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Archive for the ‘Karl POPPER : approche technologique de la sociologie.’ Category

Karl POPPER. « Le constructeur social ».

« Le constructeur social (social engineer) ne s’interroge pas sur les courants de l’histoire ni sur la destinée humaine. Pour lui, l’homme est maître de son destin, il peut agir sur lui, voire le changer, comme il a changé la face de la terre. Il ne croit pas que notre sort nous soit imposé par notre passé par nous, comme les idées, les œuvres d’art ou des outils nouveaux. Alors que l’historiciste estime qu’il ne peut y avoir d’action politique intelligente sans connaissance du déroulement futur de l’histoire, le constructeur social a une tout autre conception du fondement scientifique de la politique. Il la puise dans des connaissances concrètes grâce auxquelles les institutions sociales peuvent être élaborées ou modifiées à notre gré, et qui permettront, par exemple, de déterminer les mesures à prendre pour contrôler l’économie ou pour modifier la répartition des richesses. Pour lui, la science politique devient ainsi une véritable technologie sociale, alors que, pour l’historiciste, elle est le produit de courants historiques inflexibles.

On n’en relève pas moins d’importantes divergences parmi les constructeurs ou ingénieurs sociaux, et l’opposition entre les partisans d’une « édification ou coup par coup », ou par interventions limitées (piecemal social engineering), et ceux d’une « édification utopiste » (utopian social engineering) est l’un des thèmes principaux du présent ouvrage. Pour le moment, je ne traite que de l’opposition entre l’historicisme et la construction sociale en ce qui concerne plus spécialement l’attitude à l’égard des institutions, qu’il s’agisse de gouvernements, d’administrations ou, dans le monde moderne, d’entreprises privées.

L’historiciste est enclin à considérer les institutions du point de vue de leur histoire, c’est-à-dire de leur origine, de leur développement et de leur signification présente ou future. Il soutiendra, par exemple, qu’elles procèdent d’un plan ou d’un dessein précis, conçu en vue d’objectifs de nature divine ou humaine, ou, au contraire, qu’elles n’ont pas été conçues en vue d’une quelconque finalité et ne sont en définitive que l’expression immédiate de certains instincts ou de certaines passions. Il pourrait aussi considérer qu’ayant été dans le passé les moyens de fins bien déterminées, elles ont, par la suite, perdu ce caractère.

Inversement, l’ingénieur social, ou le technologue, s’intéresse fort peu à l’origine des institutions et aux intentions de leurs fondateurs, sans pour autant contester que « seule une minorité d’institutions ont été consciemment créées, une vaste majorité d’entre elles devant leur croissance à des facteurs fortuits ». Pour lui, le problème se posera de la manière suivante : étant donné nos objectifs, telle ou telle institution est-elle bien adaptée au but que nous voulons atteindre ? Prenons le cas de la police ; certains historicistes verront en elle un instrument destiné à assurer la liberté et la sécurité des citoyens, d’autres un moyen de domination de classe et d’oppression. L’ingénieur social, lui s’efforcera, selon les cas, soit de donner à la police les moyens de mieux protéger les libertés publiques, soit, au contraire, d’en faire un instrument encore plus efficace de domination sociale.

En somme, l’ingénieur social, ou le technologue, a une vision rationnelle des institutions et a tendance à les considérer comme des moyens appropriés à certaines fins. Il les juge uniquement du point de vue de leur adaptabilité, de leur efficacité ou de leur simplicité. Au contraire, l’historiciste est enclin à en rechercher l’origine et la destination, afin de mieux situer leur véritable rôle dans le déroulement de l’histoire. Au besoin, il les attribuera à Dieu ou au destin, ou les jugera conformes à une tendance historique.

Historicisme et construction sociale peuvent ainsi aller de pair, et la philosophie politique et sociale de Platon fut sans doute la première à le démontrer. Les éléments technologiques y figurent au premier plan mais le fond demeure typiquement historiciste. Cette combinaison se rencontre fréquemment chez certains philosophes auteurs de systèmes, que l’on appelle d’habitude utopistes. Tous ces systèmes relèvent plus ou moins de la construction sociale ou socio-ingénierie et proposent des mesures institutionnelles pour atteindre des objectifs parfois peu réalistes, mais dont un examen attentif montre que bien souvent ils sont d’inspiration historiciste. C’est notamment le cas de Platon, qui pensait échapper au flux héraclitéen caractérisé par la révolution et le déclin, en fondant un État assez parfait pour n’être plus soumis au devenir historique, État dont le modèle (ou l’original) préexistait dans un passé lointain, dans un âge d’or remontant à l’aube de l’histoire. Si, en effet, le monde se dégrade au fil du temps, il suffit d’en remonter le cours pour retrouver une perfection grandissante. L’État parfait est en quelque sorte l’ancêtre, le primogéniteur des États qui lui ont succédé, et qui en sont, en quelque sorte, la descendance dégénérée. Loin d’être un rêve ou une vision de l’esprit, cet État est au contraire plus réel que toutes ces sociétés, vouées au déclin et menacées à tout instant de disparition.

Ainsi, l’objectif ultime de Platon, l’État parfait, est très largement assujetti à son historicisme, et ce qui est vrai de sa philosophie politique ne l’est pas moins de l’ensemble de sa pensée, telle que la résume sa théorie des Formes ou des idées. »

(In : Karl POPPER. « La société ouverte et ses ennemis ». Tome 1 : « L’ascendant de Platon », éditions du Seuil, Paris, 1979, pages : 27 – 29).