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Jérôme DOKIC : « L’esprit naturalisé ». Puis, Karl POPPER. Retour sur le problème de la réduction scientifique.

 

Jérôme DOKIC :

« Un secteur important de la philosophie de l’esprit est consacré à la question de la naturalisation de l’esprit, c’est-à-dire la question de savoir si et comment les états mentaux peuvent trouver leur place dans la nature, telle qu’elle est décrite par les sciences spéciales (notamment la psychologie et la biologie) et la science physique fondamentale.

 

L’esprit ne peut être naturalisé que s’il existe réellement, c’est-à-dire si les états mentaux ne sont pas des fictions, mêmes utiles. Dennett a soutenu une forme d’anti-réalisme au sujet des états mentaux, parfois appelée « interprétationnisme instrumentaliste ». Un système peut être tenu pour intentionnel dans la seule mesure où son comportement est interprétable au moyen des ressources de la psychologie naïve (ou de sens commun) et de son vocabulaire mental. La question de savoir si les états mentaux ainsi attribués correspondent ou non à des états réels (par exemple physiques) du système est sans objet. Dennett tempère son instrumentalisme en reconnaissant que la « posture intentionnelle » de l’interprète requiert une certaine complexité objective du système interprété, déterminée par ce qu’il appelle des « trames » relatives à l’organisation interne et au comportement de ce système.

 

Le danger encouru par l’interprétationnisme instrumentalisme est de verser dans une forme beaucoup plus radicale d’anti-réalisme, à savoir l’éliminativisme matérialiste. Selon cette position, défendue surtout par Paul et Patricia Churchland, la psychologie naïve est définie par de généralisations psychologiques pré-scientifiques, appelées à être remplacées par des catégories mieux définies, dans le cadre d’une approche véritablement scientifique de l’esprit. La notion de croyance serait à l’image de celle du phlogistique de la physique du XVII° siècle : elle est issue d’une théorie obsolète et ne renvoie à rien de réel.

 

D’un point de vue réaliste, les positions instrumentalistes et éliminativistes partent du principe que la psychologie naïve épuise notre conception des états mentaux, et que par conséquent elles sous-estiment la fécondité de l’analyse conceptuelle. Comme nous l’avons vu même brièvement dans ce texte, une telle analyse révèle parfois des propriétés surprenantes des états mentaux, et suscite des controverses substantielles, d’une manière qui s’accommode mal avec l’idée que les états mentaux sont de simples projections issues d’une théorie naïve de l’esprit, partagée par tous.

 

Or une approche réaliste des états mentaux ne peut pas échapper à la question de la naturalisation de l’esprit. De nombreux philosophes de l’esprit se sont demandés si les états mentaux pouvaient être réduits à des états physiques. Distinguons tout d’abord réductionnisme et réduction. Le réductionnisme aspire à la réduction dans un domaine particulier. Il présuppose donc qu’une notion substantielle de réduction a été définie. Dans La Structure de la science, Ernest Nagel définit la réduction comme « l’explication d’une théorie ou d’un ensemble de lois expérimentales établies dans un domaine d’enquête au moyen d’une théorie typiquement mais pas nécessairement formulée pour un autre domaine ». Si sa définition générale reste valable, le modèle spécifique proposé par Nagel, selon lequel les lois de la théorie réduite doivent être dérivées des lois de la théorie réductrice, est assurément trop étroit. D’autres modèles ont été proposés, qui autorisent notamment la multi-réalisabilité des propriétés invoquées par la théorie réduite – par exemple, le fait qu’une même propriété mentale puisse avoir des réalisations physiques différentes. On peut cependant accorder à Nagel que les réductions, même analogiques et approximatives, font partie du développement normal de la science – ce qui ne veut certes pas dire que le changement scientifique en général doive s’expliquer en termes de réductions successives. En ce sens, la réduction est une opération entièrement bénéficiaire, et il faut l’acclamer plutôt que la rejeter.

