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Archive for the ‘Jérôme BRUNER.’ Category

Jérôme BRUNER.

« Que nous apprend Jérôme Bruner ? »

« L’un des pères fondateurs de la psychologie cognitive.

On s’accorde généralement pour dater la naissance de la psychologie cognitive en 1956, année marquée par trois événements passés relativement inaperçus à l’époque. Le premier prend la forme d’un article au titre énigmatique : « 7, le nombre magique plus ou moins 2 », publié par George Miller dans la Psychological Review. Cet article, Miller, alors jeune psychologue de Harvard, tentait d’attirer l’attention de ses collègues sur certaines limites du psychisme humain. Lorsqu’on doit traiter des informations, expliquait-il, l’esprit tend à s’embrouiller dès que leur nombre atteint sept. Il est par exemple difficile de retenir en mémoire une suite de plus de sept chiffres (comme la liste 4-2-9-3-9-8-3-5, par exemple). Au-delà, la mémoire chancelle. S’il en est ainsi, c’est que le cerveau possède une structure propre, avec ses limites, et ne peut être comparé un réceptacle vierge, comme le suppose béhaviorisme. Pour surmonter leurs limites intellectuelles, ajoute Miller, les humains ont inventé une solution ingénieuse : regrouper les chiffres par grappes. Il est ainsi facile de retenir la liste citée en regroupant les nombres par paires : 42-93-98-35. Miller met ainsi l’accent sur la capacité de l’esprit à effectuer un véritable « traitement » logique, et pas seulement un enregistrement des données transmises.

La même année, Jérôme Bruner, un de ses amis et collègues à Harvard, lance des recherches qui s’inscrivent dans une perspective semblable. Bruner travail à l’époque sur le processus de « catégorisation ». On appelle « catégorisation » le mécanisme mental par lequel nous rassemblons et classons sont des objets du monde en ensembles (par exemple, les animaux ayant un bec et des ailes sont regroupés dans la catégorie « oiseau »). En demandant à ses étudiants de classer des cartes de couleurs et de formes différentes, Bruner s’était aperçu que les individus utilisaient des stratégies mentales différentes.

Cette idée de « stratégies mentales » changeait radicalement la perspective par rapport au béhaviorisme, théorie psychologique alors dominante : elle s’intéressait au cheminement de la pensée consciente du sujet, aux différentes étapes par lesquelles le sujet cherchait à résoudre problème, tandis que le béhaviorisme (ou comportementalisme) voulait faire de la psychologie une science rigoureuse, en éliminant toute référence à la conscience, aux représentations du sujet, à l’introspection, pour ne s’en tenir qu’aux faits « objectifs », observables. À l’époque, parler « états mentaux » était presque une hérésie…

Les recherches de Miller et de Bruner était donc, à l’époque révolutionnaire, puisqu’elle mettaient l’accent sur les « états mentaux » du sujet, ses capacités de raisonnement, la raison dont il traitait l’information. Conscients d’avoir ouvert une brèche dans la psychologie dominante de l’époque, Miller et Bruner créent, en 1960, le Harvard Center for Cognitive Studies, dans le projet n’est rien de moins que de fonder la psychologie sur de nouvelles bases. « La révolution cognitive avait l’ambition de ramener l’esprit dans le giron des sciences humaines, vous l’avez chassé le long hiver glacé de l’objectivisme », raconte Jérôme Bruner en retraçant son projet fondateur. Il s’agit de reconstituer les stratégies de penser, voire les « visions du monde » des personnes en train de penser.

Un vent nouveau soufflait sur la recherche. On allait enfin ouvrir la « boîte noire » de l’esprit humain. Les fondateurs du centre de Harvard invitait ailleurs philosophes et anthropologues s’associer à ce grand programme de recherche.

À partir de la fin des années 1960, la psychologie cognitive prend son envol et détrône peu de temps le béhaviorisme. Mais elle ne se développe pas tout à fait dans l’optique de Miller et Bruner. Car, avec l’essor de l’intelligence artificielle, puis des neurosciences, une direction nouvelle est donnée aux recherches cognitives. C’est l’époque où se forme la galaxie des sciences cognitives : une véritable philosophie de l’esprit offrant un modèle général de la pensée.

Une psychologie au service des enfants.

Quelques recherches marquantes ont contribué au renouvellement des approches dans plusieurs domaines.

La perception et le « new look perceptif »

dans une expérience datant de 1947, Bruner constate, avec Goodman, que des enfants ont tendance à surévaluer la taille d’une pièce par rapport à un disque de carton de même surface. Cette expérience suggère que la perception n’est pas neutre mais dépend de la valeur que l’on attribue à l’objet perçu. Selon sa théorie du « new look perceptif », le sujet est un observateur actif qui explore le monde et lui attribue du sens en fonction de ses attentes et de ses cadres de référence, ou « schèmes » perceptifs.

