l’expérience des hommes, il saura coter la suggestibilité de chacun, dans une certaine
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mesure ; il cherchera à discerner le mensonge de l’autosuggestion.

S’il soupçonne celle-ci, un interrogatoire, habilement dirigé dans ce but expérimental pour ainsi dire, pourra lui permettre de coter la suggestibilité du témoin. Voici, par exemple, un individu qui, dans une altercation avec un autre, prétend avoir été battu, volé, etc. ; je soupçonne que son récit est exagéré et en partie imaginaire, déformé par l’autosuggestion. Chargé de l’instruction, j’ai l’air d’accepter son dire, y ajoutant du mien, suggérant moi-même des détails qui, s’ils sont acceptés par le témoin, trahissent sa suggestibilité. Je dis, par exemple : “ Quand il s’est sauvé avec votre argent, vous m’avez dit qu’il a laissé tomber une pièce et l’a ramassée. Vous vous souvenez bien de ce fait ? ” Si l’accusateur tombe dans le piège et affirme ce souvenir, il s’est trahi lui-même. Tous les menteurs ne sont pas de mauvaise foi ; tous ne sont pas non plus de bonne foi. Mais que d’erreurs commises par la justice, par la médecine, par la société, par la religion à la faveur de l’idée préconçue, quand elle n’est pas rectifiée par une psychologie éclairée à la lumière des faits que je