 

Le réductionnisme est la thèse selon laquelle une réduction peut et doit être opérée dans un domaine particulier. Observons une glissement sémantique intéressant : cette thèse est souvent formulée en termes d’une relation générale entre disciplines plutôt qu’une relation spécifique entre modèles scientifiques. On parle ainsi de la réduction de la chimie à la physique, de la biologie à la chimie, et de la psychologie à la biologie. Le réductionnisme physicaliste offre la vision la plus compréhensive ; il prône que les sciences spéciales se réduisent toutes à la physique considérée comme l’unique science fondamentale.

 

Trois types de critique peuvent être adressées à une proposition réductionniste concrète. La première concerne les conditions d’applications de la réduction. Le modèle de l’explication réductive est emprunté aux sciences de la nature, et on ne peut pas garantir a priori qu’il s’applique en dehors de celles-ci. Supposons que Brentano ait raison et que certains objets intentionnels n’existent que « dans » l’esprit – une propriété des états mentaux qu’il a appelée « inexistence intentionnelle ». Par exemple, le jeune Marc croit au Père Noël, ou Jeanne est victime d’une hallucination visuelle, au cours de laquelle un petit homme vert lui apparaît. La croyance de Marc de l’expérience visuelle de Jeanne ont apparemment un objet intentionnel (le Père Noël, un petit homme vert) qui n’existe pas réellement. Le défi est alors de montrer que cette caractéristique des états mentaux est compatible avec leur nature physique fondamentale. Certains philosophes pourtant réalistes considèrent que ce défi est impossible à relever.

 

Une deuxième critique anti-réductionniste peut surgir en aval, lorsque les conditions d’application de la réduction proposée sont remplies. Elle consiste à faire valoir que la base de réduction est trop étroite. Par exemple, la proposition qui consiste à réduire les états mentaux à des états du cerveau présuppose une conception internaliste des états mentaux et leurs contenus dépendent de manière constitutive de l’environnement physique et social du sujet. En ce sens, l’externalisme, et en général la théorie de la cognition située, sont les pires ennemis de la réduction locale, c’est-à-dire de l’esprit au cerveau.

 

Selon un troisième type de critique, le réductionnisme abolit la distinction intuitive entre des ordres ou niveaux de réalité naturelle. La nature semble avoir une organisation hiérarchique dont nos meilleures théories devraient rendre compte. C’est dans cet esprit que Dennett dénonce le réductionnisme « gourmand », qui emporte tout sur son passage pour n’admettre que le seul niveau de réalité décrit par la  physique des particules. Comme beaucoup d’autres auteurs, Dennett revendique la possibilité d’un réductionnisme modéré, qui prône à la fois le tout physique et l’organisation hiérarchique ou « feuilletée » de la nature.

 

La notion de survenance a longtemps été considérée comme le socle du réductionnisme modéré. La survenance est conçue comme une relation de dépendance asymétrique : un domaine d’entités de type A survient sur un domaine d’entités de type B si et seulement si toute différence de type A entraîne une différence de type B, mais non réciproquement. La survenance du mental sur le physique est la thèse selon laquelle « il ne peut pas y avoir deux événements qui soient semblables sous tous leurs aspects physiques mais qui diffèrent sous un aspect mental quelconque ». Sur le plan formel, la survenance permet bien d’établir une hiérarchie de niveaux de réalité. On dira par exemple que les états mentaux sur des entités biologiques, qui surviennent à leur tour sur les entités physiques. La survenance étant une relation transitive, le physicalisme apparaît comme une doctrine parfaitement respectable, qui respecte l’intégrité ontologique des entités survenantes tout en les faisant dépendre, en dernière instance, d’interactions purement physiques.

