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Jean PIAGET et Bärbel INHELDER. « La mémoire et la structure des souvenirs-images ».

« La mémoire et la structure des souvenirs-images ».

« On a trop peut étudié la mémoire de l’enfant et l’on s’est surtout attaché à des mesures de rendement (performances). C’est ainsi que, en lisant 15 mots au sujet et en cherchant ce qu’il en reste après une minute, Claparède a constaté une augmentation progressive avec l’âge jusqu’à 8 mots en moyenne chez l’adulte.

Mais le problème principal du développement de la mémoire est celui de son organisation progressive. On sait qu’il existe deux types de mémoire : celle de recognition, qui joue en présence seulement de l’objet déjà rencontré et qui consiste à le reconnaître, et la mémoire d’évocation qui consiste à l’évoquer en son absence par le moyen d’un souvenir-image. La mémoire de récognition est très précoce (elle existe déjà chez les Invertébrés inférieurs) et est nécessairement liée à des schèmes d’action ou d’habitude. Chez le nourrisson, ses racines sont à chercher dès les schèmes d’assimilation sensori-motrice élémentaire ; reconnaître le mamelon, au cours de la tétée, s’il a été lâché (et le distinguer des téguments environnants), instant perdu de vue, etc. Quant à la mémoire d’évocation, qui n’apparaît pas avant l’image mentale, le langage (Janet la rattache à la « conduite du récit »), etc., elle soulève un problème essentiel : celui de son indépendance ou de sa dépendance par rapport au schématisme général des actions et des opérations.

Cela dit, le problème de la mémoire est d’abord un problème de délimitation. Toute conservation du passé n’est pas mémoire, car un schème (du schème sensori-moteur jusqu’aux schèmes opératoires ; classement, sériation, etc.) se conserve par son fonctionnement, même indépendamment de toute « mémoire » : ou, si l’on préfère, la mémoire d’un schème c’est ce que l’on appelle communément mémoire, une fois débarrassé des résidus de la psychologie des facultés, n’est pas autre chose que l’aspect figuratif des systèmes de schèmes en leur totalité, à partir des schèmes sensori-moteurs élémentaires (où l’aspect figuratif est la récognition perceptive) jusqu’aux schèmes supérieurs dont l’aspect figuratif d’ordre mnésique sera le souvenir-image.

C’est dans cette perspective que nous avons entrepris une série de recherches, nullement achevées (loin de là) mais dont quelques résultats sont déjà instructifs. On a présenté par exemple (avec H. Sinclair), dix baguettes sériées selon leurs différences en demandant une semaine après à l’enfant de les reproduire par le geste ou par le dessin, et on a travaillé sur deux groupes de sujets, le premier qui a simplement regardé les baguettes et le second qui les a décrites verbalement. On a déterminé, enfin, le niveau opératoire du sujet quant à la sériation. Le premier des résultats obtenus est que les sujets donnent, avec une régularité significative, un dessin correspondant à leur niveau opératoire (couples, petites séries pondant à leur niveau opératoire (couples, petites séries incoordonnées, etc.) et non pas à la configuration présentée. Autrement dit, il semble en cet exemple que la mémoire fasse prédominer le schème correspondant au niveau de l’enfant : le souvenir-image porte alors sur ce schème et non pas sur le modèle perceptif.

Le second résultat instructif de cette expérience est que les mêmes sujets, revus six mois plus tard, ont fourni à titre de second dessin de mémoire (et sans avoir jamais revu le modèle) une série qui, dans 80% des cas, s’est trouvée légèrement supérieure à la première (trios au lieu de couples, petites séries au lieu de trios, etc.). En d’autres termes, les progrès intellectuels du schème ont entraîné ceux du souvenir.

Quant à la conservation même des souvenirs, on sait que pour certains auteurs (Freud, Bergson) les souvenirs s’entassent dans l’inconscient où ils sont oubliés ou prêts à l’évocation, tandis que pour d’autres (P. Janet) l’évocation est une reconstitution s’effectuant d’une manière comparable à celle que pratique l’historien (récits, inférences, etc.). Les expériences récentes de Penfield sur la reviviscence de souvenirs par excitation électrique des lobes temporaux semblent parler en faveur d’une certaine conservation, mais de nombreuses observations (et l’existence de souvenirs faux quoique vivaces) montrent aussi le rôle de la reconstitution. La liaison des souvenirs avec les schèmes d’action, suggérée par les faits précédents et s’ajoutant à la schématisation des souvenirs comme tels, étudiée par F. Bartlett, permet de concevoir une telle conciliation en montrant l’importance des éléments moteurs ou opératoires à tous les niveaux de la mémoire. Comme d’autre part l’image qui intervient dans le souvenir-image paraît constituer une imitation intériorisée, ce qui comporte également un élément moteur, la conservation de souvenirs particuliers vient s’inscrire sans difficulté dans un tel cadre d’interprétation possible. »

(In : Jean PIAGET & Bärbel INHELDER. « La psychologie de l’enfant ». Editions Presses universitaires de France, collection « Que sais-je », n°369, 10° édition, Paris, 1982. Pages : 63 – 66).