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Karl Popper, Alfred Tarski, et la théorie de la vérité.

 

Dans « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance », Karl Popper expose la théorie du mathématicien viennois, Alfred Tarski, qu’il rencontra à Vienne dans les années 30. Dans un autre livre, (« La quête inachevée »), Popper explique à quel point cette rencontre fut déterminante pour lui, pour sa thèse sur la logique de la découverte scientifique, oeuvre majeure du philosophe.

Popper, p. 12 (in « Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance ») :

« L’idée de vérité est d’une importance fondamentale pour la théorie de la connaissance scientifique. La science est recherche de vérité. (…) La logique de la découverte scientifique présuppose les distinctions essentielles entre vérité et certitude, vérité et justifiabilité, vérité objective et croyance subjective. »

Tarski propose que pour évaluer le degré de correspondance avec les faits d’une certaine proposition, il suffit de disposer d’une autre proposition qui parle de la première. La première devient donc « objet » de la seconde. Ou, en d’autres termes, lorsque nous utilisons un langue particulière pour décrire certains faits, il suffit, pour connaître la vérité, d’utiliser une métalangue (une langue « sur » [méta] cette langue utilisée pour décrire les faits).

Exemple : quelqu’un affirme que, (A) :  « qu’un chat dort ici ». Cette proposition constitue la « langue-objet ». Et, (B) : « est-il vrai qu’un chat dort ici », constitue « la métalangue », sans laquelle il serait tout à fait impossible d’évaluer le degré de correspondance avec les faits de (A).

Mais prenons d’autres exemples :

1. Deux personnes sont côte-à-côte, en hiver, et regardent de la neige tombée au sol. Les deux sont unanimes pour dire, (A) : « la neige est blanche ». Ou mieux encore, (A’) : « oui, c’est vrai que la neige est blanche ». Il arrive le plus souvent, dans la vie courante, que l’on raisonne de cette façon. Si quelqu’un m’appelle en voyant de la neige, et que, inquiet de son observation, il me demande : « n’es-tu pas d’accord avec moi pour dire que la neige est blanche », il attend une « vérification indépendante » de ma part, en ce que mon avis serait indépendant de son observation propre. Pourtant, ni lui, ni moi, ni même nous deux réunis n’avons établi la moindre preuve indépendante que la neige est effectivement blanche, même si nous l’avons devant nous. Et des milliers de personnes qui observeraient la neige en même temps que nous en énonçant la même constatation, ne pourraient constituer une procédure valide d’administration de la preuve que nous attendons.

2. Une personne observe la vie d’un homme et constate qu’il a écrit des poèmes pour une femme qu’il aime, joué de la musique, écrit des textes sur l’amour, pleuré, rit, etc. Et cette personne dit : « cet homme est amoureux ». Ou encore : « c’est évident que cet homme est amoureux ». Cependant, une autre personne connaissant la situation, elle, relève d’autres faits, et pourrait dire : « cet homme n’est pas amoureux », ou encore, « c’est vrai que cet homme n’est pas amoureux ».

Que se passe-t-il ?

Dans l’exemple 1. Le ou les observateurs, ne se bornent qu’à énoncer de strictes constatations. Ils constatent que la neige est blanche. Et, eu égard à leurs connaissances « culturelles », il s’accordent immédiatement pour dire que le fait de voir de la neige, et de dire qu’elle est blanche, prouve du même coup, qu’elle est bien, effectivement, « blanche ». Pourtant, le simple fait, logique, qu’il est possible de se demander, même en face de la neige, si :  « est-ce que la neige que je vois, est effectivement blanche ? », (ce qui constitue une métaproposition), démontre que l’on peut imaginer une preuve indépendante de l’observateur. Il suffit par exemple, de prélever un échantillon de cette matière que l’on pense être de la neige, de l’amener dans un laboratoire, et, à l’aune des connaissances scientifiques bien corroborées, de demander s’il s’agit effectivement de « neige », et pas d’une autre matière factice ressemblant de  près à de la neige. Et pour la couleur « blanche », la situation est identique. Par conséquent, constater n’est pas prouver. Ce qui implique que dans ce type de situation, on ne prouve jamais rien par observation directe des faits.