 

Le consensus qui règne sur le statu des thèses de survenance depuis le milieu des années 1970 a finalement éclaté sous la pression de Jaegwon Kim. Cet auteur a montré de façon convaincante que la survenance n’a pas le pouvoir explicatif qu’on lui a prêté, parce qu’elle est elle-même en attente d’explication. Par exemple, la thèse selon laquelle la croyance de Pierre qu’il pleut survient sur ses états cérébraux a une valeur surtout formelle, et ne contribue guère à expliquer la manière dont le niveau mental est supposé se relier au niveau physique. La critique de Kim est capitale, car elle démontre clairement que la voie du réductionnisme modéré est beaucoup plus ardue qu’on pouvait le penser.

 

En conclusion, le projet de naturalisation de l’esprit, s’il est légitime, ne peut sans doute pas être réalisé seulement à partir de la physique fondamentale, au mépris des « niveaux de réalité » intermédiaires. La réduction directe d’une croyance à un état du cerveau n’est pas non plus à l’ordre du jour. Il est à parier que seule la poursuite de l’analyse conceptuelles des phénomènes mentaux, éventuellement nourries de données empiriques pertinentes, permettra d’entrevoir la possibilité, ou au contraire de consacrer l’impossibilité, de considérer l’esprit comme un phénomène naturel. Si les tentatives existantes de naturalisation paraissent prématurées, c’est souvent parce que la difficulté de défi de Brentano a été sous-estimée. La recherche future doit continuer à clarifier le statut ontologique de l’objet intentionnel, et à examiner dans quelle mesure une conception strictement relationnelle de l’intentionnalité peut être maintenue ».

 

(In : Jérôme DOKIC, « Lectures de philosophie analytique », sous la direction de Sandra Laugier et Sabine Plaud, éditions Ellipses, Paris, 2011, pages : 345 – 348).

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Karl POPPER :

 

« Physique et chimie ne sont pas très différentes, et il ne semble guère y avoir entre elles de grande différence quant au genre de choses auxquelles elles s’appliquent, si ce n’est que la chimie, telle qu’on l’entend habituellement, cesse de s’appliquer aux très hautes températures et, peut-être aussi, aux très basses. Il ne serait donc pas très surprenant que les espoirs, entretenus depuis longtemps, de réduire la chimie à la physique soient réalisés, et ils semblent effectivement en voie de l’être.

 

Nous avons ici un vrai cas paradigmatique de réduction ; par réduction j’entends, évidemment, que toutes les découvertes de la chimie peuvent être intégralement expliquées (déduites) à partir de principes de la physique.

 

S’il est vrai qu’une telle réduction ne serait pas très surprenante, elle n’en constituerait pas moins un très grand succès scientifique. Ce ne serait pas seulement une opération d’unification, mais une réelle avancée dans notre compréhension du monde.

 

Supposons que cette réduction ait été complètement menée à bien. Celle-ci pourrait nous donner quelque espoir de pouvoir un jour réduire également toutes les sciences biologiques à la physique.

 

 Pour le coup, il s’agirait d’un succès spectaculaire, bien plus grand que la réduction de la chimie à la physique. Pourquoi ? Parce le genre de choses auxquelles s’appliquent la physique et la chimie sont vraiment très semblables au départ. Que l’on pense seulement à la difficulté que l’on aurait de dire si la théorie atomique est une théorie physique ou chimique. En fait, pendant longtemps elle a été les deux à la fois ; et c’est cette solidarité qui fournit le lien susceptible de conduire à leur unification, ou peut-être qui y a déjà conduit.

 

Avec les organismes vivants, la situation est différente. Ils sont, sans aucun doute, soumis à toutes sortes de lois physiques et biologiques. Pourtant il semble y avoir une certaine différence de prime abord entre organismes vivants et choses non vivantes. Certes, la science nous enseigne qu’il existe des étapes transitoires ou intermédiaires ainsi que des systèmes intermédiaires ; ce qui nous donne l’espoir de pouvoir réussir un jour une réduction. En outre, il ne semble pas du tout improbable que des théories à l’essai récentes concernant l’origine de la vie sur Terre puissent être testées avec succès, et que nous devenions capables de créer artificiellement des organismes vivants primitifs.

