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Isabelle STENGERS : "Résister ? Un devoir !"

6 décembre 2014 Laisser un commentaire

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(Voir l’article, ici).
Suite et fin (provisoire ?) de notre débat sur la « dérive » de l’ethnopsychiatrie. La philosophe Isabelle Stengers répond à la psychanalyste Elisabeth Roudinesco.
Selon la légende dorée, proposée par Freud lui-même, la psychanalyse constitue, après Copemic et Darwin, la troisième blessure infligée à ceux qui se croient  » maîtres chez eux « . Il n’y a sans doute pas contradiction entre cette mise en question de la liberté— que s’arrogeaient non pas tous les humains, mais l’homme européen construit par les philosophes— et le rôle qu’Elisabeth Roudinesco confère aujourd’hui à la psychanalyse, rempart contre l’ » abolition de l’homme  » et avocat de l’ » intégration des immigrés  » (qu’ils le veuillent ou non). Les contradictions n’existent que rarement en dehors des langages formels.Il y a, pour employer un terme favori de notre auteur, quelque chose comme une certaine  » dérive « . Dérive – le terme n’est pas, en soi, une condamnation. La grandeur mêmed e ce que l’on appelle  » recherche  » est précisément que la valeur des énoncés y tient d’abord à une pratique: une rencontre délibérée avec ce qui peut les mettre en risque et, le cas échéant, susciter un mouvement où l’on « dérive » par rapport à eux, c’est-à-dire où on les transforme. Le problème est que, dans notre cas, on voit bien l’avantage stratégique pour la psychanalyse à faire cause commune avec l’humanisme, et à s’identifier à une affirmation de la liberté humaine. Mais l’on se demande où la psychanalyse s’est profondément transformée elle-même par une rencontre risquée avec tout ce qui, en dehors du divan et des conflits intra-psychiques, menace très concrètement cette liberté.
Bien au contraire, notre psychanalyste semble tellement assurée de représenter un savoir de fait et de droit supérieur à tous les autres qu’elle ne peut que saluer la position de compromis théorique proposée par Georges Devereux : la psychanalyse serait universellement pertinente, mais devrait être adaptée aux particularités culturelles. Ce qui la mène à considérer comme une dérive  » ethniciste  » la mise en question opérée par Tobie Nathan qui, contrairement à son maître, s’est risqué à tenter de pratiquer réellement l’ethnopsychiatrie. Qui a suivi les écrits de Tobie Nathan depuis ses premières tentatives de mettre en úuvre une démarche dont Devereux avait postulé la possibilité (Devereux n’était pas à proprement parler un clinicien) sait que, pas à pas, risque après risque, c’est toujours la même question qui l’a mené: comment la pratique thérapeutique peut-elle devenir digne de ce à quoi elle s’adresse ? Comment, en d’autres temmes, pouvait-il s’adresser aux patients qu’il rencontrait de manière à ce que ceux-ci l’obligent à penser, à apprendre quelque chose qu’il ne savait pas a priori ? Jusqu’à en venir en effet à penser  » contre  » son maître peut-être, mais surtout contre l’opinion dominante, ce qui, en recherche, n’est pas un crime, I’exemple de Freud devrait suffire à en témoigner.
