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Archive for the ‘Karl POPPER vs Sigmund FREUD sur le problème de la mesure.’ Category

Karl POPPER vs. Sigmund FREUD. Considérations à partir du problème (insoluble) de la définition de mesures, a priori, absolues.

Pour commencer, voici cet extrait, très important, tiré de l’oeuvre maîtresse de Karl Popper :

« (…) L’on dit souvent que toute mesure consiste à déterminer des coïncidences de points. Mais toute détermination de ce type ne peut être exacte que dans certaines limites. Il n’y a pas de coïncidences de points au sens strict. Deux « points » physiques, disons un trait sur une règle et un autre sur le corps à mesurer, peuvent au mieux être étroitement rapprochés. Ils ne peuvent coïncider, c’est-à-dire se fondre en un point. Si banale que puisse être cette remarque dans un autre contexte, elle est importante pour la question de la précision des mesures. Elles nous rappelle, en effet, qu’il conviendrait de décrire une mesure dans les termes suivants : nous constatons que le point du corps à mesurer se situe entre deux graduations ou marques sur la règle ou encore, que l’aiguille de notre appareil de mesure se situe entre deux graduations sur le cadran. Nous pouvons alors, soit considérer ces graduations ou marques comme nos deux limites optimales d’erreur, soit commencer à estimer, par exemple, la position de l’aiguille dans l’intervalle entre les graduations afin d’obtenir ainsi un résultat plus précis. Dans ce cas, nous supposons que l’aiguille se situe entre deux graduations imaginaires. Il reste donc toujours un intervalle, un écart. Les physiciens ont l’habitude d’évaluer cet intervalle pour toute mesure. (…) Mais ceci soulève un problème. Quel avantage peut-il y avoir à remplacer en quelque sorte une graduation sur un cadran par deux graduations – les deux limites de l’intervalle – quand pour chacune de ces limites doit de nouveau se poser la question de savoir quelles en sont les limites de précision ?

Il est clair qu’il est inutile de donner les limites de l’intervalle si ces deux bornes ne peuvent à leur tour être fixées avec un degré de précision excédant largement celui que nous pouvons espérer atteindre pour la mesure initiale ; entendons : fixées dans leurs propres intervalles d’imprécision qui devraient en conséquence être de plusieurs ordres de grandeurs plus petits que l’intervalle qu’elles déterminent pour l’évaluation de la mesure primitive. En d’autres termes, les limites de l’intervalle ne sont pas des limites précises ; ce sont en réalité de très petits intervalles dont les limites sont à leur tour des intervalles plus petits encore et ainsi de suite. C’est ainsi que nous parvenons à la notion de ce qu’on peut appeler des « limites imprécises » ou « limites de condensation » de l’intervalle.

Ces considérations ne présupposent ni la théorie mathématique des erreurs, ni la théorie de la probabilité. C’est plutôt le contraire : l’analyse de la notion de mesure d’un intervalle fournit une base sans laquelle la théorie statistique des erreurs aurait très peu de sens. Si nous mesurons une grandeur un grand nombre de fois, nous obtenons une série de valeurs de densités diverses distribuées sur un intervalle : l’intervalle de précision dépendant de la technique de mesure en cours. C’est seulement si nous savons ce que nous recherchons – à savoir les limites de condensation de cet intervalle – qu’il nous est possible d’appliquer à ces valeurs la théorie des erreurs et de déterminer les limites de l’intervalle.

Tout ceci éclaire, à mon avis, le fait de la supériorité des méthodes qui utilisent la mesure sur les méthodes purement qualitatives. Il est vrai que même dans le cas d’évaluations quantitatives, telle l’estimation du degré de hauteur d’un son musical, il est parfois possible de donner un intervalle d’exactitude. Mais, en l’absence de mesure, un intervalle de ce type ne peut être que très imprécis, puisque le concept de limites de condensation est inapplicable à de tels cas. Ce concept n’est applicable que lorsque nous parlons d’ordre de grandeur et donc lorsque des méthodes de mesure sont définies. (…) ».

(In : Karl POPPER. « La logique de la découverte scientifique ». Editions Payot, 1973, pages : 125 – 126).

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Commentaires :

1. Il est indiscutable que les psychanalystes revendiquent un déterminisme psychique, prima faciae, absolu, et excluant tout hasard et tout non-sens, et ce, depuis Freud jusqu’à nos jours. Sans une telle revendication, ils ne pourraient pas davantage prétendre mettre en oeuvre une thérapie fondée sur l’interprétation des associations « libres » d’un individu, et demander au patient de dire « tout ce qui lui passe par la tête », comme Freud le préconisait explicitement dans sa 3° leçon de psychanalyse.

2. Un tel déterminisme implique nécessairement l’affirmation que la théorie de l’inconscient psychodynamique est « complète »« exacte », puisque, exclure le hasard et le non-sens revient à exclure toute forme possible d’imprécision puis d’erreurs dans les projets de calcul d’un « inconscient » psychique freudien, d’une part, et, d’autre part, dans ses « résultats » (psychiques, somatiques,..).

3. Si cette théorie est « complète » ou « exacte » du fait du déterminisme qui la sous-tend, elle n’a nul besoin de tests pour être « prouvée ». D’ailleurs, elle rend logiquement impossible tout type de tests, puisque en excluant a priori toute possibilité d’erreur, on exclut, du même coup, toute sous-classe de falsificateurs potentiels de la théorie.

4. Comme il est impossible de déterminer, a priori, une mesure aussi précise qu’on voudrait, (toute entreprise de ce genre sombre inévitablement dans la régression à l’infini) et que le déterminisme psychanalytique implique pourtant cette possibilité ;  alors, il est indiscutable que tout le projet freudien, et tout types projets psychanalytiques, quels qu’ils soient, s’effondrent, par nature (trop déterministe) avant même d’avoir pu commencer.

5. On est donc parfaitement en droit de dire, que, en tant que discipline dotée de réels pouvoirs de descriptions, d’explications, et de prédictions, la psychanalyse n’a encore jamais existé, et qu’elle n’est qu’une « théorie zéro ».

6. On peut donc être certain, qu’aucune étude neuroscientifique ne parviendra jamais à corroborer le déterminisme psychique inconscient tel que les psychanalystes l’ont toujours envisagé, compte tenu, notamment, des nécessités de leur méthode thérapeutique. Pour ce faire, il faudrait en effet qu’un projet de recherche neuroscientifique soit capable de calculer a priori la précision exacte des mesures possibles à partir desquelles l’on pourrait aussi calculer l’exactitude de conditions initiales de tests indépendants, par exemple dans l’observation des  futurs remaniements de la logique câblée de certains neurones, ou dans les modifications de certaines relations synaptiques, sous l’effet de l’interprétation réalisée par un analyste sur un patient.