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Archive for the ‘Jean ROSTAND.’ Category

Jean ROSTAND.

« (…) On peut prévoir que la science en arrivera bientôt à commander la conduite humaine et à conférer aux individus une sorte de vertu artificielle. Mais, pour ceux qui croient à l’âme, il va de soi qu’elle ne serait nullement affectée par ces moyens techniques. Simplement, de méchantes âmes se trouveraient dans l’obligation de bien agir ; elles n’en resteraient pas moins répréhensibles, et l’enfer serait pavé de bonnes actions.

Il n’y a pas, comme l’avaient cru certains biologistes, une différence de nature, de valeur, entre la cellule germinale et la cellule du corps. Des quadrillons de cellules qui nous composent, chacune nous contient potentiellement tout entier dès lors que, pourvue de nos quarante-huit chromosomes, elle recèle au complet notre patrimoine héréditaire. Nous sommes des milliards de fois répétés en nous-mêmes.

Nous demeurons tout ce que nous sommes jusque dans le dernier de nos éléments, qui ainsi participe de notre unicité.

Nous avons appris, par la culture des tissus, qu’un pouvoir de la multiplication sans limite appartient à la plupart des cellules qui composent l’organisme. Il siège en chacun de nous une réserve incommensurable de vie, et de quoi fournir leur principe à des mondes de protoplasme. On pourrait donc, dès aujourd’hui, s’opposer à la mort totale d’un être un cultivant des cellules prélevées sur lui. Et tant que demeurerait présente, dans une parcelle de vie, l’irreproductible combinaison de chromosomes à quoi il devait son individualité, on n’aurait pas le droit de le tenir pour absolument disparu, car rien n’interdit que la science, quelque jour, apprenne à refaire un être complet à partir d’une ses cellules. »

(…)

« Ou s’intéresser à l’affaire humaine, ou parader devant le néant ».

(…)

« Nul plus que moi n’est assuré de la vanité de tout et plus inapte à utiliser notre certitude. »

Commentaire : de toute façon, s’agissant de nos rapports avec nous-mêmes, avec les autres, les animaux, et toute autre chose de la Nature, la « certitude » reste inutilisable pour l’homme.

(…)

« Mieux vaux être – disait un illustre philosophe – un Socrate mécontent qu’un pourceau satisfait. Sans doute. Mais un Socrate satisfait n’est-il pas plus à plaindre qu’un pourceau même mécontent ? »

Commentaire : Non.  Tout d’abord, un « Socrate » ne peut jamais être totalement satisfait de lui-même, suffisant, par exemple, ou satisfait du monde qui l’entoure, même s’il combat le pessimisme et le fatalisme. Un « Socrate » veut toujours progresser, et a conscience que cette quête est toujours inachevée. Là est son bonheur, c’est-à-dire, pour lui, et selon son courage, une source toujours potentiellement recommencée de bonheur. La pire des choses, sans doute, pour le pourceau « satisfait », c’est qu’un de ces jours, il s’aperçoive qu’il est complètement passé à côté du « bonheur de Socrate » qui lui aurait offert bien plus d’horizons. Mais certains préfèrent rester à l’état du « pourceau », souvent parce qu’ils ont compris, quand même (…) que la découverte de nouveaux horizons implique aussi de nouvelles difficultés, et donc de nouveaux problèmes à résoudre. Le « Socrate », optimiste, n’a donc pas peur de cela, au contraire.

J’imagine aisément que les psychanalystes voudraient faire de nous des « pourceaux satisfaits » (peut-être surtout les lacaniens), avec leur obsession de tout ramener au sexe. En ce sens, être « subversif », de nos jours, ce serait plutôt être comme un « Socrate », et non comme un « freudien satisfait », ou un « pourceau satisfait », ce qui, somme toute, revient au même…

 (In : Jean ROSTAND. « Pensées d’un biologiste ». Editions Stock, Paris, 1978, pages : 55 – 56 ; 135).

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