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Jean COTTREAUX. Sur la psychanalyse et ses curetons.

« Les scientifiques tentent d’éliminer leurs théories fausses, ils essayent qu’elles meurent à leur place. Le croyant – qu’il soit animal ou humain – périt avec ses croyances erronées. » (Karl POPPER).

 

 

 

« Le mot même de « psychanalyse » ne désigne en aucune manière le soin, puisqu’il s’agit d’analyser le psychisme en dissolvant des résistances qui empêcheraient un sujet de se connaître lui-même. Cette tradition remonte, du reste, au boudhisme zen, à Platon et aux présocratiques. Il serait donc vain de faire un procès à la psychanalyse au nom de l’ordre médical, puisque sa visée n’est pas de soigner et encore moins de guérir. Personne ne demande à un philosophe ou à un prêtre de guérir. Si tout cela était vrai, mon chapitre serait terminé.

 

Mais le problème se fonde sur une double ambiguïté : la psychanalyse prétend parfois traiter au sens médical du terme, et les philosophies et les religions peuvent avoir des effets thérapeutiques, alors qu’elles n’ont pas, en principe, l’intention de traiter.

 

D’où vient le mot psychanalyse ?

 

Comme souvent dans ses premiers travaux, Freud reprend à son frère ennemi Janet le mot « d’analyse psychologique », pour le transformer en « psychanalyse ». Janet désignait par « analyse psychologique » une reconstitution soigneuse de l’histoire du sujet et de ses motivations qui permettait d’expliquer ses modalités normales et pathologiques de fonctionnement. Grâce à cette analyse psychologique, il pouvait ensuite appliquer ce qu’il appelait « les médications de l’esprit », et que nous appelons aujourd’hui les « psychothérapies ».

 

Freud se positionne tout de suite d’une manière ambiguë à la fois comme le « découvreur unique » de l’inconscient – alors que bien d’autres l’ont précédé dans cette voie en particulier Janet -, mais aussi comme un soignant.

 

 

Vous avez dit guérir ?

 

La psychanalyse est-elle un soin ?

 

Exploration indéfinie ou soin de l’esprit troublé ? Discipline reine de la connaissance de soi ou méthode thérapeutique ? Développement personnel ou thérapie ? Les psychanalystes ont su remarquablement jouer de cette ambiguïté. Quand on les interpelle sur l’efficacité de leur entreprise thérapeutique, ils répondent que leur ultime but est la connaissance de soi. Quand on leur demande de justifier des connaissances acquises par cette méthode, ils disent que leurs résultats thérapeutiques en sont la preuve éclatante et qu’elle se mesure à l’aune des témoignages de cas individuels définitivement guéris. À ce double langage s’ajoute parfois l’arrogance vis-à-vis des autres traitements psychologiques et des traitements pharmacologiques. Ces derniers sont à même de soigner mais non de guérir. La psychanalyse changerait les structures mentales alors que les autres méthodes ne feraient que déplacer les symptômes. Pourtant, les autres chapitres de ce livre ne permettent pas d’affirmer que la guérison soit très fréquemment au rendez-vous, même dans les mains particulièrement éclairées du père de la psychanalyse. De même, le mythe de la substitution de symptômes dans les autres formes de psychothérapie, en particulier les thérapies comportementales et cognitives, a fait long feu.

 

De nos jours, la question des résultats de la psychanalyse agite non seulement le monde des psychanalystes, mais aussi le grand public. Celui-ci est mieux informé et désireux de comprendre ce qui l’attend sur le divan, et aussi d’évaluer les alternatives à une méthode, longue et coûteuse.

 

Dès l’origine, on reprochait à Freud moins ses idées, jugées banales, et proches de celles de Charcot et de Janet, que le peu d’efficacité de sa méthode. Au cours du XX° siècle, la controverse a continué malgré la marche triomphale de la psychanalyse. Dès les années 1960, les contestations ont été nettement plus nombreuses et ont abouti à l’avènement d’autres formes de psychothérapie dans la plupart des pays démocratiques, en particulier aux Etats-Unis et dans les pays d’Europe. Il n’en a pas été de même de la France, qui est restée, avec l’Argentine et le Brésil, l’un des bastions d’une influence psychanalytique quasiment sans partage jusqu’à une date récente.

 

 

La controverse de Paris sur l’efficacité des psychothérapies.

 

Ce questionnement a connu, en France, son apogée en février 2005, dans un long débat qu’on pourrait appeler « la controverse de Paris ». On connaît la fameuse controverse de Valladolid organisée au XVI° siècle par la papauté et l’Église espagnole, pour décider si les Amérindiens avaient une âme. Dans la controverse de Paris, il s’agissait de savoir s’il était possible de peser l’âme et d’en mesurer les états.