Ceci est d’une importance capitale pour comprendre comment fonctionne l’administration d’une preuve, qu’elles que soient les situations. Cela fait comprendre, par exemple, que la « Vérité », ne tombe jamais sous nos yeux, directement, et que nous ne constatons jamais « la Vérité ». Nous ne constatons que ce nous croyons comme seulement déjà admis comme étant bien corroboré par d’autres expériences, indépendantes de nous, et de la situation dans laquelle nous nous trouvons au moment de la constatation.

Dans l’exemple 2., un homme peut se dire, en toute sincérité, « être amoureux », cela ne peut prouver qu’il l’est effectivement. Une autre personne peut l’observer, le « constater », la situation reste identique. Et, a contrario, d’autres personnes peuvent aussi observer cet homme pour dire qu’il n’est pas amoureux, leur situation ne leur permet pas de prouver leur constatation. Il faut une situation de preuve indépendante, mais, dans le cas de sentiments, comment la construire avec suffisamment de précision et de pertinence, afin d’être sûr de ne rien suggérer à l’homme observé ? Si on l’observe à son insu, en train de rire ou d’écouter de la musique, cela prouve-t-il qu’il n’est pas amoureux ? Absolument pas. Si on l’observe en train de pleurer pendant qu’il regarde la photo de la femme qu’il aime, la situation est la même : il se peut que ce soit un excellent comédien, ou bien qu’il utilise tout autre procédé pour parvenir à pleurer. Ce n’est que sur la base de conditions initiales reconnues, qui soient indépendantes et de l’objet observé et de l’observateur que l’on pourrait administrer correctement une « preuve ».

Nous pensons qu’il n’existe probablement pas de pire situation logique pour l’administration de preuves, que celle de la psychanalyse, avec son prétendu « laboratoire » qu’est le divan, ou la situation de la cure, comme le prétend Daniel Widlöcher. Et les derniers psychanalystes éclairés, tels Nicolas Georgieff, le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes. Dès lors qu’il y a contact entre l’analysé et l’analyste, que ce dernier est en constante situation de pouvoir orienter les associations libres de son patient, il ne peut faire autre chose que lui demander de « constater » pas-à-pas les « évidences » de ses représentations « inconscientes », ou de ses « résistances ». La cure analytique ne peut donc être autre chose qu’une situation où l’on confine le sujet dans le mode de raisonnement le plus erroné et inductif qui soit, par rapport à lui-même. Dans leur aventure « copsychique », l’analysant et l’analysé se retrouvent tous les deux devant de la neige, pour essayer de parvenir ensemble à dire qu’elle est blanche, à cette différence près qu’il n’existe au préalable, strictement aucune preuve indépendante, ni sur l’existence de la « neige » [l’inconscient], ni même sur sa « couleur » [le refoulé].

Dans un débat désormais fameux entre Jacques Alain Miller et Michel Onfray (et dont nous avons fait un lien sur ce blog), JAM affirme en éructant « qu’il n’y a pas de faits, il n’y a pas de données » et que « tout est légende ». Il affirme même que la psychanalyse apprend cela. Nous affirmerons que sur ce point, ce n’est pas la psychanalyse qui nous appris cela, et que tout ce qu’elle peut « apprendre » ce sont les délires de Freud. Par contre, il est vrai qu’il ne peut y avoir d’observation directe de faits « bruts » sans préjugés théoriques. Autrement dit il ne peut y avoir d’observation pure des faits, qui permette par exemple de croire en la doctrine inductive, sans laquelle…personne ne peut « croire » en la psychanalyse!

Encore une fois, JAM ne s’est pas rendu compte qu’il donnait des batons pour se faire battre.

(à suivre…).