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Jeremy SHEARMUR. « L’épistémologie et la politique. »

L’épistémologie et la politique.

« A mon sens, la plus grande contribution que Popper ait faite à la philosophie politique a été de nous offrir une image de la nature de la rationalité telle que nous pouvons espérer l’organisation rationnelle de la société tout en évitant les inconvénients qu’implique habituellement cette notion. Popper lui-même nous a dit que Misère de l’historicisme et la Société ouverte sont l’une et l’autre

« Le développement de la théorie de la connaissance de la Logique de la découverte scientifique, et sont nées de la conviction que nos idées souvent inconscientes de la théorie de la connaissance et de nos problèmes fondamentaux sont déterminantes pour nos attitudes envers nous-mêmes et envers la politique ».

Jetons donc un regard sur ce qui est peut-être le thème central de la théorie poppérienne de la connaissance. Pour Popper, tout commence avec un problème quelconque ; et, typiquement ce problème résulte d’une faille ou d’une contradiction relevée dans nos idées reçues, ou bien de la découverte que ce qu’on attendait ne s’est pas produit. Face à ce problème, on fait un diagnostic, on cherche une solution. Dans La logique de la découverte scientifique, Popper a tenu à souligner que la formulation de ces idées nouvelles n’est pas un processus pleinement rationnel. A cet égard, il a souligné que

« toute découverte comporte une part de d’irrationnel, « ou une intuition créatrice » dans le sens de Bergson ».

Popper a voulu souligner que trouver des solutions à nos problèmes n’est pas un processus dans lequel nous ne faisons qu’énumérer les « données » représentées par les « faits », mais qu’il comporte un acte d’imagination créatrice. Mais en même temps il a voulu souligner qu’une telle « intuition créatrice » ou « imagination créatrice » est faillible, et que ses fruits doivent être soumis à une évaluation critique.

La notion poppérienne de rationalité peut être illustrée à l’aide de la terminologie tirée de l’œuvre du psychologue Donald Campbell et récemment adaptée par Popper, selon laquelle nos meilleurs efforts pour résoudre nos problèmes sont aveugles mais non pas conçus au hasard. C’est-à-dire que nos idées sont produites de façon plus ou moins systématique en vue de constituer des solutions à nos problèmes, mais que le succès n’est nullement garanti. Bien entendu, nos impératifs de réussite peuvent être érigés en une espèce de filtre préalable laissant passer seulement les idées qui répondent à certains critères et qui donc, dans une certaine mesure, réussiront. Mais le fait que nos solutions répondent à de tels critères ne veut pas dire qu’elles sont tout à fait satisfaisantes. Il peut très bien s’avérer qu’elles aient des conséquences inattendues, lesquelles nous posent de nouveaux problèmes. Nos meilleurs efforts créateurs exigeront donc un regard critique – et le modèle de la rationalité est donc une procédure faite de conjectures et de réfutations.

Bon nombre des autres thèmes célèbres de Popper sont étroitement liés à ces idées : par exemple son insistance sur le besoin d’un pluralisme de théories concurrentielles ; son opinion que nous devrions essayer de dissocier les théories d’avec la personnalité de ceux qui le sont créées, pour qu’on puisse critiquer les théories sans pour autant critiquer leurs  créateurs ; et surtout, son idée que nous devrions chercher à exposer nos théories le plus possible à la critique.

En effet, c’est en raison de ces vues sur la nature de la rationalité qui sont les siennes que Popper a souligné avec une telle insistance le besoin qu’il y a pour nous de critiquer nos idées ; c’est en raison de ces vues qu’il a soutenu la profession d’ignorance du rationaliste Socrate contre la profession du savoir du rationaliste Platon ; et enfin c’est en raison de ces vues qu’il a pu citer, en l’approuvant, la maxime suivante tirée de l’œuvre d’Edmund Burke – penseur qu’on juge d’habitude d’être l’un des grands adversaires du rationalisme :

« A ce jour,  je n’ai jamais vu de plan qui n’ait été amélioré par les observations de ceux dont la compréhension était très inférieure à celle de la personne qui se chargeait de l’affaire ».

Le rationalisme dans la politique.

Ce n’est pas, je pense, un hasard que Popper se trouve à cet égard en accord avec Burke. Cela relève plutôt de la façon dont le rationalisme de Popper est capable de répondre à un certain nombre de critiques que les conséquences ont habituellement formulées à l’encontre des manifestations du rationalisme dans la politique. Popper s’oppose à l’utopisme et il met l’accent sur l’importance de la faillibilité humaine. Il y a aussi une correspondance intéressante entre ce qu’il pense des fondements de la connaissance humaine, et ce qu’il pense des fondements de l’attitude à adopter vis-à-vis des traditions et institutions sociales. Dans l’un et l’autre cas, l’accent est mis sur l’importance d’un consensus ouvert, mais le besoin d’une révision de ce consensus est reconnu et il est également reconnu que cette révision doit s’opérer progressivement et de façon à assurer au mieux le progrès de la connaissance ou l’amélioration de nos institutions. Dans son œuvre sur la théorie de la connaissance et le politique, Popper a également souligné que nous ne pouvons soumettre l’idée à la critique que dans le contexte d’autres idées dont nous admettons provisoirement qu’elles ne posent aucun problème. En effet, Friedrich von Hayek, philosophe contemporain qui, dans son œuvre antérieure, critiquait vivement la manière « rationaliste » d’aborder les questions politiques, se déclare plus récemment prêt à adhérer dans une large mesure au « rationalisme critique » de Popper.

Toutefois, rien de tout cela ne doit nous faire perdre de vue le radicalisme de la démarche poppérienne. Son œuvre a été estimée éminemment pertinente par des écrivains tels que Bryan Magee, Tyrrell Burgass et Roger James qui sont eux-mêmes activement engagés dans la politique de radicalisme de la Société ouverte de Popper et son exigence selon laquelle nos idées reçues doivent être soumises de façon active à un examen critique, qui a captivé l’attention de tant de ses lecteurs. Toutefois, ceux qui estiment l’œuvre de Popper se trouvent à mon avis confrontés à un problème : quelle est la manière la plus efficace de mettre en pratique les idées de Popper et, en particulier, quelle sorte de dispositions institutionnelles traduiraient au mieux l’idée poppérienne d’un ordre social rationnel ? »

(In : Jeremy SHEARMUR. « Colloque de Cerisy. Karl Popper et la science d’aujourd’hui. » Editions Aubier, Paris, 1989. « Popper, le libéralisme et la démocratie sociale ». Pages : 450 – 453).

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