 

L’instrument du destin fut le ministre de la santé, M. Douste-Blazy. Au cours d’un meeting, longtemps prémédité, de l’École lacanienne de la cause freudienne, il annonça le retrait, du site de son ministère, du rapport de l’INSERM : « Trois thérapies évaluées ». Ce rapport avait été effectué à la demande de la Direction générale de la santé et de deux associations de patients, l’UNAFAM et la FNAPSY, dans le dessein de rendre les indications et la prise en charge psychothérapique plus transparentes. Le plus étrange était que le ministre avait lui-même validé ce rapport, un an auparavant, par l’intermédiaire de son directeur général de la Santé. Le ministre, dans un envolée très applaudie, déclara : « La souffrance psychique n’est pas évaluable. » Fallait-il donc cesser immédiatement toute recherche en psychologie et en psychiatrie, et cesser de mesurer la douleur, alors que lui-même l’exigeait ?

 

C’était le résultat d’une polémique d’un an où des tigres de papier s’étaient efforcés de détruire par tous les moyens l’image de ce rapport. C’était également l’aboutissement d’un intense lobbying de la part de l’École de la cause freudienne auprès du ministre. Le ministre ajouta aussi : « Vous n’en entendrez plus parler. » Ce fut bien entendu le contraire qui arriva. Le modeste rapport, tout comme le cadavre dans la pièce de Ionesco Amédée ou Comment s’en débarrasser, apparut plus grand mort que vivant.

 

Le directeur général de la Santé, William Dab, démissionna. Puis la controverse vit s’affronter d’un côté l’École de la cause freudienne, de l’autre les associations de patients, l’INSERM, le syndicat des psychiatres universitaires, et les associations de thérapie comportementale et cognitive, et bien d’autres. L’Association psychanalytique internationale par la bouche de son président, le professeur Daniel Widlöcher, se prononça contre le retrait du rapport INSERM et en faveur de l’évaluation, tout en faisant des réserves sur le rapport.

 

Notre pays se trouvait devant la première mise en question argumentaire et hexagonale du pouvoir thérapeutique de la psychanalyse. Pourtant, le rapport de l’INSERM ne portait pas sur la psychanalyse au sens strict du terme, il évaluait des thérapies psychanalytiques brèves, de la thérapie familiale et des thérapies comportementales et cognitives. Ses conclusions étaient particulièrement mesurées. Seize troubles avaient été étudiés. Les thérapies comportementales et cognitives ont démontré un effet positif dans quinze troubles sur les seize. Les thérapies familiales, dans cinq troubles sur seize. Il s’agissait des troubles de la personnalité où les TCC ont, elles aussi, démontré leur efficacité. Des indications précises étaient proposées pour chaque trouble, ce qui permettait aux différents courants de se partager le terrain en fonction de leurs pôles d’excellence. Le rapport permettait aussi aux patients d’avoir un choix informé. Les thérapies psychanalytiques pouvaient se targuer d’être une bonne indication dans au moins 30 % des demandes de psychothérapies qui proviennent de patients ayant un trouble de personnalité isolé ou associé à la dépression, ou un trouble anxieux.

 

Il s’agissait en fait d’un crime de lèse-majesté : « On voulait détrôner la discipline reine », ou encore « Un commando avait pris d’assaut l’INSERM ».

 

Étant l’un des huit membres de cette commission, je puis témoigner que nous n’avions rien des « Sept samouraïs », ni des « Douze Salopards ». Nous fûmes donc flattés d’être perçus comme des guerriers d’élite. En fait, nous avions laborieusement mis au point ce rapport durant un an et demi au cours d’interminables discussions contradictoires, nous avions dû faire la lecture soporifique d’un millier d’articles, et compulser des formules mathématiques arides. Qu’on nous élevât du rang de modestes fourmis à celui de héros de bande dessinée fit que notre entourage nous vit enfin d’un autre œil et comprit quels trésors de courage se cachaient derrière nos allures grises de père tranquilles. Nous avions osé résister à la toute-puissante pensée analytique !

 

Notre commission n’était pas la première en France. Une commission royale, en 1784, nommée par Louis XVI, avait étudié le magnétisme animal de Mesmer. Ce dernier prétendait tout guérir en demandant aux patients souffrant de troubles nerveux de tenir une corde qui était reliée à des aimants plongés dans un baquet supposé les mettre en communication avec un fluide vital. La commission démontra, avec la première étude contrôlée jamais réalisée au monde, que les résultats de Mesmer étaient dus à un pur effet de suggestion. Néanmoins, on continua à croire aux vertus du magnétisme pendant plus d’un siècle. Deux membres de la commission, Lavoisier et Guillotin, finirent leurs jours sur les échafauds de la Révolution. Un autre de ses membres, Benjamin Franklin, regagna l’Amérique à temps pour y finir ses jours en paix. Fallait-il donc prévoir une émigration rapide outre-Altantique ?

