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Jean-Paul KRIVINE : « Psychanalyse et évaluation ».

16 décembre 2011 Laisser un commentaire

« Est-il possible d’évaluer la psychanalyse ? »

« Philippe Douste-Blazy annonçait le 5 février 2005, lors d’un forum de psychanalystes, le retrait du site ministériel d’un rapport de l’INSERM sur l’évaluation des psychothérapies, dont les résultats ont été jugés « dérangeants ». Nous avons déjà fait part de notre indignation face à ce « fait du prince » prétendant décider quels étaient les résultats scientifiques acceptables, mais aussi de notre étonnement devant l’ovation faite au ministre de son annonce. Rares ont été, en effet, chez les psychanalystes, ceux qui se sont rendu compte que, ce faisant, ils abandonnaient toute prétention à porter le débat sur le plan scientifique, sur celui de l’évaluation, des faits et des arguments.

En cherchant bien sous la polémique et la mauvaise foi, en décortiquant les « arguments » des psychanalystes ayant acclamé le ministre, on retombe sur l’incontournable question : celle de l’évaluation. À les écouter, toute appréciation scientifique des pratiques psychanalytiques serait par nature impossible. Ainsi Élisabeth Roudinesco, l’une des figure de proue de la psychanalyse en France, affirme-t-elle dans une tribune du journal Le Monde (14 février 2005) : « Loin d’être incendié, le rapport de l’Inserm a donc tout simplement été retiré du site du ministère de la santé, ce qui veut dire qu’il ne servira plus de référence à une prétendue évaluation de la souffrance psychique, fondée sur l’idée que l’être humain se réduirait à ses neurones ou à ses comportements, c’est-à-dire à quelque chose d’observable et de quantifiable. Car, par définition, le psychisme qui caractérise tout sujet échappe à de telles évaluations. Comment peut-on en effet mesurer ou expérimenter l’angoisse, le désir, le sexe, l’intime, comme on décrirait un état pathologique lié à une maladie organique ? ».

Si rien n’est « observable » ni « quantifiable », alors qu’est-ce qui permet d’affirmer l’efficacité d’un traitement psychanalytique ? Ce qu’en dit le patient ? C’est ce que prétend Jacques-Alain Miller, psychanalyste et tête de file lacanien, dans un entretien à l’Express (23 février 2005) : « La seule évaluation qui semble pertinente est l’autoévaluation par le patient lui-même ». Mais de quel patient parle-t-on ? Où l’entendra-t-on s’exprimer ? Qui le « fera parler » ? Bref, quelle étude sérieuse peut-on mettre en avant pour affirmer qu’  « au dire des patients », la cure psychanalytique aurait un effet bénéfique ? Faut-il alors se fier à ce qu’en pense le praticien ? Mais on imagine mal ceux qui vivent de ces pratiques affirmer qu’elles seraient inefficaces ?

Là est pourtant le nœud du problème. Que l’évaluation d’une thérapie soit complexe quand il s’agit de troubles psychiques est incontestable, mais pour autant, renoncer à « observer », à « quantifier », à reproduire, c’est renoncer à toute prétention scientifique et en rester à des croyances, des affirmations, au mieux des hypothèses. Si la psychanalyse « échappe à tout », alors on peut dire tout et son contraire sans jamais avoir à se justifier. Que la croyance soit répandue, que le cadre proposé soit séduisant, voire cohérent, n’ajoute rien, sinon peut-être une confiance renforcée de des partisans et une bienveillance probable du grand public. Mais pour combien de temps ?

Corollaire de cette impossibilité de toute évaluation : l’accusation lancée aux rationalistes de vouloir réduire le psychisme à des molécules, à un substrat matériel, et donc à toute intervention de médicaments forcément dégradants. N’avons-nous pas là un retour de l’âme, du dualisme cartésien ? Certes, le psychisme recèle encore tant d’inconnu, les comportements humains sont encore si peu prévisibles ! Pour autant, devons-nous qualifier cet inconnu d’ « âme », faire appel à cet « autre chose », ni « observable », ni « quantifiable », et en faire alors l’objet de toutes les affirmations possibles ?

Au-delà du tumulte provoqué par cette affaire, il faut bien reconnaître que la psychanalyse, par refus de se soumettre à l’évaluation, repose sur un grand vide. Est-ce parce que justement tout l’édifice risque de s’écrouler dans ce vide que les partisans de la psychanalyse favorables à une approche expérimentale de vérification sont si rares ? »

 

(In : Jean-Paul KRIVINE. « AFIS. Science et pseudo-sciences. Revue de l’Association Française pour l’Information Scientifique. » N°293 Hors-série, décembre 2010, pages : 107 – 108).

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