Vers la  » liberté sartrienne »
Ce qui est reproché à Tobie Nathan n’est pas, il faut le souligner, de prêcher pour une impossibilité de rapport entre ethnies, puisque toute sa pratique est axée sur la création de tels rapports, avec toute la difficulté féconde des problèmes d’inter-traduction. Ce qui lui est reproché est de contester les invariants que la psychanalyse prête au psychisme humain, et qui fondent sa propre universalité. On peut comprendre que la psychanalyste ne soit pas heureuse car l’hypothèse de ces invariants offre au psychanalyste une voie royale vers la  » vérité du sujet  » au-delà de sa langue, de ses attaches, de sa culture. Et, de ce fait, elle octroie au praticien un pouvoir  » tout-terrain « , une clef ouvrant toutes les portes, quitte à devoir être  » adaptée  » pour mieux détacher son patient de ce qui le sépare de sa  » vérité « . Mais on comprend un peu moins facilement que celui qui met en question cette voie royale puisse se voir accuser au nom des intérêts de ses patients, au nom de leur liberté. Ceux ci ne seront donc véritablement  » libres  » que lorsqu’ils auront reconnu qu’au-delà de leur langue, de leur culture, de leurs attaches ils sont ce que la psychanalyse dit qu’ils sont. Pour la philosophe que je suis, la proposition est étrange, car ce qui, en tant que philosophe, m’oblige à penser sont mes propres attaches, cette langue multiple de la philosophie qui a notamment créé le  » sujet universel « , l’a mis en risque, l’a contesté, a accepté de le mettre à l’épreuve de la psychanalyse, et peut certes accepter aujourd’hui d’être mise à l’épreuve par les propositions de Tobie Nathan. Sans ma langue, sans des attaches que je n’ai pas du tout trouvées  » en moi-même « , ou bien  » où je voulais « , mais que j’ai appris à reconnaitre comme les ressources qui m’étaient proposées pour apprendre et devenir, j’aurais bien pu me retrouver, plaintive et dépendante, sur un divan d’analyste. Ce qu’Elisabeth Roudinesco ne manquera pas de retourner contre moi puisque je viens d’admettre que j’ai bel et bien manqué la voie royale vers la  » liberté sartrienne « . Car il faut être clair: cette liberté qu’Elisabeth Roudinesco présente comme un  » droit pour tous  » de retrouver ses racines en soi-même, de ne pas être  » ramené à une origine dont on ne veut pas forcément « , est conditionnelle. Et elle a somme toute un prix assez élevé. En termes psychanalytiques, on ne peut faire valoir ce  » droit , qu’au terme d’un (très) long parcours analytique, qui vous ramènera, même si on n’en veut pas forcément, à l’origine des conflits dits universels qui constituent la définition psychanalytique-invariante du psychisme humain. Laissons Freud, et les premiers freudiens, dormir en paix. Chaque époque se pose les problèmes dont elle est capable, et aucun penseur ne peut précéder son époque que de manière millimétrique. Un millimètre qui compte, sans doute, mais jamais un bond accédant d’un seul coup à  » la vérité « . Et notre époque, plus d’un siècle après que Freud a annoncé la fondation de la psychanaiyse, nous impose des questions qu’il ne prévoyait pas. Freud connaissait parfaitement les théories dites scientitiques faisant de l’humain une machine comportementale. En effet, les théories d’aujourd’hui répètent, bien sûr avec des variantes et de nouveaux moyens, le même type de prétention que celles d’hier, et cela avec la monotonie de ce qui se présente avec l’autorité de la science, mais sans sa dynamique créative. En revanche, Freud n’était pas le moins du monde sensible aux questions auxquelles nous obligent désormais ce qu’Elisabeth Roudinesco semble présenter comme un problème réglé: le colonialisme. Le colonialisme, voyons, c’est fini: nous « respectons les croyances » des migrants, pas besoin de les défendre contre leurs  » oppresseurs « .
Pour la philosophe rationaliste que je suis, le problème d’aujourd’hui est pourtant celui-là: comment, sans renier mes racines, ma tradition et ce que cette tradition a baptisé rationalité, travailler à ce que mes mots ne fassent pas insulte à ceux qui ont d’autres racines.Et il ne suffit pas ici de respecter les croyances des autres, il faut essayer de devenir digne de leur respect. Une question à El isabeth Roudinesco: nous qui nous enorgueillissons si facilement d’être  » tolérants « , aspirons-nous à la position d’être à notre tour « tolérés »?