 

Heureusement, de nombreuses voix s’élevèrent pour soutenir un rapport censuré par un ministre versatile. La France est ainsi faite que la censure y est l’absolu marqueur de qualité ou de vérité. Nous nous retrouvions au panthéon des livres censurés. L’humble rapport devint rapidement un objet culte que ses adversaires s’empressèrent de mettre sur leur propre site internet, de peur de passer pour des censeurs rétrogrades.

 

Progressivement s’étendit u conflit plus large entre les tenants d’une médecine scientifique fondée sur des preuves et les censeurs de l’École de la cause freudienne, qui se présentaient comme les défenseurs des libertés individuelles. Ils oubliaient sans doute que, parmi les libertés, il y a celles de la connaissance, du choix informé et de la liberté de survivre par cette information. Personnellement, survivant depuis plus de soixante ans à un diagnostic erroné d’un mandarin de la faculté de médecine de Lyon, j’ai tendance à mettre en doute le sujet supposé savoir.

 

Les psychanalystes de la cause freudienne se plaignaient d’être persécutés par le complet d’un courant scientiste international, dont le centre ne pouvait se trouver qu’à l’université Laval de Québec, dont la devise « Aujourd’hui le Québec, demain le Monde » révélait une volonté de revanche colonisatrice de la Belle Province sur la France, oublieuse et marâtre. Ils ne se privèrent pas de se gausser des thérapies brèves, symptômes d’un monde livré à la jouissance immédiate de l’instant, au détriment de l’approfondissement spirituel dont ils se considéraient les seuls garants. S’autorisant d’eux-mêmes, ils estimaient n’avoir à rendre de comptes à personne et surtout pas au tiers institutionnel universitaire et encore moins au tiers payant.

 

 Sans percevoir que cette position hautaine les renvoyait aux mirages de l’imaginaire qu’ils dénonçaient dans leurs écrits, ils fustigèrent les scientistes avec les verges de saint Paul écrivant aux Corinthiens : « La science sera abolie ». Tout comme les pères de l’Église, ils manifestaient leur zèle inquisitorial en cherchant à extirper une triple libido : libido sciendi, sentiendi et dominandi. Ainsi, ils se faisaient les sauveurs d’un monde qui n’allait que du Père au pire. Par ce discours obscurantiste, ils s’assuraient du savoir freudien pour assouvir une jouissance secrète, dont ils dénonçaient les effets pervers chez l’autre. À la preuve se substituaient les prestiges de la vérité et de l’autorité issues des textes sacrés marqués par d’un rituel : « Lacan a dit » répété par un chœur de zélotes.

 

Bien entendu, d’autres psychanalystes, beaucoup plus lucides, leur firent remarquer ce pharisaïsme, mais ils ne furent guère écoutés.

 

Oscillant continuellement des rubans verts du Misanthrope à la souplesse d’échine d’un Tartuffe, ils annoncèrent le retour du désir avant de s’apercevoir qu’autour d’eux ne s’étendait plus que désert. Le comique de la situation semblait leur échapper, bien qu’il fût visible aux patients, aux médias, aux scientistes et aux nombreux psychanalystes qui observaient avec fatalisme ce tour imprévu de la destinée. Ainsi, désabusés du monde, mais toujours abusés par eux-mêmes, ils préconisèrent le règne d’une nouvelle vertu : la leur.

 

Bien qu’ils se refusassent à mesurer, ils mesuraient sans le savoir. En bons redresseurs de torts, ils ne se privaient jamais de jauger publiquement les autres psychothérapeutes selon une échelle à deux degrés : être lacanien ou une canaille. Il faut noter que lacanien et canaille sont quasiment le renversement phonétique d’un mot dans l’autre. On était donc bien en face de la pensée « dichotomique », c’est-à-dire en noir et blanc, qui caractérise toutes les croyances intégristes. Mis en perspective, le lacanisme ressemble à une résurgence du jansénisme du XVII° siècle. Il a beaucoup en commun avec les messieurs de Port-Royal : le style pompeux, le sarcasme vertueux et le goût de la linguistique.

 

Ces querelles internes au monde déchiré des psys français n’avaient pas grand-chose à voir avec ce que le commun des mortels demande à un psychothérapeute : comment marche le traitement, vais-je guérir, ou m’améliorer, dans combien de temps et à quel prix ?

 

Au-delà du vacarme médiatique, qu’en est-il de la domination psychanalytique en France ? Une enquête, réalisée par le courant de psychothérapie humaniste, a d’ailleurs montré que 41 % des patients ignorent l’école à laquelle appartient leur psychothérapeute. La même enquête disait que 20 % des interviewés suivaient une thérapie comportementale et cognitive. Seulement 12 % des personnes vues en psychothérapie suivaient une psychanalyse.

 

Devant son insistance à imposer un ministère des âmes, il faut se demander si la psychanalyse a d’autres buts que la perpétuation d’une Église. »

 

(In : Jean COTTREAUX, « Le livre noir de la psychanalyse », sous la direction de Catherine Meyer, éditions les arènes, Paris, septembre 2005, pages : 329 – 335).

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