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Jean PIAGET. Association et activité mentale.

Page 201 :

« (…) Quoiqu’il en soit, voyant dans l’association l’activité mentale par excellence, Freud s’efforce, pour pénétrer dans les arcanes de l’inconscient, d’atteindre les associations les plus spontanées possibles. [Cependant, le cadre de la cure, et le simple fait de « parler » dans ce cadre, où l’on sait qu’il « faut parler » soi-disant « librement », – contrairement à toutes les apparences, – n’est pas une situation qui permet de faires des associations verbales spontanées. Le patient sait auparavant qu’il a choisit un analyste. Il sait qu’il va accepter de se plier à ce jeu, qui comporte donc une règle : « dites tout ce qui vous passe par la tête. Or, dans la vie normale, les gens ne débitent pas « tout ce qui leur passe par la tête », comme ça, devant le tout venant, à moins d’être fous. La situation de la cure, en voulant et en croyant créer un cadre qui offrirait cette opportunité de la totale liberté de la pensée et de son expression, en réalité, masque une chose : son emprise suggestive et manipulatrice…totale. Ce qu’il faudrait à l’analyse, ce serait parvenir à surprendre, des personnes, dans le réel de leur vie, en train de faire de « associations libres ». Donc, en analyse, c’est exactement le contraire de la pensée et de son expression spontanée qui se produit, puisque le cadre même de l’analyse, en est le créateur de toutes les contingences ou presque. Il n’y a pas de véritable autonomie de la parole du patient en analyse.] D’où sa double technique d’analyse en général par retour à la pensée non dirigée et d’analyse des rêves par associations libres.

Or on sait aujourd’hui que l’association, loin de constituer un fait premier, résulte toujours d’un jugement, ou tout au moins d’une assimilation active. Il existe donc une continuité complète entre l’association inconsciente et l’activité intelligente, ce qui conduit naturellement à réviser la théorie des rapports entre la conscience et l’inconscient dans un sens plus fonctionnel et moins topographique. Quant à la pensée spontanée et non dirigée que l’on libère par la technique même de la psychanalyse, il va de soi que ce que l’on y appelle « associations » consiste en assimilations, affectives plus que logiques mais actives tout de même, c’est-à-dire qu’il y a construction malgré tout. Cela ne diminue d’ailleurs nullement son intérêt, au contraire. En pratique cela ne change même rien puisque cette construction émane toujours du sujet et révèle par conséquent encore un schématisme inconscient. [On se rapproche peu à peu du problème de l’irréfutabilité de la théorie de l’inconscient de Freud : mais qu’est-ce qui  ne peut donc pas relever d’un « schématisme inconscient » ?.. Toute la parole de l’analysé peut provenir d’un « schématisme inconscient », ainsi que celle de l’analyste, et même dans une relation « copsychique », soi-disant ! Le sujet n’échappe donc jamais, à son inconscient, quoiqu’il fasse, quoiqu’il pense, dans le « conscient » ? Il n’y a aucune place pour le hasard et pour le non-sens, etc..]. Seulement, du point de vue théorique, cela conduit à cette conclusion essentielle que, dans l’analyse d’un rêve, les « associations libres » fournies par le sujet ne restituent pas sans plus  celles qui ont provoqué le rêve lui-même : elles le dépassent nécessairement et construisent un nouveau système d’assimilations qui intègrent simplement les précédentes. Ce nouveau système, répétons-le, reste révélateur des tendances cachées du sujet, mais il ne se limite plus entièrement au domaine du rêve comme tel. Cela est si vrai que l’on pourrait, à la place du rêve prendre comme point de départ des  « associations » un fait divers quelconque découpé dans un journal : les assimilations spontanées du sujet permettraient alors de donner à tous les détails un sens symbolique, comme s’il s’agissait de l’un de ses propres rêves…et cela même continuerait d’être instructif quant aux « complexes » du patient, mais cette expérience prouverait à l’évidence qu’il s’agit d’assimilations actives et non pas d’un mécanisme associatif automatique rejoignant celui qui aurait engendré le rêve lui-même.

Ceci nous ramène enfin au problème du symbolisme inconscient. Peut-on accepter sans plus, après tout ce que nous venons de voir quant aux questions générales, l’explication freudienne du symbole : une image reliée à une ou plusieurs significations par des associations inconscientes échappant à la censure ? Autrement dit l’objet (ou le signifié) du symbole est associé dans l’inconscient à toutes sortes d’images, mais, cet objet étant censuré, seules sont tolérées par la conscience les associations avec des images qui ne le rappellent pas d’une manière trop évidente : ces images sont donc symboliques dans la mesure où elles trompent la censure – et le rôle des associations libres est alors précisément de retrouver celles des associations inconscientes qui étaient censurées au moment de la formation du symbole.

