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Jean-Marie DOMENACH. Préface au livre de Hans Jürgen EYSENCK.

Cet extrait s’adresse, au premier chef, à la secte freudo-lacanienne qui sévit encore en France. Il n’y a que la psychanalyse, et seulement la psychanalyse, qui n’est qu’une huitre qui ne fabrique aucune perle, et qui est donc vide. Il n’y a que cette idéologie dominante qui possède une « carapace » pseudo-scientifique. (Je connais une grande idée qui n’est ni une huitre, et qui n’a pas de « carapace pseudo » quelque chose. Cette idée, est une sorte de « diamant », certes, parfois un peu dur, – comme tous les vrais diamants – , mais qui brille d’une vraie lumière ; d’une lumière indispensable à la connaissance).

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« La prétendue analyse scientifique de l’homme que Freud croyait avoir entreprise est à peine plus qu’un essai autobiographique », ose écrire H.-J. Eysenck vers la fin de son livre. Des propos aussi sacrilèges n’ont pas cours en France, où l’on n’en est qu’au début du travail de deuil. L’intelligentsia française se détache beaucoup plus lentement de l’envoûtement freudien que de la fascination marxiste. Il faut dire que si le marxisme a fabriqué des politiques, le freudisme a fabriqué des mentalités, et les mentalités résistent mieux que les régimes.

Le freudisme est protéiforme, c’est l’un des secrets de son succès. Critiqué comme thérapeutique, il ressuscite comme philosophie ; contesté comme science, il se récupère comme discours. La grotesque et géniale métamorphose qui lui a fait subir le Dr Lacan, l’a soustrait à toute évaluation ; régnant jusqu’à alors sur les abîmes de la psyché, il s’est élevé très haut dans les airs et, comme un ballon dans le ciel, on n’en aperçoit plus que le miroitement. La psychanalyse, inventée comme science et thérapie, est devenue pouvoir, ce pouvoir même contre lequel Freud mettait en garde les analystes ; il s’exerce subrepticement sous forme de clans, sectes et lobbys éditoriaux qui ont à peu près réussi jusqu’ici à empêcher les critiques venues de l’étranger de franchir les frontières de la langue française, y compris l’étude de ce professeur britannique qu’on va lire, restée bloquée sous douane huit ans. C’est d’ailleurs ce qui lui confère le parfum de la chose interdite. MM. Les freudiens ne font pas que lever les censures, il leur arrive d’en installer. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, il y a longtemps que s’est engagé le débat critique sur le freudisme. Chez nous il est à peine commencé. Voici donc une précieuse nouveauté.

Ma tâche n’est pas de résumer cet ouvrage. Écrit avec vigueur et clarté, il se laisse lire agréablement et, j’oserai dire, passionnément. J’entends ici un freudien m’interrompre et me soupçonner de pulsions revanchardes. J’en conviens, sans avoir besoin de m’étendre sur le divan rituel : je n’ai jamais supporté que par violence, intimidation ou séduction, on me dicte ce qu’il faut dire et ne pas dire, et je me range, par principe, aux côtés de ceux qui brisent les tabous, au moins dans un premier temps. Le freudisme offre des armes efficaces à ceux qui, pour s’épargner de répondre aux objections, les attribuent à des motivations souterraines, à un « non-dit » dont ils se rendent maîtres à bon compte. Par-là, ils s’attribuent une supériorité intolérable, ils pervertissent la critique et le dialogue démocratique, ils interdisent le débat scientifique. Cela n’est-il pas contraire à l’intention de la psychanalyse et à la pratique du plus estimable des analystes ? Brisons donc les tabous qui infestent notre vie intellectuelle, la plus plate, la plus morne qu’on ait jamais connue dans ce pays, et la plus contrôlée. Je compte ici sur le soutien de nos meilleurs psychanalystes, s’il est vrai que leur préoccupation est de mettre en état de penser et agir librement des gens qu’un passé obscur effraie et paralyse, et qui, enfants prolongés, tentent de devenir adultes.

