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Jean-Jacques DÉGLON. Psychanalyse et toxicomanie : « Pourquoi tant de résistances aux thérapies efficaces. »

1 septembre 2011 Laisser un commentaire

« Pourquoi tant de résistances aux thérapies efficaces ».

« Il aura fallu plus de vingt ans à la France pour oser lancer des programmes de substitution à large échelle. En 1973, seules deux équipes avaient accepté de prescrire la méthadone pour une vingtaine d’héroïnomanes aux hôpitaux de Sainte-Anne et de Fernand-Vidal. En 1993, il n’y avait toujours officiellement que 52 patients en traitement avec ce médicament pour une estimation de 300 000 héroïnomanes actifs.

Pourquoi un tel retard alors que toutes les preuves de succès étaient déjà publiées avant 1970 dans plusieurs revues scientifiques prestigieuses aux Etats-Unis et que les résultats des expériences françaises étaient encourageants ? Un de mes collègues a ironiquement lancé : « C’est parce que les Français ne se sont pas donné la peine de lire l’anglais et d’étudier le travaux américains, se sentant, avec Lacan, à la pointe mondiale de la Théorie. »

Si ce retard tragique paraît en effet dû en grande partie à l’influence prépondérante de la culture psychanalytique, il est aussi lié à la hantise de quelques experts de la toxicomanie, très médiatisés et proches du gouvernement, de voir une large partie des héroïnomanes contrôlés socialement par la méthadone étatisée.

Il faut dire que, pour l’opinion éclairée comme pour les spécialistes, la toxicomanie n’était pas considérée comme une maladie. Il n’y avait donc pas lieu de prescrire un médicament. Aussi la méthadone était-elle considérée par beaucoup comme un outil de contrôle social dont la seule justification ne pouvait être que de protéger la propriété privée et de contrôler les toxicomanies. Les experts ne voulant pas de la substitution, le gouvernement l’a bloquée durant des années.

Déjà une lutte féroce avait longtemps opposé les psychanalystes aux psychiatres cliniciens osant prescrire des psychotropes à leurs patients. Le médicament tue la parole, dénonçaient les premiers. On comprend que la méthadone ait été diabolisée, soupçonnée  tort de donner le même plaisir que l’héroïne et d’étouffer les cris de révolte d’une partie de la jeune génération.

A Genève aussi, le gouvernement, les cadres des institutions psychiatriques, mes patrons, la plupart de mes collègues mais aussi l’opinion publique étaient farouchement opposés au traitement par la méthadone. Bien qu’intéressé à titre personnel et motivé pour introduire ces traitements dans mon service, je me suis heurté à la réticence de mes supérieurs. Une fois installé à titre privé, mes anciens toxicomanes ont commencé à prendre d’assaut mon cabinet médical, désireux que je continue à les suivre. Libre de mes décisions thérapeutiques, j’ai alors commencé à prescrire la méthadone, échaudé par mes échecs de sevrage et par la psychothérapie seule. Très vite, les succès ont dépassé toutes mes espérances : avec un dosage individuel adapté de méthadone, les patients étaient calmes, ouverts et ponctuels. La plupart pouvaient se passer durablement de l’héroïne, quitter la délinquance et se réinsérer sur le plan social et professionnel. Impressionnés par leur nouvel équilibre et leur état de santé très amélioré, leurs copains toxicomanes demandaient à leur tour une prise en charge dans mon cabinet, après avoir vécu de nombreux échecs thérapeutiques antérieurs. J’ai alors progressivement engagé mon ancienne infirmière en psychiatrie, plus un  psychologue, une assistante médicale, une laborantine ainsi qu’une secrétaire.

C’est ainsi qu’a débuté à Genève, en 1977, un des tout premiers programmes européens de méthadone. Par la suite, avec l’adjonction de travailleurs sociaux, le cabinet médical s’est transformé en une fondation à but non lucratif, la Fondation Phénix. Aujourd’hui, cette institution compte plus de 60 collaborateurs, dont 4 psychiatres, 4 médecins internistes et 14 psychologues.

Les premières années, des héroïnomanes très dépendants, mal en point physiquement, perturbés psychiquement, nous parlaient de leurs séances à la consultation spécialisée dans le service officiel de psychiatrie. En manque, ils demandaient aux psychothérapeutes un médicament pour les aider : « Parlez-moi plutôt de votre mère », leur rétorquait-on. Après une demi-heure, n’en pouvant plus, ils réitéraient leur demande de calmants : « Et votre père », s’entendaient-ils répondre. Inutile de dire qu’ils ne revenaient pas à une deuxième consultation.

La mainmise par les psychanalystes sur le champ des addictions dans les années 1970 et 1980 a abouti à un véritable impérialisme idéologique. Ce dernier a malheureusement retardé le développement des traitements de méthadone. Toute une approche a été condamnée, voire interdite par la loi, pour les traitements de substitution en France. La méconnaissance, à l’époque, des bases neurobiologiques de la toxicomanie a favorisé toutes les interprétations psychanalytiques. Certains spécialistes, désireux de marquer leur territoire, ont lancé des théories fracassantes, comme le fameux stade du miroir brisé, étonnamment peu critiqué. Ces cliniciens, à l’écoute attentive des plaintes de leurs patients sevrés des opiacés qui leur parlaient de leurs angoisses profondes, de leurs troubles du sommeil et de leurs tendances dépressives, ont publié des études sur « l’angoisse de mort du toxicomane » ou « le deuil impossible du toxique ». Durant des années, des congrès entiers ont été consacrés à ces théories, brillamment exposées par des psychanalystes se basant parfois sur le traitement d’un seul héroïnomane pour échafauder leur conception de la toxicomanie. La plupart de ces hypothèses se sont effondrées comme un château de cartes au fur et à mesure de l’évolution de nos connaissances en neurobiologie. La clinique de la méthadone a contribué à cette évolution.

Il y a vingt ans, Newman, un des meilleurs experts américains, avait déjà démontré que 90 % des héroïnomanes bien équilibrés dans un programme lors d’un traitement à la méthadone rechutaient dans les trente semaines lors d’un sevrage en double aveugle (à l’insu des patients et du thérapeute) de 1 mg par jour, malgré le renforcement de la prise en charge sociale et psychothérapeutique impuissante à maîtriser la décompensation. »

(…)

(In : Jean-Jacques DÉGLON. « Le livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser, aller mieux sans Freud ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2005, pages : 630 – 633).

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