La catégorisation et les stratégies mentales.

L’expérience de Bruner sur la « catégorisation », en 1956, consiste à demander à des sujets comment casser des cartes de formes de couleurs différentes. Certains sujets utilisent une stratégie de focusing (localisation) consistant à prendre les cartes de référence et à rechercher celles qui comportent des traits communs avec elle. Une autre stratégie, le scanning (balayage), consiste à établir des hypothèses générales de classement après avoir vu toutes les cartes. Cette expérience pionnière en psychologie cognitive met au jour la diversité des stratégies mentales de résolution de problèmes.

Les trois stades de la représentation.

À partir d’études précises, Bruner montre qu’au cours de son développement, l’enfant acquiert et trois modes de représentation du monde. Le premier niveau de représentation est dit « enactif », c’est-à-dire lié à l’action. Il correspond au stade sent du moteur de Piaget. Puis vient la représentation « iconique », c’est-à-dire par image. Elle se réalise par intériorisation des gestes et des perceptions sous forme de schémas stables. Une autre phase de représentation est dite « symbolique ». Elle suppose une représentation abstraite, une conceptualisation du monde. Comme on peut le constater, la théorie de Bruner est moins une théorie des stades de développement qu’une théorie des divers modes de représentation du monde.

Comment les enfants apprennent à parler.

Jérôme Bruner s’est principalement intéressé aux nombreuses interactions entre l’enfant et ses parents, et à l’usage des mots et des expressions dans des contextes de communication très précis (repas, jeux, toilettes, etc.). Si l’enfant possède bien une prédisposition innée au langage (comme le soutient Noam Chomsky), la « construction » du sens attribué aux mots et aux expressions ne  pourrait s’effectuer sans les multiples interactions avec les parents. Les beaux, les phrases de près de d’abord sens que dans un contexte et lors d’une action donnée (« prends », « tomber ! », « Papa est parti », « encore » pour demander du lait). Les éléments du langage près de sens par rapport à une fonction de communication et à des scénario-prototypes de la vie quotidienne. D’où l’idée – centrale chez Bruner – que l’acquisition du langage et de la culture se réalise par l’interaction permanente avec autrui, et ne peut s’expliquer par le seul déploiement autonome d’une capacité mentale.

Le regard désabusé de l’un des pères de la psychologie cognitive.

A partir des années 1980, Jérôme Bruner critique l’orientation de la psychologie cognitive, qui prend pour modèle l’ordinateur et les modèles de raisonnement. Il plaide pour une psychologie culturelle (inspirée de Ignace Mayerson). Et déplore que l’idée initiale de la psychologie cognitive ait été pervertie. L’inspiration première était en effet de donner une place à l’esprit humain au sein de la psychologie. Mais les sciences cognitives sont passées de la recherche des « significations » (meanings) au « traitement de l’information ». Le modèle de l’ordinateur est devenu dominant pour penser les phénomènes mentaux : la pensée humaine y est réduite à une sorte de calcul, de combinatoire, une suite d’opérations logiques, comme si l’esprit était une machine à  calculer très sophistiquée.

Si les avancées sont indéniables, selon Bruner, le « traitement de l’information » n’est adapté pour penser qu’une seule forme de pensée : la pensée logique, rationnelle, déductrice ». Or, une telle démarche est inopérante pour répondre à des questions du type « comment le monde est-il organisé dans l’esprit d’un musulman intégriste ? » ou « en quoi le Moi est-il différent dans la Grèce d’Homère et dans la société postindustrielle ? ». Malheureusement, note Bruner avec humour, les questions posées par la psychologie cognitive sont devenues du type : « Quelle est la stratégie optimale pour fournir le contrôle de l’information à un opérateur de telle manière qu’on soit certain que le véhicule va rester dans une orbite prédéterminée ? »

Bruner mène donc un combat depuis plusieurs années pour redonner vie à une psychologie plus humaniste, moins formelle, ouverte à la question du sens, des émotions, des perceptions, de la connaissance ordinaire, de l’intuition. En somme, il faut réhabiliter « l’esprit de finesse » et « l’esprit de géométrie » tels que les a distingués Pascal. La littérature nous en apprend peut-être autant sur l’âme que le scapel du neurobiologiste. Il ne s’agit pas, selon Bruner, d’opposer deux modes de pensée, mais de tenter de donner à chacun la place qui lui revient.

(In : Jean-François Dortier. « Les nouveaux psys. Ce que l’on sait aujourd’hui de l’esprit humain ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les Arènes, 2008. Pages 153 – 157).

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