Si donc ces freudiens de bonne volonté acceptent ce préalable de liberté de pensée, s’ils refusent d’ériger en dogme tyrannique ce qui devrait être instrument d’émancipation, ils devront aussi accepter de prendre en considération ce livre que chacun peut lire désormais en français. Le propos de son auteur n’est pas de polémiquer avec une théorie, mais de se situer au plan même où Freud avait situé l’analyse : celui de la science. Quant à la vulgate freudienne, en savant qu’il est, H.-J. Eysenck ne s’attarde pas à en détailler les éléments qui ont pourtant fourni avec ceux du marxisme – et probablement plus encore – les composants de l’idéologie dominante dans notre pays. Éléments résiduels certes, mais qui doivent leur efficacité à cette cuirasse qu’ils procurent à des esprits inquiets, déracinés par le nouveau monde, qui y trouvent à bon compte les clés d’une explication facile, et qui les immunise contre les critiques, puisque, de toute façon, le non-initié, ne peut vraiment penser ce qu’il dit. Critiquer le freudisme c’est rendre suspect et risquer ce qu’on appelle dans la nouvelle procédure pénale, se faire « mettre en examen ». Avec les marxistes, on était convaincu d’esprit bourgeois et impérialiste. Avec les freudiens on est convaincu de résistance pathologique et dénégation.

Comment en sortir ? En délaissant un terrain où l’on est piégé pour celui de la vérification épistémologique. Dans le cas du marxisme, cette vérification ne pouvait venir que de la praxis, et de la débâcle de l’Empire soviétique l’a effectivement opérée, laissant voir que le marxisme ne rendait pas compte de la réalité sociale et mondiale. Pour l’Empire freudien, c’est plus difficile, car la possibilité de vérifier la « falsificabilité », pour reprendre le vocabulaire poppérien, ne relève d’aucune expérience. La guérison, qui devait être l’élément décisif, est difficile à évaluer, et d’ailleurs, comme le remarque Eysenck, les freudiens se sont dérobés à toute tentative d’évaluation. Au surplus, la guérison peut être attribuée souvent à des facteurs extérieurs ou aléatoires, qui ne relèvent pas de la thérapie freudienne. Combien de guérisons, en effet, dues à des placebo ou à la seule attention dont le soignant témoigne envers son patient, et par le soulagement quasi magique que ce dernier éprouve à transférer sur autrui le poids de ses obsessions. On sait à quel point, dans notre société, la solitude est lourde à  porter et qu’y sont recherchées les occasions d’une relation singulière, telle que l’on puisse être enfin entendu. Ce n’est pas par hasard que la « communication » sert de panacée à l’éthique, à l’enseignement et à la prétendue « culture d’entreprise ».

Si j’évoque ici, à propos de la psychanalyse, une psychologie et une idéologie vulgaires, ce n’est que pour mieux situer ce qui peut être tenu pour « scientifique » dans une théorie qui a pour but de mettre en communication des soignants et des soignés à travers une grille d’interprétation qui, loin d’être topique, enveloppe l’humanité entière, son passé, son présent, et vise même à modifier son avenir. Une telle science ressemble à ces carapaces de crustacés qu’on ne sait comment entamer. Non seulement elle s’entoure d’une aura mystique et d’une ferveur quasi religieuse mais encore elle sécrète pour ainsi dire sa propre pathologie. Karl Kraus l’avait pressenti il y a déjà un siècle : « Une maladie qui se prend pour son remède. » La vulgate freudienne a pénétré profondément notre mentalité et notre langage, comme le montre une rapide analyse du vocabulaire courant. « Il a des complexes », c’était le refrain d’une célèbre chanson de Boris Vian. Comment, avec des complexes dans l’inconscient, n’irait-on pas chercher assistance et guérison chez ceux qui les extirpent ?

Le freudisme imprègne tout : publicité, médias, politique et jusqu’à la théologie. Le père Eugen Dewermann, que certains présentent comme un « nouveau Luther » dénonce « le refoulement masochiste » de la sexualité chez les prêtres et reproche à l’Église catholique de « ne pas intégrer le monde des pulsions ». Voilà donc le clergé promis à l’analyse – ou à la réduction à l’état laïc. Tout ce qui est encore service et oblation doit le céder au narcissisme. Par un étrange renversement, la psychanalyse soigne en effet de maladies qu’elle suscite ou aggrave. En quoi peut-on lui reconnaître le mérite de soulager des malaises – des mal-être – qui prospèrent sur le terrain qu’elle a elle-même ensemencé ? »

(In : Jean-Marie DOMENACH. Hans Jürgen EYSENCK. « Déclin et chute de l’Empire freudien ». Editions F.-X. de Guibert, Paris, 1994, pages : 11 – 14).

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