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Jérôme KAGAN. « Tout ne se joue pas avant trois ans. »

« Tout ne se joue pas avant trois ans ».

« À travers l’étude du développement de l’enfant, Kagan a mis à mal plusieurs théories, souvent populaires : il lui paraissait nécessaire de les dénoncer tant les erreurs qu’elles entraînent sont fréquentes. Toutes ces idées reçues succombent dès qu’on met au jour les influences biologiques sur le tempérament, l’influence de l’environnement tout au long de la vie, et les différences notables que peuvent présenter les individus entre eux…jusque dans leur métabolisme de base.

Mettre au jour une créativité spécifique de l’amygdale et du système sympathique, très tôt dans la vie du bébé, qui permette de prédire ses futurs comportements craintifs, c’est ébranler la thèse selon laquelle l’environnement familial des deux premières années serait responsable de tout. Autrement dit selon laquelle les parents, et notamment la mère, détermineraient les craintes et peurs futures de l’enfant. C’est bien la physiologie précoce du bébé, et l’on pourrait peut-être même, à ce stade, parler d’une susceptibilité génétique, qui serait responsable de ces qualités particulières du nourrisson. Le tempérament inhibé serait ainsi une conséquence de la biologie, non de soins inadéquats.

Mais quand Kagan insiste sur le rôle de l’environnement au cours du développement, en interaction avec notre biologie, il estime par ailleurs que tout peut être rattrapé ou changé durant les années qui suivent (qu’on songe, par exemple, aux enfants inhibés qui, adultes ont de multiples amis et relations). Hormis les cas d’abus très sévères durant la prime enfance, il est donc inutile d’ajouter aux parents le stress d’une autosurveillance permanente, comme s’il fallait être des parents parfaits : être aimants et attentionnés de façon adaptée, comme le sont la plupart des parents – et comme les autres peuvent le devenir -, suffit à assurer le bien-être du bébé. Quelques petites erreurs de parcours n’auront rien d’irréversible. Le déterminisme infantile, cette idée que « tout se joue » avant deux ou trois ans, est largement exagéré.

Les études de Kagan lui font également proscrire le recours à des concepts généraux, supposés refléter les mêmes choses d’un individu à l’autre (la même gamme de comportements, ou les mêmes structures biologiques). D’après lui, ses travaux sur le tempérament démontrent combien une même attitude peut être due à des facteurs biologiques prédisposants comme à une biographie particulière. Mais, plus encore, au sein d’une catégorie donnée d’individus, certains indices biologiques peuvent diverger, certains comportements être absents. Parler de « la » peur, c’est se rendre aveugle au fait qu’il existe toute une famille de « peurs » dont les explications sont, au final, différentes. Parler de la personnalité et se baser sur des réponses verbales aux tests proposés, c’est se couper de l’observation directe et objective, aussi capitale que les éléments subjectifs pour dresser des catégories fiables et prédictives. C’est également mettre de côté les facteurs qui selon les cultures et au sein d’une même culture, différencient les réalités recouvertes par les termes employés : comme si parler « d’extraversion » ou de « perfectionnisme » pouvait s’appliquer à tous, en tout lieu. Or recourir au contexte des phénomènes qu’on étudie est fondamental pour les distinguer correctement.

En fait, ce que Kagan reproche à la psychologie de la personnalité et des émotions, c’est d’être trop peu avancée pour se permettre d’élaborer des grandes théories unificatrices. À force de classer sous un même concept (peur, intelligence, etc.) des tas de situations qualitativement différentes, à force de considérer trop vite que telle émotion chez l’animal correspond, peu ou prou, à ce qu’éprouve l’être humain, les psychologues vident de toute signification les concepts qu’ils emploient. Revenir aux détails, ne pas chercher à tout prix des dimensions continues, voilà deux aspects qui obsèdent Kagan. »

(In. Violaine Géricault. « Les nouveaux psys. Ce que l’on sait aujourd’hui sur de l’esprit humain ». Sous la direction de Catherine Meyer. Editions les arènes, Paris, 2008. « Que nous apprend Jérôme Kagan ? ». Pages 389 – 391).

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