 

Mais même un tel succès ne signifierait pas nécessairement une réduction complète. La preuve en est que les chimistes furent incapables de créer toutes sortes de corps chimiques, inorganiques et organiques, avant même de comprendre leur composition chimique, pour ne pas parler de leur structure physique. Ainsi, même le contrôle des processus chimiques par des moyens purement physiques ne constitue pas en tant que tel l’équivalent d’une réduction de la chimie à la physique. La réduction exige beaucouup plus. Elle exige une compréhension théorique : la pénétration théorique de la nouvelle discipline par l’ancienne.

 

Il se pourrait ainsi qu’on trouve une recette pour créer certaines formes primitives de vie à partir de la matière non vivante, sans comprendre, du point de vue théorique, ce qu’on serait en train de faire. Ce serait, certes un formidable encouragement pour tous ceux qui sont à la recherche d’une réduction, et ils auraient raison. Mais le chemin jusqu’à la réduction pourrait être encore long ; et nous pourrions ne pas savoir s’il n’est pas même impraticable : il est possible qu’il n’existe aucune réduction théorique de la biologie à la physique, tout comme il ne semble pas exister de réduction théorique de la mécanique à l’électrodynamique ni de réduction théorique dans le sens inverse.

 

Si la situation était telle que, d’un côté, les organismes vivants puissent, par un processus naturel, tirer leur origine des systèmes non vivants et que, de l’autre côté, il n’existe pas de compréhension théorique complète de la vie qui puisse être donnée en termes physiques, alors nous pourrions parler de la vie comme d’une propriété émergente des corps physiques, ou de la matière.

 

Je veux ici être très clair : en tant que rationaliste, je souhaite et j’espère comprendre le monde, je souhaite et j’espère une réduction. Mais, en même temps, je pense qu’il est tout à fait vraisemblable qu’il puisse ne pas y avoir de réduction possible ; il est concevable que la vie soit une propriété émergente des corps vivants.

 

Mon argument est le suivant : ceux qui croient à la réduction, en adoptant a priori, pour une raison philosophique ou autre, la position dogmatique que la réduction doit être possible, ruinent en un certain sens le triomphe qui serait le leur si jamais la réduction devait être réalisée. Car ce qui serait alors réalisé aurait dû de tout temps être réalisé ; si bien que leur triomphe ne sera que le triomphe sans intérêt de ceux à qui les événements auront donné raison.

 

Seuls ceux qui affirment que la question ne peut être tranchée a priori peuvent prétendre que toute réduction réussie serait une formidable découverte.

 

Si j’ai insisté aussi longtemps sur cet argument, c’est qu’il n’est pas sans rapport avec le degré suivant sur l’échelle de l’évolution – l’émergence de la conscience.

 

Il y a des philosophes, appelés « behavioristes radicaux » ou « physicalistes », qui pensent qu’ils ont des raisons a priori, du type rasoir d’Ockham, d’affirmer que notre introspection des états ou événements mentaux ne sont rien d’autre que des introspections ou des comptes rendus sur nous-mêmes en tant que systèmes physiques : ce sont des comptes rendus sur des états physiques de ces systèmes.

 

Deux philosophes que nous attendons ici ce matin ont défendu ce genre de conception avec des arguments brillants. Il s’agit d’Herbert Feigl ou de Willard Van Orman Quine. J’aimerais faire quelques remarques critiques sur leurs conceptions.

 

Quine dit, avec une référence à Carnap et Feigl, que si un progrès théorique peut être « réalisé en (…) posant des états mentaux distinctifs (…) au-delà du comportement physique, on pourrait sans aucun doute (…) en réaliser un aussi grand (…) en posant (…) à leur place (…) certains états physiologiques ou événements corrélatifs (…) Le manque d’explications physiologiques détaillées de ces états n’est pas une objection sérieuse au fait de les reconnaître comme des états des corps humains (…) Les états corporels existent en tout cas ; pourquoi en ajouter d’autres ? »

 

Permettez-moi de faire observer que Quine parle dans ce passage comme un réaliste : « Les états corporels existent en tout cas », dit-il. Néanmoins, du point de vue que j’adopte ici, il n’est pas ce que j’appellerais un « réaliste scientifique » ; il n’attend pas de voir si la science accomplira sur ce point une réduction, comme elle le fera peut-être un jour ; au lieu de cela, il applique le rasoir d’Ockham, en faisant observer que les entités mentales ne sont pas nécessaires à la théorie.