Un savoir oppresseur
Un savoir sans mémoire, se présentant comme universel alors qu’il est profondément attaché à une tradition, la nôtre. Une définition universelle du psychisme oubliant de préciser que ce mot  » psychisme  » n’a en l’occurrence pas d’autre sens que celui que lui donne la technique psychanaiytique. Une mise en communication directe entre une question politique et pratique grave, l’égalité, et un parti pris théorique singulier: quant à l’ » égalité des sujets « , certes, mais des sujets tels que les définit la psychanalyse. Et donc une étrange collusion entre les intérêts d’une pratique et ceux de l’humanité. Toutes ces particularités présentées par la position d’Elisabeth Roudinesco sont bien tolérables tant que nous restons  » entre nous « , manipulateurs de théories. Cela peut nous arriver à tous: ce sont les petits bénéfices secondaires que nous offre la référence à la  » rationalité  » dès qu’elle n’est plus liée à la recherche mais à l’autorité. Mais ces mêmes particularités produisent très précisément un savoir oppresseur, lorsque nous nous en autorisons pour établir des normes, des disqualifications, des jugements fondés sur l’universel. Il est étonnant que tous ceux qui commentent tel ou tel énoncé de Tobie Nathan évitent de s’appesantir sur une constatation qui l’a bel et bien forcé à penser  » contre  » sa formation d’origine. Le constat est le suivant: comment se fait-il que des énoncés  » élevés  » tenus par des ténors de la psychanalyse puissent, en une très rapide et vertigineuse glissade, se retrouver au tribunal, arguments dans des rapports et des jugements aboutissant couramment à arracher un enfant ou un adolescent à sa famille ? Et cela sans la moindre étude  » bêtement empirique  » permettant de savoir et de prendre en compte ce que deviennent ensuite ces jeunes,  » sauvés  » par nos bons soins. C’est précisément le danger de la psychanalyse, en tant que technique se prétendant légitimée par une vérité rationnelle, voire scientifique, du psychisme, que d’épargner à ceux qui s’y réfèrent la responsabilité qui d’abord importe: celle des conséquences. Peut-être cela semblerait-il même presque une l’cheté pour un analyste que de mettre en balance de vulgaires conséquences pratiques avec le devoir que nous assigne la « vérité du sujet  » de la psychanalyse. L’héroÔne de Jacques Lacan ne fut-elle Antigone, qui sut aller, malgré la catastrophe qu’elle savait produire, jusqu’au bout de son désir ? La seule différence est que, aujourd’hui, les défenseurs du sujet universel ne défendent aucune ardeur éruptive ; ils cultivent les vertus de l’intégration (de l’assimilation ?) et l’alliance avec les lois de la République. Je sais ce que signifie « universel » en physique: le rayonnement des étoiles lointaines témoigne de ce qu’elles sont constituées des mêmes éléments que ceux que reprend le tableau de Mendeleev. Je sais ce qu’il signifie en biologie moléculaire: les bactéries les plus exotiques font usage du même code génétique que les humains. Mais, lorsqu’il s’agit des humains au sens où ils cherchent à construire la différence entre la guerre et la paix, l’oppression et la dignité, je ne connais qu’un seul type d’universel, celui, hypothétique, que pourraient créer ensemble les peuples de la terre s’ils réussissaient à découvrir la possibilité d’en devenir effectivement les coauteurs.
Une utopie concrète
L’idée d’une définition de l’universel produite par les uns et exigeant de tous qu’ils s’y convertissent est à peu près aussi réductrice et laide que celle de l’homme en tant que machine comportementale. Perspective utopique, dira-t-on: tenons-nous à  » notre  » universel, quelles qu’en soient les limites. Pourtant, pour ceux et celles qui, comme moi, fréquentent de temps à autre les consultations de Tobie Nathan, I’utopie est devenue un tout petit peu plus concrète. Car ce à quoi elles participent n’est pas du tout un retour sous influence d’un malheureux migrant vers des racines dont il avait pourtant réussi à s’arracher ne serait-ce qu’un peu (un pas vers la liberté !). Ce qui se produit, à travers un chúur d’énoncés multiples, où chacun évoque les ressources propres à sa pensée, est la transformation d’une personne, d’un couple, d’une famille en plein désarroi, entourés de tous ceux qui, assistantes sociales et autres travailleurs de la santé, avaient jusque- là tenté de les aider, en des êtres produisant une parole articulée. Je les ai vus restaurés dans leur capacité à mettre leurs mots sur ce qui leur arrive, habilités à penser ce qu’ils subissaient. Certes, ils n’auront pas été convertis en « sujets ». Mais ils auront retrouvé ce qui, à mes yeux naÔfs de philosophe rationaliste du moins, a une certaine importance: la capacité de discuter, d’objecter, de contredire, de négocier. Bref, de résister ! Un mot qu’Elisabeth Roudinesco entend probablement sur un mode assez particulier, puisque, dans la tradition qui l’enracine, ce qui fait obstacle tant au travail de l’analyste qu’à l’acceptation de la psychanalyse comme théorie enfin rationnelle du sujet se dit « résistance à la psychanalyse « . Dans ma tradition, la résistance est la plupart du temps une nécessité, et parfois un devoir.
Isabelle Stengers
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