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Larry SQUIRE et Eric R. KANDEL : « Les implications d’une biologie moderne de la mémoire ».

« Étant donné que la mémoire est au centre de toute activité intellectuelle, les études que nous avons décrites peuvent déboucher sur des applications importantes. Par exemple, des découvertes dans le domaine de la biologie de la mémoire devraient influencer un certain nombre de disciplines scientifiques. Certains domaines, comme la philosophie de l’esprit, ont déjà été modifiés par la biologie moléculaire des processus cognitifs. Depuis Socrate et les premiers platoniciens, à chaque époque, les penseurs ont voulu savoir comment l’expérience interagit avec l’organisation innée de l’esprit, comme nous percevons le monde, apprenons chaque chose et mémorisons ce que nous vivons. Récemment, des philosophes comme John Searle à l’Université de Californie à Berkeley et Patricia Churchland à l’Université de Californie à San Diego, ont utilisé la biologie pour poser, de façon originale certaines questions philosophiques concernant la nature de l’esprit et de l’expérience consciente. Ils sont parvenus à de nouvelles conceptions ne reposant pas sur l’introspection mais sur des observations expérimentales issues d’études de la biologie de la cognition.

L’étude de la mémoire pourrait également influencer la pédagogie en suggérant de nouvelles méthodes d’enseignement fondées sur les connaissances du fonctionnement cérébral. Par exemple, des études récentes ont montré que différents modules cérébraux sont impliqués dans le traitement et le stockage de diverses formes d’information. Ainsi, les connaissances concernant les animaux et les autres êtres vivants semblent être traitées et stockées indépendamment des informations sur les objets manufacturés. L’apprentissage scolaire peut-il être amélioré en tirant parti de la nature modulaire du stockage mnésique ? L’apprentissage scolaire serait optimal en minimisant les interférences entre les modules adjacents et en favorisant la capacité des modules à travailler ensemble.

De plus, l’apprentissage distribué donne souvent lieu à un stockage à long terme plus efficace que l’apprentissage massé. Ceci soulève plusieurs questions : comment les répétitions d’une même leçon doivent-elles être organisées dans le temps ? Faut-il pratiquer, au risque de commettre des erreurs, ou faut-il plutôt étudier d’abord et pratiquer une fois que la probabilité de commettre des erreurs est faible ? Á combien de domaine différents un étudiant devrait-il être confronté dans une même journée ? On devrait un jour évaluer les modifications anatomiques dans le cerveau pour mesurer les résultats de nouvelles expériences pédagogiques et de programmes de rééducation.

La biologie de la mémoire est également susceptible d’avoir un grand nombre d’implications commerciales du fait de son impact technologique. Pour ne donner qu’un exemple, elle pourrait avoir un effet important sur les sciences informatiques. Les premières études d’intelligence artificielle et de reconnaissance d’objets par ordinateur ont montré que le cerveau reconnaît le mouvement, la forme, et des objets en utilisant des stratégies qu’aucun ordinateur ne maîtrise aujourd’hui. Reconnaître un visage comme familier nécessite des capacités de calcul extraordinaires que ne possède pas un ordinateur qui pourtant excelle à résoudre des problèmes de logique ou à jouer aux échecs. La compréhension des capacités du cerveau à reconnaître des objets et à résoudre d’autres tâches de mémoire devrait avoir un impact majeur sur la conception des ordinateurs et des robots.

Enfin, la biologie moderne de la mémoire promet de révolutionner la recherche et la pratique médicale en neurologie et en psychiatrie. En neurologie, des traitements pharmacologiques des troubles de la mémoire liés à l’âge, et peut-être même de la démence d’Alzheimer, devient un enjeu réaliste. En psychiatrie, la biologie de la mémoire devrait avoir une influence profonde sur la pensée clinique et la pratique thérapeutique. Étant donné que la psychothérapie améliore l’humeur, les attitudes et le comportement, elle doit probablement agir en produisant dans le cerveau des modifications structurales durables liées à l’apprentissage. Avec des techniques d’imagerie, il devrait être possible un jour d’indiquer exactement où et quand surviennent ces changements. Si ceci devait arriver, les diverses formes de psychothérapies pourraient faire l’objet d’une expertise scientifique rigoureuse. Plus généralement, ces efforts et ces nouvelles façons de penser promettent de contribuer au développement intellectuel de la psychiatrie pour qu’elle évolue progressivement vers une véritable science médicale qui concilie son humanisme traditionnel et les nouvelles découvertes biologiques.

Vue sous cet angle, la synthèse émergente de la biologie moléculaire et des neurosciences cognitives de la mémoire décrite dans ce livre représente à la fois une source de connaissances scientifiques très prometteuse et une aspiration à une érudition humaniste et pratique. Chaque génération de spécialistes et de scientifiques a la volonté d’approfondir la connaissance de la pensée et de l’action humaines en des termes nouveaux et plus complexes. Dans cette perspective, l’étude moléculaire et cognitive de la mémoire représente la tentative la plus récente d’unifier les sciences « exactes », qui étudient la nature et le monde physique, et les sciences humaines consacrées à la nature de l’expérience humaine. Cette unification permettra de soulager les patients atteints de maladies mentales et neurologiques et contribuera au mieux-être de l’humanité. »

(In : Larry SQUIRE et Eric R. KANDEL, Prix Nobel de médecine. « La mémoire. De l’esprit aux molécules ». Éditions Champs/Flammarion, Paris, 2005, pages : 382 – 384).