 

Mais qui sait ce qu’Ockham ou qui que ce soit d’autre pourrait vouloir dire ici par nécessité ? Si les entités mentales ou, mieux, les états mentaux doivent exister – et je ne doute pas pour ma part qu’ils existent bel et bien – quiconque veut donner de ces états mentaux une explication vraie doit alors nécessairement en postuler l’existence ; et s’ils doivent un jour être réduits à des états physiques, ce sera alors un formidable succès. Mais nous ne saurions parler de succès si nous rejetons leur existence en prétendant simplement que nous pouvons nous passer d’eux pour expliquer les choses, par la méthode simpliste qui consiste à nous limiter aux entités physiques et à leur comportement.

 

Pour résumer brièvement mon argument : les spéculations philosophiques de caractère matérialiste ou physicaliste sont fort intéressantes ; il se peut même qu’elles aient la capacité d’indiquer la voie pour une réduction scientifique qui réussisse. Mais elles devraient ouvertement se présenter comme des théories à l’essai (ce que sont, à mon avis, les théories de Feigl). Certains physicalistes ne considèrent pas, pourtant, leurs théories comme des essais, mais plutôt comme des propositions qu’ils font de tout exprimer dans un langage physicaliste ; et ils pensent que leurs propositions ont un grand avantage en ce qu’elles indubitablement commodes : elles font effectivement disparaître, le plus commodément du monde, des problèmes peu commodes comme le problème corps-esprit.

 

Aussi ces physicalistes pensent-ils que ces problèmes devraient, sans l’ombre d’un doute, pouvoir être éliminés comme pseudo-problèmes.

 

Je répondrais à ceci que, par la même méthode, on aurait pu éliminer a priori tous les états chimiques avec tous les problèmes qui y sont liés : on aurait pu dire qu’ils étaient manifestement physiques, et qu’il n’y aurait aucun besoin de les spécifier en détail – que tout ce que nous avions besoin de faire, c’était de postuler l’existence d’un certain état physique corrélatif à chaque état chimique.

 

Il est clair, je pense, que l’adoption générale d’une telle proposition aurait conduit à négliger toute recherche d’une réduction point par point de la chimie à la physique. Incontestablement, une telle attitude aurait dissout ce qui constitue l’analogue du problème corps-esprit – le problème de la relation de la physique à la chimie ; mais la solution aurait été purement linguistique ; et, en conséquence, nous n’aurions rien appris de tout sur le monde réel. (Commentaires : tous les « concepts », et autres « théories » de la psychanalyse, ne sont elles aussi, que « linguistiques ». Ce ne sont que des jeux de mots, animés par une autre « jeu » : l’usage délirant du symbolisme. Tous ces « jeux » non classifiés, et non classifiables scientifiquement de la psychanalyse, reposent encore et toujours sur la même « règle », encore plus délirante : le déterminisme psychique inconscient, prima faciae absolu).

 

Tout ceci me conduit à affirmer que le réalisme devrait être au moins à titre d’essai, pluraliste, et que les réalistes devraient souscrire au postulat pluraliste suivant :

 

Nous devons prendre garde de ne pas résoudre, ou dissoudre, des problèmes factuels de façon linguistique ; autrement dit, par la méthode excessivement simpliste qui consiste à refuser d’en parler. (Commentaires : par « refuser d’en parler », il faut aussi bien sûr entendre, refuser de soumettre ou de tenter de soumettre ces problèmes à des tests sévères, empiriques, et contrôlables de manière intersubjective). Au contraire, nous devons être pluralistes, au moins au départ : nous devrions d’abord mettre l’accent sur les difficultés, même si elles paraissent insolubles, comme le problème corps-esprit paraît l’être à certains.