Or, cette interprétation nous paraît soulever deux difficultés essentielles, qui découlent de ce qui précède : la première est que l’on comprend mal le mécanisme ainsi que l’existence même de la censure, et la seconde est que le symbolisme, et singulièrement le symbolisme inconscient, déborde largement le domaine de ce qui est « censurable » ou refoulé et semble constituer, bien plus qu’un déguisement ou qu’un camouflage, la forme élémentaire de la prise de conscience dans le sens d’une assimilation active.

Autant, en effet, la notion freudienne de refoulement est claire et importante (elle a d’ailleurs d’emblée conquis tous le esprits), autant la notion de censure est obscure et liée à la conception de la passivité de la conscience dont nous parlons plus haut. La censure est un produit de la conscience, nous dit-on, lorsqu’elle veut ignorer un contenu refoulé. Mais comment la conscience peut-elle être cause d’ignorance, c’est-à-dire d’inconscience ? [Jean Piaget, soulève ici, une difficulté insurmontable pour Sigmund Freud : d’une part, Freud nous dit que la censure est un « produit de la conscience », et d’autre part, il faut bien que cette censure soit en contact direct avec le « refoulé » pour l’empêcher de devenir conscient ! Il devient donc quasiment impossible de croire que la censure, selon son statut bizarre, puisse totalement ignorer l’objet de son action, ce qu’elle doit censurer ! Pour l’heure, nous n’avons aucune preuve expérimentale de l’existence de cette soi-disant « censure » qui serait un « produit de la conscience mais qui censure inconsciemment le matériel refoulé du sujet ». Ce n’est qu’une vérité révélée, un dogme délirant, lequel, comme nous l’avons montré dans un autre billet, sombre dans la régression à l’infini pour sa justification, ce qui, du même coup, lève le voile sur l’inexistence de ce refoulé dont parle Freud, et auquel Jean Piaget semble adhérer.]. Cela n’est compréhensible que si l’on compare la conscience à un projecteur, qui éclaire certains points et se détourne de certains autres, par la volonté de celui qui l’actionne. Si la conscience est activité et intelligence, on ne comprend plus, et même d’autant moins que la réussite d’un refoulement malaisé est d’ordinairement liée à une certaine collaboration de la conscience (sans quoi le refoulement « rate » et il faut le psychanalyser, c’est-à-dire justement le rendre conscient). Certes, il arrive souvent que la conscience désire ignorer ce qui lui déplaît, mais alors elle n’est pas dupe, et lorsque, dans la tentation morale, on « ferme les yeux » jusqu’au dernier moment sur la nature de la tendance qui finit par l’emporter, on sait fort bien, au fond, où l’on veut en venir et la conscience est en réalité complice dès le point de départ. Sont-ce donc ces mécanismes qui expliquent le symbole ? Cela serait bien insuffisant, en présence de la généralité du symbolisme. En réalité, la « censure » du rêve n’est qu’une expression tautologique pour signifier son inconscience, et, ou bien elle n’exprime rien de plus que la notion du refoulement lui-même, ou bien elle traduit le fait bien plus général de l’incapacité du rêveur à prendre une conscience claire de toutes les tendances qui l’agitent.

En effet, et c’est là le point capital, le symbolisme inconscient dépasse en généralité le domaine du refoulé et par conséquent du censurable, et l’on peut donc se demander si son caractère inconscient, c’est-à-dire l’ignorance dans laquelle le sujet demeure de sa signification, ne traduit pas simplement une prise de conscience difficile et incomplète. Pour Freud la censure résulte de la conscience et le symbolisme est le produit d’associations inconscientes qui trompent la censure. [Comment se fait-il que ce qui est inconscient puisse « tromper » ce qui est conscient ? Soit « l’inconscient » fait dire au « conscient » autre chose que ce qu’il devrait dire, mais, à ce moment-là, il n’y a aucune barrière, ni même aucune censure entre les deux : c’est l’inconscient qui dirige totalement la conscience, en le forçant, que quelque sorte, à parler un certain « langage » ; soit la censure ne peut qu’être inconsciente, en contact avec le refoulé, agit bel et bien comme une sorte de « barrière », mais l’inconscient trouve une sorte de stratégie qui réussit à « passer » et à s’exprimer dans le conscient, à son « insu ». Si la censure est consciente, comment ne peut-elle pas, par le moi du sujet, dire « oui » ou « non » de façon autonome, sans l’intervention d’un analyste, aux « remontées » du refoulé ?…].

Il convient de chercher si l’on ne pourrait pas retourner ces deux termes : la « censure » n’étant que l’expression même du caractère inconscient – c’est-à-dire incompris – du symbole, celui-ci résulterait sans plus d’un début d’assimilation consciente – c’est-à-dire d’un essai de compréhension. ».

(In : Jean PIAGET : « La formation du symbole chez l’enfant ». Editions Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1989, pages : 201 – 203).

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