 

Si alors nous sommes capables de réduire ou d’éliminer certaines difficultés par le biais d’une réduction scientifique, faisons-le par tous les moyens, et soyons fiers de ce que nous aurons gagné en compréhension.

 

Aussi je dirais : élaborons pour chaque cas des arguments précis en faveur de l’émergence, à tout le moins avant toute tentative de réduction.

 

Pour résumer et aiguiser les remarques avancées dans cette section :

 

On peut décrire la réduction de la chimie à la physique, qui est apparemment aujourd’hui en bonne voie, comme un cas paradigmatique de réduction scientifique authentique qui satisfait toutes les exigences d’une bonne explication scientifique.

 

Une « bonne » réduction, une réduction « scientifique », est un processus dans lequel nous apprenons beaucoup sur ce qui est d’une grande importance : nous apprenons à comprendre et à expliquer les théories qui appartiennent à la discipline à réduire (ici la chimie) et nous apprenons beaucoup sur le pouvoir des théories réductrices (ici la physique).

 

Il est concevable, même si ce n’est pas encore certain, que la réduction de la chimie à la physique s’avère être un succès complet. Il est également concevable, quoique moins vraisemblable, que nous puissions un jour disposer de bonnes réductions de la biologie, physiologie incluse, à la physique, ainsi que de la psychologie à la physiologie, et, par conséquent, à la physique.

 

 

J’appelle mauvaise réduction, au réduction ad hoc, la méthode de réduction par des procédés purement linguistiques ; par exemple, la méthode du physicalisme qui nous propose de postuler ad hoc l’existence d’états physiologiques pour expliquer un comportement que nous expliquions auparavant en postulant des états mentaux (mais pas par une postulation ad hoc). Ou, autrement dit, par le procédé linguistique consistant  à dire que, quand je rends compte du fait que j’ai présentement l’impression de comprendre l’équation de Schrödinger, je rends compte de mon état physiologique. (Commentaires : faute de preuves indépendantes, la psychanalyse reste la plus mauvaise méthode de « réduction » pour comprendre les états mentaux. Elle n’est capable d’utiliser que des jeux de mots ou des vérités révélées sans preuve pour espérer rendre compte des comportements humains en postulant des déterminismes mentaux inconscients, et ce, par des procédés purement « linguistiques ». D’ailleurs, avec la psychanalyse, tous les comportements humains sont réductibles à ce genre de déterminismes, et revendique encore la véracité de causes prétendument psychotiques ou autres causes « psychiques » de l’autisme, au mépris le plus total des résultats scientifiques les mieux corroborés par les neurosciences, et ce n’est qu’un exemple. Enfin, on peut entrevoir une « double (mauvaise) réduction » en ce qui concerne la psychanalyse : donc la première, comme la décrit Popper, consiste en ce que la psychanalyse prétend comprendre les comportements uniquement par l’intermédiaire de ses « jeux de mots » et autres vérités révélée à un niveau purement linguistique et non prouvable de manière indépendante, et, deuxièmement, comme le font les lacaniens, en prétendant que l’inconscient ne serait qu’une sorte de « langage » ; là encore, sans la moindre preuve indépendante et extra-clinique).

 

Cette seconde sorte de réduction, qui utilise le rasoir d’Ockham, est mauvaise, parce qu’elle nous empêche de voir le problème. Pour employer la terminologie aussi pittoresque que percutante d’Imre Lakatos, c’est un exemple désastreux de « déplacement de problème conduisant à sa dégénérescence », et qui peut empêcher soit une bonne réduction, soit l’étude de l’émergence, soit les deux à la fois. »

 

(In : Karl POPPER, « La connaissance objective », édition Aubier, Paris, 1991, pages : 432 – 437).